Armement, contre-offensive, Europe... lexique de deux ans de guerre

Un bilan humain invérifiable, une contre-offensive sans résultats, des millions de déplacés… La guerre en Ukraine entre dans sa troisième année. À l’occasion, TV5MONDE revient sur les mots qui ont ponctué ces deux années de conflit. 

 

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Des personnes participent à une manifestation pour marquer le deuxième anniversaire de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, à Vilnius, en Lituanie, le samedi 24 février 2024.

AP Photo/Mindaugas Kulbis
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Armement  

C’est le grand enjeu de la prochaine phase de la guerre : les armes, ou plutôt leur absence. Depuis des mois, le président ukrainien Volodymyr Zelensky multiplie les appels à l’aide auprès de ses alliés, demandant la livraison d’armes et de munitions pour alimenter l’effort de guerre en Ukraine. 

Depuis l’échec de la contre-offensive lancée en juin dernier, les troupes de Kiev sont en grande difficulté sur le front. En cause : un manque criant de munitions. Selon Roustem Oumerov, le ministre ukrainien de la Défense, cité par le Financial Times, l’Ukraine a besoin d’un minimum de 6 000 obus par jour pour tenir face aux Russes. Or, actuellement, les forces ukrainiennes ne disposent que de 2 000 de ces projectiles par jour. 

Pourtant, depuis l’invasion de l’Ukraine le 24 février 2022, les pays alliés ont fourni une aide militaire considérable à l’Ukraine, à hauteur de plusieurs milliards de dollars d’équipement militaire. Mais après deux ans, les stocks d’armes se sont épuisés et le rythme de production, lui, ne peut pas suivre, l’industrie de défense européenne n’étant plus habituée aux guerres de haute intensité. 

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Malgré la promesse d’un soutien européen renouvelé, l’Ukraine reste confrontée à ce problème de taille, qui ne date pas d’aujourd’hui. Comme le rappelle Le Monde, au printemps 2023, le rapport de puissance de feu était de 2 pour 1 en faveur des Russes. Depuis le début de l’année 2024, ce rapport est de plus 10 pour 1 en faveur de Moscou. 

Bilan 

Le bilan humain de deux ans d'invasion russe de l'Ukraine se compte en centaines de milliers de morts, mais reste difficile à établir précisément, Moscou et Kiev gardant tous les deux le secret sur leurs pertes militaires. Et la Russie ne communiquant pas non plus sur le nombre de civils tués dans les zones qu'elle a conquises, le bilan de cette guerre reste donc largement sous-évalué estime l’ONU.

En ce qui concerne les pertes civiles, les autorités ukrainiennes disaient, en juin 2023, n'avoir pu dénombrer que 10 368 civils dont les corps ont été retrouvés. "Nous estimons que le plus probable est que ce nombre est cinq fois plus élevé. Donc autour de 50 000" victimes, précisait alors Oleg Gavrych, conseiller principal du chef du cabinet du président Volodymyr Zelensky. Rien qu’à Marioupol, ville assiégée pendant plus de trois mois avant de tomber aux mains des Russes, les pertes civiles pourraient atteindre jusqu’à 25 000 morts, enterrés dans des charniers. Côté russe, selon un comptage effectué par le site d'information russe 7x7, on dénombrerait au moins 145 morts. 

(Re)voir → Marioupol, un an après le siège

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Les pertes militaires relèvent, elles aussi, de l’approximation. Les états-majors des deux belligérants ne communiquent pas sur leurs pertes respectives mais partagent les chiffres des dommages infligés au camp adverse. Ainsi le 20 février dernier, l'armée ukrainienne estimait avoir tué ou blessé près de 405 000 soldats russes en deux ans, tandis qu’en décembre 2023, le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou affirmait que 383 000 soldats ukrainiens avaient été tués ou blessés depuis le début de l'invasion.

Ces chiffres sont largement supérieurs à ceux des comptages réalisés par certains médias. Ainsi, dans une enquête conjointe publiée le 21 février, la BBC et le site russe Mediazona ont eux identifié environ 45 000 soldats russes tués en Ukraine depuis deux ans. Mais ce décompte, qui repose sur l'exploitation de sources libres d'accès comme des avis de décès, des communiqués, et des nécrologies, ne se veut pas exhaustif. Le bilan réel pourrait être deux fois plus élevé, estime la BBC - et c’est sans compter les disparus. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a annoncé lundi 19 février vouloir « faire la lumière sur le sort de 23 000 personnes ayant disparu » depuis le début du conflit.

Contre-offensive 

Longtemps attendue, la contre-offensive lancée par Kiev début juin 2023 devait être un tournant dans le conflit. Objectif : reconquérir les territoires occupés par Moscou. Mais en dépit des milliards d'aide militaire occidentale, l’armée ukrainienne s'est heurtée à une solide défense russe. Aujourd’hui encore, la Russie contrôle environ 18% du territoire ukrainien. 

