Bélarus : le militant Ales Bialiatski, colauréat du Nobel, condamné à 10 ans de prison

Un tribunal de Minsk a condamné vendredi à 10 ans de prison le militant Ales Bialiatski, colauréat du prix Nobel de la paix 2022 et figure du mouvement démocratique au Bélarus soumis à une répression acharnée.

Image
Ales Bialiatski
Le lauréat du Nobel de la paix, le biélorusse Ales Bialiatski, de l'ONG Viasna, lors d'une comparution au tribunal, le 5 janvier 2023 à Minsk, Biélorussie. 
(Vitaly Pivovarchyk/BelTA Pool Photo via AP, File)
Partager6 minutes de lecture

L'organisation de défense des droits humains Viasna a déclaré que deux collaborateurs de M. Bialiatski, arrêtés comme lui en juillet 2021, Valentin Stefanovitch et Vladimir Labkovitch, avaient, quant à eux, été condamnés respectivement à neuf et sept ans de privation de liberté.

Un quatrième accusé, Dmitri Soloviev, jugé par contumace après avoir fui en Pologne, s'est vu infliger une peine de huit ans de prison. Ils ont, par ailleurs, chacun été condamnés à une amende de 185.000 roubles bélarusses (69.000 euros).

Des peines "monstrueuses", "très cruelles"

"Ces peines monstrueuses sont une vengeance pour avoir défendu les droits humains. C'est une commande politique venue du sommet de ce pouvoir dictatorial", a dénoncé M. Soloviev auprès de l'AFP.

"Ils (les dirigeants bélarusses) ont transformé le pays en camp de concentration, leur objectif est qu'il n'y ait plus aucun observateur indépendant et aucune information sur la situation des droits humains au Bélarus, sur les meurtres et les tortures", a-t-il poursuivi, appelant les Occidentaux à "ne pas marchander" avec le régime de Minsk.

"Ce sont des peines très cruelles, pour (chacun d'entre eux)", a déploré Natalia Pintchouk, l'épouse de M. Bialiatski, dans des propos rapportés par Viasna.

Ces sévères condamnations s'inscrivent dans le cadre d'une nouvelle série de procès visant militants, journalistes et opposants, implacablement réprimés depuis le mouvement de contestation de l'été 2020.

Ces actions de protestation, déclenchées après la réélection controversée du président Alexandre Loukachenko, accusé de fraudes massives, ont été matées avec des milliers d'arrestations, de cas de tortures, la mort de plusieurs manifestants, de lourdes peines et des exils forcés.

Viasna, une ONG bélarusse de défense des droits humains

Fondée en 1996 lors de manifestations massives pro-démocratie au Bélarus, une ex-république soviétique déjà dirigée alors par M. Loukachenko, Viasna a commencé son travail en apportant une aide aux personnes incarcérées et leurs proches.

Son travail s'est ensuite étendu à la défense des droits humains en général et contre la peine de mort, toujours en vigueur au Bélarus.

Membre de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), Viasna est rapidement devenu un moniteur clé des atteintes aux droits, qu'il s'agisse du décompte des arrestations lors des manifestations, de la défense des prisonniers politiques ou de la surveillance des élections.

A l'automne dernier, M. Bialiatski - dont le nom est parfois orthographié Beliatski -, a reçu le prix Nobel de la paix avec deux autres organisations de défense des droits humains, Mémorial (Russie) et le Centre pour les libertés civiles (Ukraine).

Le militant, âgé de 60 ans, a fondé et animé pendant des années Viasna, le principal groupe de défense des droits humains dans ce régime dirigé d'une main de fer depuis 1994 par M. Loukachenko.

Pendant les manifestants de 2020, l'ONG Viasna avait joué un rôle-clé dans la fourniture d'informations sur les répressions des protestataires.

En 2020, pendant des semaines, des dizaines de milliers de Bélarusses, bravant la peur, avaient manifesté contre la réélection pour un sixième mandat du chef de l'Etat, jugée frauduleuse. A leur côté, Viasna recensait les arrestations, les accusations de tortures en prison et les blessés. L'ONG avait joué un rôle-clé dans la fourniture d'informations sur les répressions des protestataires.

