Cédric Gras : aux confins de la Russie

Dans "L'hiver aux trousses" (Stock), l'écrivain Cédric Gras raconte une saison (l'Automne) passée sur les routes de l'Extrême-Orient russe. Un territoire mal connu qu'il aborde en expert et en amoureux.
Il est ce week-end invité du festival "Étonnants voyageurs" de Saint-Malo
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Cédric Gras
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En bon géographe, Cédric Gras s’est trouvé un terrain. Pour lui, ce sera l’Extrême-Orient russe. Mais l’académisme ne semble pas son fort. Et en fait d’articles scientifiques, il préfère publier des récits de voyage :  ses pérégrinations dans cette zone mal connue et dépeuplée.
Son dernier livre, «  L’hiver aux trousses »  est le plus abouti, un livre-concept où il poursuit l’Automne, du Nord au Sud de ces confins de la Russie bordant l’Océan Pacifique. Observant les derniers flamboiements d’une nature magnifique, mais que l’hiver va geler, Cédric Gras file la métaphore. Cet automne qu’il raconte, c’est celui d’une région.
La « nouvelle frontière » de la Russie a été l’objet d’un gigantesque effort de peuplement et de développement. L’Empire tsariste a commencé, puis l’URSS a poursuivi le travail. Mais l’Empire s’est écroulé dans les années 1990 et le déclin a commencé. Les colons ont repris le Transsibérien vers l’Ouest, la région se vide de ses habitants et des ses activités économiques.
Pourtant, elle intéresse encore certains : les compagnies asiatiques, chinoises, japonaises, coréennes…  qui découvrent à leur septentrion un vaste espace, riche de toute sorte de matières premières : bois, pétrole, minéraux,…
Cédric Gras a sérieusement documenté son travail. Il a vécu cinq ans à Vladivostok où il dirigeait l’Alliance Française. Mais il séduit surtout par sa capacité à transmettre son bonheur d’être sur les routes et les sentiers. Les minibus surchargés, les cahots, le bivouac à la belle étoile, les ours et les tords-boyaux, rien ne semble le rebuter dans ce territoire qui semble pour le moins … difficile. Le jeune homme aime les Lettres, il cite Apollinaire et Anna Akhmatova, mais c’est à un nouveau Romantique que l’on pense quand il chante la beauté de la foret à l’automne, le bois mort et les kolkhozes abandonnés, bref, la fin prochaine de toute chose.
Le périple de l’auteur a eu lieu à l’automne 2013. Avec ce livre, il dit adieu à sa thèse de géographie et à une terre qu’il aime. Le voilà désormais basé en Ukraine. En quelque sorte, il est lui aussi passé à l’Ouest.
Quand il rentre de Russie, c’est le soulèvement du Maïdan à Kiev et dans les grandes villes. Bientôt la guerre va enflammer le Donbass. Il l’observe à Donetsk, où il s’occupe encore de l’Alliance Française et qu’il doit fermer très vite. Il vit désormais à Kharkiv. De la matière pour un prochain livre. Cédric Gras y travaille et cette fois ce sera un roman.

"L'hiver aux trousses. Voyage en Russie d'Extrême-Orient". Éditions Stock, Paris, 2015.

Sakhalin
Le cap Tihii et la mer d'Okhotsk sur l'île de Sakhaline (Russie)



Cédric Gras : "Quand on vit au milieu de la nature, la notion de richesse est différente"






« L’Hiver aux trousses » est un troisième livre que vous consacrez à l’Extrême-Orient russe. Comment vous est venue cette passion pour cette région ?  

Cédric Gras : J’avais atterri en Sibérie, à Omsk, et je voulais rester en Russie pour perfectionner ma connaissance de la langue. On m’a proposé alors de travailler à Vladivostok. C’est là que j’ai compris qu’il s’agissait d’une Russie très particulière. Je me suis pris  de passion pour sa nature, ses grandes étendues et ses influences asiatiques que je trouve … charmantes. Depuis Vladivostok,  j’ai commencé à rayonner dans la région, à découvrir les montagnes, le fleuve Amour, l’île de Sakhaline… Tout le monde pense que c’est le Grand Nord, alors que Vladivostok est à la latitude de Nice, même s’il y fait plus froid.
 

Comment est venu l’écriture de voyage dans tout ça ?

J’avais commencé à prendre des petites notes sur Vladivostok pour moi. Puis après quelques années , j’ai pu en tirer un texte que les éditions Phébus ont décidé de publier.  (« Vladivostok, neiges et moussons », 2012).  Je n’avais pas le projet de devenir « écrivain - voyageur » même si j’en avais lu beaucoup. Finalement le premier voyage vraiment conçu comme un livre c’est « L’hiver aux trousses ». Les deux précédents livres ont été écrits a posteriori sur des expériences vécues.

Que préférez vous dans le voyage :  la marche en solitaire ou les rencontres ?  Les deux semblent avoir une place importante dans vos récits.  

Il faut que j’alterne. Je n’aime pas forcément rencontrer des gens tous les jours. J’aime beaucoup pouvoir être trois ou quatre jours tout seul dans la nature. Après, on est content de voir des gens. C’est un rythme qui me convient. Dans ces régions, en passant 3 jours dans la nature, on relie les îlots habités. Comme Soljenitsyne parlait de l’archipel du goulag, on peut parler de l’archipel des villages de Sibérie ou d’Extrême-Orient. La grande nature n’est pas le vide d’homme, mais comme il y a moins d’hommes, chaque rencontre n’en a que plus de valeur.