(Re)voir → Contre-offensive ratée, dissensions au plus haut niveau : où en est l'Ukraine ?

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Malgré l’échec de la contre-offensive, ces derniers mois l'Ukraine a obtenu plusieurs victoires importantes en mer Noire. Elle a notamment réussi à repousser la puissante flotte russe et à rouvrir un couloir maritime pour exporter des céréales, - une denrée particulièrement précieuse pour la sécurité alimentaire mondiale et pour l’économie ukrainienne. Comme le rappellent le Conseil européen et le Conseil de l’Union européenne, l'Ukraine est un important producteur et exportateur d'aliments de base, comme le blé et le maïs : environ 90 % de ses exportations de blé ont été dirigées vers l'Afrique et l'Asie entre 2016 et 2021. 

Déplacés 

En deux ans, la guerre en Ukraine a fait plus de 10 millions de déplacés  - principalement des femmes et des enfants, du fait de la mobilisation des hommes ukrainiens. Selon les estimations du Haut-commissariat aux réfugiés de l’ONU (UNHCR) et de  l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 6,5 millions de personnes sont, encore aujourd’hui, réfugiées hors d’Ukraine, principalement en Pologne, en Roumanie, en Hongrie et en Moldavie. A l’intérieur du pays, 3,7 millions de personnes sont toujours déplacées.
 

Alors que la guerre entre dans sa troisième année, l’horizon semble trouble pour ces déplacés, notamment ceux qui se sont réfugiés dans d’autres pays. Depuis mars 2022, l'UE a activé la directive relative à la protection temporaire qui permet notamment de fournir une protection collective aux personnes déplacées. Mais cette protection, accordée initialement pour une période d’un an puis renouvelée jusqu’à mars 2024 touche à sa fin, laissant des millions de personnes dans l’incertitude. 

(Re)voir → Ukraine : près de 30 000 personnes portées disparues

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D’autant plus que selon le rapport annuel du UNHCR, publié le 20 février dernier, la part de réfugiés souhaitant rentrer en Ukraine est en chute. En un an il est passé de 77 à 65% et le nombre de réfugiés ayant perdu tout espoir de rentrer chez eux a augmenté, passant de 5 à 11%.

La guerre n’a pas déplacé que les Ukrainiens : côté russe, des milliers de personnes ont aussi fui le pays, en deux grandes vagues : une première dans les semaines ayant suivi l’invasion de l’Ukraine et une deuxième en septembre 2022 suite à la mobilisation forcée mise en place par Vladimir Poutine. Il n’existe pas de données officielles du nombre de déplacés russes mais le ministère de la Défense britannique estime qu’1,3 millions de personnes auraient fui la Russie au cours de l’année 2022 tandis que le magazine Forbes, qui cite des sources au sein des autorités russes parle lui de 600 000 à 1 million de personnes ayant quitté le pays en 2022.

Europe 

Le retour de la guerre sur le continent européen a, logiquement, suscité un soutien massif de la part de l’Union européenne et de ses pays membres. Selon le site touteleurope.eu, l’UE est le premier soutien financier de l’Ukraine, contribuant plus de 85 milliards d’euros d’aide financière depuis le début de l’invasion russe. Cette aide est ventilée entre appui budgétaire au gouvernement ukrainien et des prêts et garanties attribués à Kiev par la Banque européenne d’investissement (BEI) et la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD) entre autres. 

Début février, les 27 ont conclu un accord pour 50 milliards d’euros d’aide supplémentaire au cours des quatre prochaines années. 

L’aide européenne est aussi militaire : au total, 28 milliards d’euros de matériel militaire (véhicules, équipements, armes, munitions etc.) ont été fournis à l’Ukraine depuis 2022. L’UE et ses États membres ont aussi donné 2,62 milliards d’euros d’aide humanitaire permettant ainsi d’apporter aux Ukrainiens des denrées alimentaires, des abris, des soins ou encore un accès à l’éducation. L’Union a également accueilli les Ukrainiens fuyant le conflit : aujourd’hui encore, 4 millions d’entre eux sont réfugiés dans des pays membres et peuvent, grâce à l’activation du mécanisme de protection temporaire, y séjourner et y travailler librement- jusqu’en mars 2024. 

L’Union européenne a aussi adopté douze trains de sanctions ciblant  1 612 personnalités liées au Kremlin et 332 entités économiques, gelant leurs avoirs et imposant des interdictions d’exportation ou d’importation. Mais ces sanctions restent largement contournées : selon un rapport du KSE Institute publié en janvier et cité par le journal Le Monde, “des pays qui ont pris des sanctions contre Moscou (...) ont encore fourni, entre janvier et octobre 2023, '48,5 % des produits importés [par la Russie] pour produire des biens destinés aux champs de bataille'. Au total, poursuivent-ils, '95 % des composants étrangers des armes russes trouvés sur les champs de bataille [ukrainiens] ont été produits par des entreprises de pays de la coalition' ".

