Allemagne-Russie : cinquante ans de liaisons gazières dangereuses

Dans sa guerre contre l'Ukraine, Vladimir Poutine exploite les failles de la politique énergétique allemande qui, en quelques décennies, a mis la première puissance économique de l'Union européenne entre les mains de la Russie. Chronique d'un piège en cinq actes.
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Gaz
Le gazoduc Nord Stream 1, à Lubmin (Allemagne), jeudi 21 juillet 2022.
AP Photo/Markus Schreiber
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  • "Tuyaux contre gaz"

En pleine guerre froide, l'URSS veut exploiter ses immenses ressources pétrolières et gazières. L'Allemagne fabrique les tuyaux de grand diamètre dont a besoin Moscou mais Washington voit d'un mauvais oeil se développer le secteur des hydrocarbures russes. L'administration américaine parvient à imposer un embargo sur les exportations de tuyaux allemands.

Après la levée de cet embargo en 1966, un accord historique "tuyaux contre gaz" est signé en 1970. En 1973, l'Allemagne de l'Ouest reçoit ses premières livraisons de brut sibérien. Au moment de la chute du mur de Berlin en 1989, l'Union soviétique représente environ la moitié des importation de gaz de Allemagne de l'Ouest.
 
  • Prix imbattables

Ces bonnes relations permettent à l'Allemagne d'acheter le gaz russe à des prix très favorables, donnant ainsi un avantage compétitif majeur à l'industrie allemande. Dans un secteur de l'énergie libéralisé dans les années 2000, "les énergéticiens ont cherché les offres les moins chères. C'était le gaz russe", a expliqué récemment Sigmar Gabriel, ancien ministre de l'Économie sous Angela Merkel.
 
Gabriel
 La chancelière allemande Angela Merkel, à droite, et le ministre des Affaires étrangères Sigmar Gabriel, à gauche, en 2017.
AP Photo/Markus Schreiber
Cette figure du Parti social-démocrate fait partie des nombreux responsables politiques qui encouragent le développement des liens commerciaux avec la Russie, à l'instar de l'ancien chancelier Gerhard Schröder. Celle qui lui succède, la conservatrice Angela Merkel, garde la même ligne. Le maintien de relations commerciales étroites avec Moscou était "dans l'intérêt" de l'Allemagne, a-t-elle reconnu l'an dernier.

Le réseau des connections gazières s'étoffe : la construction du gazoduc Yamal, via la Biélorussie et la Pologne, débute en 1994. Le gazoduc Nord Stream 1, qui passe sous la mer Baltique, est ensuite mis en service en 2011.
 
Carte Gaz UE
  • Le tournant nucléaire

En 2011, la décision brutale d'engager l'Allemagne dans la sortie du nucléaire après la catastrophe de Fukushima, suivie par la décision d'éliminer progressivement le charbon, ne laisse guère le choix au pays. En attendant que les énergies renouvelables se développent suffisamment, le gaz se doit d'assurer la transition.

Lire aussi : Nord Stream 2 : le gazoduc de la discorde

C'est dans ce contexte que le gouvernement d'Angela Merkel décide en 2015 de lancer avec la Russie le projet de gazoduc Nord Stream 2, jumeau de Nord Stream 1, pour doubler la capacité des flux de gaz russe vers l'Allemagne. Ce projet pharaonique vaut à Berlin des années de tensions avec Washington qui reproche à son allié d'accroître l'emprise énergétique de Vladimir Poutine. L'Allemagne finit par renoncer à la mise en service de gazoduc, quelques jours avant l'invasion de l'Ukraine.
 
  • Les tensions montent

Annexion de la Crimée en 2014, conflit dans le Donbass ukrainien, tentative d'empoisonnement de l'opposant russe Alexei Navalny : les tensions politiques se multiplient mais le gaz coule toujours. "Un pari a été fait, à savoir qu'en achetant beaucoup d'énergie russe, nous pourrions contrôler la Russie et que la Russie a tellement à perdre en contrariant l'Allemagne qu'elle ne le fera pas. C'était le pari et il était faux", analyse Ben Mcwilliams, spécialiste de l'énergie au think tank Bruegel.
Un pari a été fait, à savoir qu'en achetant beaucoup d'énergie russe, nous pourrions contrôler la Russie et que la Russie a tellement à perdre en contrariant l'Allemagne qu'elle ne le fera pas. C'était le parti et il était faux.
Ben Mcwilliams, spécialiste de l'énergie au think tank Bruegel.
Berlin accroît même sa dépendance en laissant une filiale du russe Gazprom acheter, en 2015, près d'un quart des capacités de stockage de gaz du pays. Le groupe russe est soupçonné d'avoir délibérément maintenu vide le plus grand réservoir du pays pendant l'été précédant l'invasion de l'Ukraine pour faire pression sur l'Allemagne.
 
  • Mea culpa

Aveuglement, naïveté, intérêts économiques... Les critiques fusent désormais sur le piège énergétique dans lequel s'est enfermé le pays. "La dépendance énergétique à l'égard de la Russie était rationnelle, tout le monde en profitait", a observé dans l'hebdomadaire Spiegel Rolf Martin Schmitz, ancien PDG de la société énergétique allemande RWE. "Mais le plan ne prévoyait pas un despote comme Poutine."

Surtout, il ne faut jamais "mettre tous vos oeufs dans le même panier. Parce que si le panier tombe, alors vous serez laissé sur le carreau", a récemment fustigé le ministre de l'Economie, l'écologiste Robert Habeck. L'Allemagne s'est donnée jusqu'à mi-2024 pour s'émanciper du gaz russe qui représente encore 35% de ses importations.

Voir aussi : Gaz russe en Europe : les Vingt-Sept s'attendent à un possible hiver rude
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