Bhoutan : le royaume du bonheur en quête de développement économique

Les législatives au royaume himalayen du Bhoutan ont été remportées ce mardi par le parti de l'ancien Premier ministre Tshering Tobgay, le Parti démocratique populaire (PDP). Tout comme son rival du Parti Tendrel du Bhoutan (BTP), le PDP promet de toujours mettre au centre sa politique le Bonheur national brut dans un contexte de difficultés économiques.

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Un moine bhoutanais prie

Un moine prie à l'intérieur d'un monastère à Samdrup Jongkhar, au Bhoutan, dimanche 7 janvier 2024.

Anupam Nath
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“En ce moment au Bhoutan, on ne parle plus du Bonheur national brut”, lance Françoise Pommaret. La directrice de cherche émérite au CNRS et consul honoraire de France au Bhoutan explique que “l’enjeu des élections est l’économie qui doit repartir”.

Le parti de l'ancien Premier ministre du Bhoutan, Tshering Tobgay, a remporté les législatives de mardi 9 janvier en obtenant près des deux tiers des sièges au parlement, ont rapporté les médias locaux, sur la base des résultats préliminaires de chaque circonscription.

Le Parti démocratique populaire de Tobgay (PDP) "gagne les élections générales de 2024 à l'Assemblée nationale avec 30 sièges", tandis que le Parti Tendrel du Bhoutan (BTP) a remporté les 17 sièges restants, a rapporté le journal The Bhutanese.

Tshering Tobgay, futur Premier ministre du royaume du Bhoutan

Agé de 58 ans, M. Tobgay va ainsi retrouver le poste de Premier ministre, une fonction qu'il avait exercée de 2013 à 2018. 

Il était le chef de l'opposition dans le premier parlement du Bhoutan lors de la création de celui-ci, en 2008, peu après le début du règne de l'actuel roi, Jigme Khesar Wangchuck.

Cet ancien fonctionnaire, fervent défenseur de la préservation de l'environnement, est titulaire d'un diplôme en génie mécanique de l'université de Pittsburgh et d'une maîtrise en administration publique de Harvard.

Le pays, grand comme la Suisse et coincé entre la Chine et l’Inde, fait actuellement face à des difficultés économiques majeures. Le chômage affecte 29 % des jeunes, la croissance économique stagne autour de 1,7 %, l’émigration n’a pas été aussi importante depuis des années et le tourisme ne s’est pas remis de la pandémie de covid-19. “La population aspire à autre chose”, note Jean-Joseph Boillot, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des économies émergentes.

Le Bonheur National Brut (BNB) est une approche originale du développement économique. Créé en 1972 par le roi du Bhoutan et promulgué dans la Constitution en 2008, il se calcule à partir de neuf grands critères, tels que, par exemple, la bonne gouvernance, la diversité culturelle, la biodiversité, le niveau d’éducation et le bien-être psychologique.

L’absence de recherche absolue de consommation permet à ce pays très pauvre en termes de PIB par habitant de quand même produire un sentiment de satisfaction élevé
Jean-Jospeh Boillot, chercheur associé à l'IRIS et spécialiste des économies émergentes

Le pays est récemment sorti de la catégorie des “pays pauvres”. Selon une étude gouvernementale, 12 % de la population serait sous le seuil de pauvreté. Le pays est toutefois classé 84e mondialement dans l’indice de progrès social, selon le dernier rapport de l’ONG américaine Social Progress Imperative qui traduit le bien-être des citoyens. Mais cela est bien plus élevé que chez ses voisins frontaliers.

“Le Bhoutan est un pays bouddhiste où la notion du bonheur se trouve dans le contrôle des désirs. L’absence de recherche absolue de consommation permet à ce pays très pauvre en termes de PIB par habitant de quand même produire un sentiment de satisfaction élevé”, note Jean-Joseph Boillot, avant d’ajouter : “il y a quelque chose de souhaitable avec le BNB mais il montre ses limites concernant l’économie”, poursuit Jean-Joseph Boillot.

Pas d'économie sans bonheur

Les deux partis politiques se sont engagés à accroître massivement les investissements dans l’hydroélectricité, qui est la principale source d’énergie du pays. Le Parti Tendrel du Bhoutan (BTP) relève que la capacité hydroélectrique actuelle ne représente que 10 % du potentiel du pays. Il veut également développer la production d'acier, de ciment et d'autres industries créatrices d'emplois, selon son programme. Le tourisme et l’agriculture seront aussi parmi les priorités.

Le bonheur national brut est une alternative au développement industriel. Mais ça ne veut pas dire ne pas développer l’industrie et l’économie.
Françoise Pommaret, la directrice de cherche émérite au CNRS et consul honoraire de France au Bhoutan

Françoise Pommaret assure que cela se fera dans le respect du BNB, notamment pour la partie environnement : “Les industries polluantes ne sont pas du tout acceptées par les populations locales”. Le Bhoutan fait d’ailleurs parti des pays au bilan carbone négatif. Ses forêts qui couvrent 70 % de son territoire permettent, notamment, d’absorber plus de gaz à effet de serre que ce qui est émis par les habitants du pays. Conformément à sa Constitution, le Bhoutan doit, à minima, conserver 60 % de la couverture forestière de son territoire.

La spécialiste du Bhoutan ajoute que “le bonheur national brut est une alternative au développement industriel. Mais ça ne veut pas dire ne pas développer l’industrie et l’économie. Cela signifie surtout que tout sera fait pour améliorer le niveau de vie des gens”.

Bureau de vote

Des photos du roi du Bhoutan Jigme Khesar Namgyal Wangchuck sont affichées à l'intérieur d'un bureau de vote alors que les gens votent pour les élections nationales à Deothang, Bhoutan, mardi 9 janvier 2024.

AP Photo/Anupam Nath

Les élections législatives sont observées par l’Inde et la Chine qui lorgnent sur les frontières stratégiques du pays. Le Bhoutan fait partie des États tampons entre les deux géants stratégiques. Le gouvernement sortant bhoutanais a voulu diversifier l'économie, en créant notamment une zone économique spéciale à la frontière indienne. À cela s’ajoute des conditions idéales locales pour le développement de l’hydroélectricité, énergie que l’Inde souhaite notamment importer.

“Les deux voisins sont ultra-productivistes et ne voient dans leur relation avec le Bhoutan qu’une source de maximisation de leur produit intérieur brut. C’est une contradiction avec le bonheur national brut”, explique Jean-Joseph Boillot.