Écrire le voyage, c’est aussi parler de ses états d’âme. Il me semble que vous êtes assez réservé sur ce point.

Dans ce livre, je voulais raconter l’Extrême-Orient russe dans sa profondeur historique, dans son actualité et peut-être présager de ce qu’il pourrait devenir. L’idée n’était pas de parler de moi, c’était de faire de la « géographie narrative ». Parler de moi, ça passerait plutôt dans un livre de fiction. On a tous quelque chose à raconter mais au lieu de se concentrer sur leur petite expérience, les auteurs de fictions essayent de voir ce qu’elle a de commune avec d’autres, pourquoi elle a une valeur pour des lecteurs qui vont se retrouver dans une histoire.

"A Aïan, l’influence maritime adoucissait la vie. Un peu. On se penchait seulement au dessus des sillons des potagers quand à Nelkan les récoltes étaient déjà un vieux souvenir. Alena transportait justement un sac de tubercules à négocier sur le littoral. Nous avions fait, en franchissant la chaîne de Djougdjour, l’équivalent d’un bond dans la saison ou d’un saut de plusieurs degrés de latitude. Tout ce paysage d’automne, agonisant sous une bruine pénétrante et un ciel cadavérique, s’était effacé pour une mer d’Okhotsk à la houle puissante, aux flots mouvants, striés par les vents et aux rouleaux expirant sur des grèves lavées et blanches d’un soleil ressuscité."
"L'hiver aux trousses", Cédric Gras


Vous évoquez un monde que l’on devine dur, pauvre, froid à travers vos textes… mais ces conditions ne semblent guère vous marquer.  Cette approche « optimiste » est-elle délibérée?    
 Dans le même ordre d’idée, vous parlez rarement du danger…


J’ai quand même vécu 6 ans en Russie et 5 ans en Ukraine, je me suis habitué à cette dureté. Je n’ai pas peut-être pas la sensibilité de quelqu’un qui arriverait directement de France. Et puis, c’est une dureté que moi j’aime. Si je suis resté là, c’est que ça me correspond. Ca ne m’a pas fait rentrer chez moi.
Les conditions de vie sont très hétérogènes : il y a des gens qui travaillent pour des compagnies pétrolières qui gagnent beaucoup d’argent et, à coté, des chasseurs à l’année, des autochtones piégés dans leur village.  Faut-il parler de pauvreté ? Je préfère parler de dénuement : vous rentrez dans des maisons et il n’y a …rien, mais visiblement certaines personnes s’en accommodent très bien. La sensation de pauvreté est plus sensible dans les villes car on ne peut pas y vivre sans argent. Un pauvre ça se voit. Dans ces régions là, quand on vit au milieu de la nature, la notion de richesse est différente.
Quand au danger…  La probabilité pour que les ours vous attaquent reste faible. Ca ne m’a jamais inquiété. A chaque rencontre, ils sont partis au galop.

Pour autant, je n’ai pas non plus été très positif : j’ai clairement dit que cette région vivait son automne, c’est à dire un déclin. Bien sur, on pourrait en tirer quelque chose de plus dramatique, il suffit de s’emparer de l’histoire des goulags… Moi je dis ce que j’ai vu -je ne répète pas- et à chaque fois que j’ai vu, je l’ai écrit.  J’essaye de raconter l’automne de cette région et comment Moscou essaye de donner un coup de pouce en passant d’une occupation pérenne, qui ne marche pas, à une occupation saisonnière plus basée sur la rentabilité. La grande doctrine bolchévique, c’était que la rentabilité, on ne s’en occupe pas. Une mine qui marche bien va compenser une mine qui marche moins bien. Maintenant, ils sont en train de fermer tout ce qui est pas intéressant. Du coup quand on se retire d’une ville, on ne la détruit pas et on laisse des ruines derrière soi. Ça donne une image pitoyable pour le visiteur. On a l’impression que c’est  la misère alors que c’est juste une ville qu’on a décidé d’abandonner.

Vous êtes aussi très attentifs aux personnes que vous rencontrez. Cela va jusqu’à leur aspect physique. Pourquoi par exemple, insistez-vous sur les mains de ces gens d’Extrême-Orient ?

J’ai toujours trouvé mes mains frêles. Là, vous avez des gars qui utilisent leurs mains du matin au soir. On voit des grosses mains de bûcheron, très blessées souvent. C’est peut-être un complexe d’intellectuel, mais aussi un complexe d’Occidental. Qui met les mains dans le cambouis aujourd’hui en France ? Même pour les ouvriers, tout est très automatisé. Je suis fasciné par ces gens qui n’ont vraiment pas la même vie que nous. On pourrait parler aussi des visages, des visages parfois avec beaucoup de cicatrices, même chez les jeunes. Ils transpirent la jeunesse mais le corps est déjà très marqué. On se dit qu’on n’est pas né dans le même monde.
Néanmoins, ce qui m’a toujours amusé, c’est qu’on rencontre quand même des personnes qui ont eu un destin incroyable, qui ont été baladés par l’Histoire d’Est en Ouest, et du Nord au Sud. On tombe toujours sur des gars qui étaient marins et sont passés au Havre, ou un ancien ingénieur qui travaillait à la base de Kourou en Guyane. Il y a un toujours quelqu’un qui a fait le tour du monde et qui est venu s’échouer dans ce village-là, on ne sait pas pourquoi, et va y rester jusqu’à la fin de ses jours.

Propos recueillis par Jean-Luc Eyguesier