M. Bialiatski, cheveux et courte barbe blanche, a été l'un des membres du "conseil de coordination" mis en place par l'opposition bélarusse en 2021 pour contester la réélection jugée frauduleuse d'Alexandre Loukachenko et tenter de forcer le pouvoir au compromis.

La quasi-totalité des membres de ce conseil ont été emprisonnés ou poussés vers l'exil, tandis que des dizaines de médias indépendants et d'ONG ont été liquidés sur décision de justice.

Plusieurs membres de Viasna sont détenus dans diverses affaires allant du "trouble à l'ordre public" à la "participation à une organisation criminelle". 

"Tant dans les petites villes que dans les villes régionales et la capitale, il y a une véritable terreur", relevait dans une interview Ales Bialiatski en août 2020, quelques jours après la réélection contestée de M. Loukachenko.

"L'objectif est très simple", poursuivait-il. "Conserver le pouvoir à tout prix et semer la peur dans la société."

Réactions internationales unanimes

Après leur condamnation, la principale opposante en exil, Svetlana Tikhanovskaïa, a dénoncé une "injustice honteuse", tandis que la porte-parole du Haut-Commissaire de l'ONU aux droits de l'Homme a appelé à la fin des "persécutions" visant les opposants au Bélarus.

Le comité Nobel a condamné le verdict, selon elle "à motivation politique", qui "montre que le régime actuel recourt à tous les moyens pour réprimer ses opposants". Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki a qualifié de "scandaleuse" la condamnation.

Pour la diplomatie française, "cette condamnation témoigne (...) de la politique de répression sans précédent conduite par les autorités biélorusses à l'encontre du mouvement de protestation pacifique qui a émergé à l'issue du scrutin frauduleux" de 2020, a-t-elle indiqué dans un communiqué.

Le secrétaire d'Etat américain Antony Blinken a condamné une "décision de justice factice", appelant à "la libération de Bialiatski et de tous les prisonniers politiques au Bélarus", tandis que la ministre allemande des Affaires étrangères, Annalena Baerbock, a qualifié de "farce" ce procès.

1.461 prisonniers politiques au Belarus

Ales Bialiatski et ses collègues sont accusés d'avoir fait entrer de grandes quantités d'argent liquide au Bélarus et d'avoir financé des actions collectives portant "grandement atteinte à l'ordre public".

Les trois hommes avaient plaidé non coupable. Pendant les audiences, qui se sont déroulées à huis clos, ils ont été obligés de porter des menottes, le tribunal ayant refusé de les faire retirer.

Ales Bialiatski avait déjà passé près de trois ans en prison au Bélarus, entre 2011 et 2014, après avoir été condamné dans une autre affaire considérée comme politique.

Le Bélarus comptait 1.461 prisonniers politiques au 1er mars, selon Viasna.

Les Occidentaux ont pris plusieurs trains de sanctions contre Minsk pour la répression des manifestations de 2020 mais le régime jouit toujours du soutien indéfectible de Moscou.

Le Bélarus a accepté en retour de servir de base arrière aux troupes russes pour attaquer l'Ukraine en février 2022. Mais l'armée bélarusse n'a pas pris part directement, jusqu'à présent, aux combats.

"Le printemps arrivera"

D'autres procès visent actuellement des militants du mouvement démocratique au Bélarus.

Mme Tikhanovskaïa, ainsi que plusieurs de ses collaborateurs, sont actuellement jugés par contumace.

Plusieurs journalistes du site internet Tut.by, le principal média indépendant du Bélarus, restés dans leur pays et emprisonnés, connaissent le même sort et risquent de très lourdes peines.

En février, un journaliste et militant bélarusso-polonais, Andrzej Poczobut, a quant à lui été condamné à huit ans de prison, suscitant des protestations à Varsovie.

Vendredi, l'épouse d'un des accusés du groupe Viasna, Alina Stefanovitch, s'est néanmoins dite certaine qu'un jour "le printemps arrivera" au Bélarus, "comme le temps des responsabilités".