(Re)voir → L'Ukraine fera-t-elle partie de l'Union européenne ?

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En plus de ces aides et sanctions, en juin dernier, quatre mois après le dépôt de sa candidature, le Conseil européen a accordé à l’Ukraine le statut de candidat à l’entrée dans l’Union européenne. Le cadre des négociations a été établi par les pays membres en 2023 et fixe un certain nombre d’objectifs à l’Ukraine en vue de son entrée dans l’Union, comme réformer la justice et l’administration et lutter contre la corruption. 

*Les chiffres donnés ici comprennent les financements venant directement de l’Union européenne et ceux versés individuellement par les pays membres ndlr

OTAN 

L’Organisation du traité de l’Atlantique Nord est, depuis le début, au coeur de la guerre et régulièrement visée par les déclarations de Vladimir Poutine qu’il accuse d”envoyer des dizaines de milliards de dollars d'armes à l'Ukraine. Ceci est vraiment de la participation". Depuis le début de la guerre, les pays membres se sont mobilisés pour soutenir l’Ukraine en lui  fournissant plusieurs milliards de dollars d’aide militaire.  

Une aide précieuse, mais insuffisante aux yeux de Volodymyr Zelensky, qui demande l’intégration de son pays à l’OTAN. Dans un message diffusé à l’occasion du deuxième anniversaire du conflit, le chef de l’organisation, Jens Stoltenberg, assure que l’Ukraine intégrera bien l’OTAN : "La question n'est pas ‘si’, mais ‘quand’". 

Mais cette intégration a peu de chances d’aboutir avant la fin de la guerre. En vertu de l'article 5 de l'accord de défense collective de l'OTAN, si un État membre est attaqué, tous les autres doivent considérer qu'il s'agit d'une attaque contre eux-mêmes et venir en aide à leur allié. L’entrée d’une Ukraine en guerre dans l’organisation entraînerait donc un risque d’escalade du conflit. 

(Re)lire → En quoi les adhésions à l'OTAN de la Suède et de la Finlande constituent un bouleversement géopolitique ?

L’OTAN reste un soutien crucial pour l’Ukraine et c’est un des grands points d’interrogation de l’année à venir : la perspective de la réélection de Donald Trump aux États-Unis pourrait changer la donne. Le candidat républicain a déjà suscité l’inquiétude le 10 février dernier. Il a affirmé qu’il ne viendrait pas en aide aux pays membres de l’OTAN ne donnant pas suffisamment de financements à l’organisation, quand bien même ils seraient attaqués par la Russie : « Non, je ne vous protégerais pas. En fait, je les [les Russes] encouragerais à vous faire ce qu'ils veulent(...). Il faut payer ses factures. »  

Le déclenchement du conflit a cependant redonné un second souffle à une OTAN que certains observateurs jugeaient obsolète. La Finlande a depuis rejoint l’alliance et la Suède, dont l’adhésion était bloquée depuis mai 2022 par la Hongrie, semble en bonne voie : à l’occasion d’une visite du leader suédois Ulf Kristersson, le président hongrois Viktor Orban a annoncé que les deux pays étaient prêts à se battre l’un pour pour l’autre. Un vote sur l’adhésion de la Suède est prévu lundi 26 février au Parlement hongrois. 

Troupes 

Après une deuxième année de conflit compliquée, marquée par un hiver difficile et l’échec de la contre-offensive, les troupes ukrainiennes font face à un problème de taille : l’épuisement. Contrairement au début du conflit, l'armée peine aujourd'hui à trouver des volontaires pour le front. Or, entre les pertes humaines, les soldats blessés et ceux devenus trop vieux pour combattre, le manque d’effectifs se fait sentir. 

Mais la mobilisation forcée d’une partie de la population est un sujet hautement inflammable. Le président Volodymyr Zelensky avait affirmé en décembre que l'armée lui avait proposé de mobiliser jusqu'à 500 000 personnes. Un projet de loi controversé facilitant l'enrôlement a même été voté par le Parlement en première lecture début février, mais il est loin d’obtenir l’approbation des Ukrainiens. Bien conscients de l’enlisement du conflit, de la réalité du terrain et de la baisse du soutien occidental.

(Re)voir →  Ukraine : une 3e année de guerre qui s'annonce difficile et décisive pour Kiev

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Un projet de loi controversé facilitant l'enrôlement a même été voté par le Parlement en première lecture début février, mais il est loin d’obtenir l’approbation des Ukrainiens, bien conscients de l’enlisement du conflit, de la réalité du terrain et de la baisse du soutien occidental.

Une mobilisation forcée serait politiquement dangereuse pour Volodymyr Zelensky, qui a besoin de conserver le soutien de la population. Mais en face, l’adversaire ne s’embarrasse pas de telles considérations : Vladimir Poutine n’a pas hésité à lancer une campagne de mobilisation en septembre 2022, enrôlant ainsi 300 000 hommes.