Canada : pourquoi Ottawa veut accueillir 500 000 immigrants par an

Le ministre de l'Immigration canadien Sean Fraser a annoncé vouloir rehausser les seuils d'immigration avec comme objectif d'accueillir 500 000 nouveaux arrivants par an d'ici 2025. En quoi l'immigration est-elle la solution ? Entretien avec Adèle Garnier, spécialiste des enjeux migratoires et professeure à l’Université Laval à Québec.
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Le Premier ministre canadien Justin Trudeau à Ottawa, le 27 octobre 2022.
Le Premier ministre canadien Justin Trudeau à Ottawa, le 27 octobre 2022.
AP/Blair Gable
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TV5MONDE : À quel constat répond cette décision d'Ottawa d'accueillir 500 000 immigrés par an d'ici 2025 ? 


Adèle Garnier, spécialiste des enjeux migratoires et professeure à l’Université Laval à Québec : Le ministre de l'Immigration fédéral, Sean Fraser, a insisté sur la nécessité d'augmenter plus rapidement l'immigration que les années précédentes pour faire face à la pénurie de main d'oeuvre et au vieillissement démographique du pays. 

Ce constat justifie alors cet objectif d'augmenter progressivement les niveaux d'immigration permanente. ll faut savoir que le Canada accueille déjà près de 430 000 immigrants permanents par an. L'objectif serait donc rehaussé à 500 000 par an d'ici 2025.

TV5MONDE : Quels sont les secteurs qui rencontrent une pénurie particulièrement forte ? 

Adèle Garnier : Il y a à peu près un million de postes vacants à travers le pays. Les secteurs concernés sont surtout ceux de la construction, de la santé, de la petite enfance et de l'agriculture dans lequel il y a déjà un comblement avec des travailleurs temporaires. On observe aussi beaucoup d'hôtels et de restaurants au Québec qui ferment plusieurs jours parce qu'ils n'arrivent pas à recruter assez de personnes pour ouvrir tous les jours de la semaine.

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TV5MONDE : Les populations francophones sont-elles particulièrement recherchées dans ce rehaussement des objectifs d'accueil ? 

Adèle Garnier : Il y a une volonté d'attirer des immigrants francophones même hors Québec (seule province francophone du Canada). L'objectif est qu'ils représentent plus de 4% de l'immigration totale, et ce pour toutes les provinces. Quand on souhaite venir au Canada, on se fait attribuer un certain nombre de points sur ses compétences, ses diplômes universitaires et son âge mais aussi sur ses connaissances linguistiques. Pour immigrer au Québec, il reste très important de connaitre le français.

Le gouvernement de François Legault, premier ministre actuel du Québec, a même fait adopter un test de valeurs québécoises. Ça ne veut pas dire que toutes les personnes admises ont le français pour langue maternelle. Ce qui compte c'est la compétence. De ce point de vue, le Québec réussit bien à accueillir les immigrants permanents francophones.

TV5MONDE : Chaque province a-t-elle la compétence de décider du nombre d'immigrants qu'elle souhaite accueillir ? 

Au Canada, c'est le gouvernement fédéral qui décide des cibles à l'exception de la province de Québec qui a une grande autonomie dans la décision de ses niveaux d'immigration permanente. Par un accord Canada-Québec de 1991, la province francophone a les pouvoirs de déterminer l'acceptation d'immigrants économiques et de réfugiés. Cependant, l'immigration familiale et la reconnaissance des demandeurs d'asile se décide au fédéral. Le Québec a le droit d'accueillir l'équivalent de 20% de son poids démographique.

Maintenant comment se structure une immigration permanente vers le Canada ? 60%  des gens sont sélectionnés pour leurs compétences économiques. La plus grande partie de ce qui reste répond du regroupement familial et de l'immigration humanitaire, c'est-à-dire des réfugiés.

La grande majorité des immigrants qui se trouvent au Canada sont par ailleurs soit des travailleurs temporaires soit des étudiants étrangers. Par année, ils sont plus de 200 000 rien qu'au Québec. Adèle Garnier, professeur à l'université Laval

TV5MONDE : La volonté d'accueil est-elle la même entre le Québec et les provinces anglophones ? 

Adèle Garnier : Le gouvernement québecois dirigé par le parti Coalition Avenir Québec est partisan de ne pas aller trop vite dans l'augmentation des niveaux d'immigration. Il souligne aussi que le niveau acceptable serait de 50 000 d'immigrants permanents par an, ce qui est bien en deçà des 20% du poids démographique auquel il est autorisé. Le Québec insiste sur le fait qu'il n'aurait pas la capacité d'accueillir plus que 50 000 immigrants permanents par an, mais leur capacité d'accueil n'a jamais été définie dans les politiques publiques.

La grande majorité des immigrants qui se trouvent au Canada sont par ailleurs soit des travailleurs temporaires soit des étudiants étrangers. Par année, ils sont plus de 200 000 rien qu'au Québec. La volonté d'accueillir est plus appuyée au niveau fédéral par le gouvernement Trudeau.


TV5MONDE : 500 000 immigrants permanents d'ici 2025, est-ce un objectif audacieux pour le pays ? 

Le Canada est un pays d'à peu près 39 millions d'habitants. 500 000 représentent beaucoup de personnes en effet, surtout compte tenu du délai de traitement des dossiers qui est déjà très long. Pour remplir un tel objectif, il faut une bureaucratie efficace, or on sait que le système de traitement des demandes d'immigration est déjà très engorgé.

Le ministre de l'Immigration a d'ailleurs affirmé qu'ils embaucheraient 1250 personnes rien que pour accélérer les délais de traitement. Mais il faut du temps pour former ces personnes. Le défi est aussi technologique car les systèmes d'informations sont actuellement désuets.

TV5MONDE : L'immigration est présentée comme la solution pour faire face à la situation économique ralentie. Qu'en pensez-vous ? 

Adèle Garnier : Le ministre de l'Immigration a présenté son plan comme une réponse à l'évolution de la situation au Canada. Or, d'un point de vue démographique, les chercheurs disent que même que si la plupart des immigrants qui arrivent sont en âge de travailler ou des familles, le vieillissement démographique ne va pas être annulé pour autant.

Un autre problème, c'est que le modèle économique canadien est basé sur une faible productivité des entreprises. Il y a peu d'investissement en capital à l'intérieur des entreprises. Il est donc moins cher de faire venir des immigrants que de changer profondément la structure économique des entreprises pour les rendre plus productives 

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TV5MONDE : Cette décision d'augmenter l'immigration qualifiée se fait-elle au détriment d'autres populations ? 

Parmi ces 500 000, la grande majorité sont des immigrants économiques sélectionnés pour leur compétence. 30% se trouve être de l'immigration familiale et le reste est ce qu'on appelle de la "migration humanitaire", soit des réfugiés. 

Or pendant la crise de 2015-2016, le Canada s'est distingué au niveau international en acceptant beaucoup de réfugiés syriens. Il s'est même présenté comme un leader en matière d'admission des réfugiés, surtout par rapport à l'ancien président Trump dans le contexte nord-américain.

Cependant, on voit un déclin de la fourchette d'admission des réfugiés et des demandeurs d'asile au Canada. Les défenseurs des droits des réfugiés ont dénoncé la situation, notamment parce que s'il y a moins de place pour les réfugiés, cela crée des délais encore plus longs pour ceux qui souhaitent venir.