Conflit en Ukraine: l'armée russe utilise-t-elle le viol comme une arme de guerre ?

Les récits de viols d’Ukrainiennes par des soldats russes se multiplient à Irpin, Boutcha et Hostomel, villes de la banlieue de Kiev. Les violences sexuelles perpetrées par les soldats russes contre les populations civiles sont-elles systématiques en Ukraine ?  Réponses de Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue et ethnologue française à l'EHESS,  spécialiste des crimes de guerre et des conflits de ex-Yougoslavie (1990-1999) et de Tchétchénie (1994-1996; 1999-2000). Entretien.
Image
Les Russes comettent des viols en Ukraine, selon les témoignages.
Natalya, dont le mari a été tué, crie dans son jardin de Bucha en Ukraine, le 4 avril dernier. Dans les territoires occupés, les récits selon lesquels les Russes tuent les hommes et violent les femmes se multiplient.
AP Photo/Vadim Ghirda
Partager5 minutes de lecture

Le viol est-t-il utilisé de manière systématique dans le conflit ukrainien par l'armée russe ?

Aucune information allant dans ce sens ne nous est parvenue, pour l’instant. Rien ne prouve l'existence en Ukraine de "camps de viol" (des lieux où étaient détenues des femmes bosniaques, NDLR) comme cela a été le cas en Bosnie pendant la guerre (1992-1995).  En Ukraine, les viols sont commis dans les maisons et dans les rues, le pillage est lui  systématique. Mais le viol ne peut être isolé des autres formes de violences extrêmes dont sont victimes les civils ukrainiens tombés sous la coupe des soldats russes. Elles sont massives et en ce sens "systématiques".

Je suis inquiète pour les populations civiles ukrainiennes potentiellement déplacées en Russie. (Devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le président ukrainien a accusé la Russie de procéder à des « déportations » d’Ukrainiens, le 5 avril dernier). Pour eux, le pire est à craindre en terme de massacres, de tortures. Or, toute torture est un viol, et  tout viol une torture. Les violences sexuelles accompagnent de fait les autres tortures qui dénudent, humilient et blessent le corps humains de tous âges et des deux sexes, même si les jeunes filles et les enfants en sont les victimes principales.

J’ai peur de la mise en place de camps ou les populations civiles ukrainiennes soient victimes de graves violations des droits humains.
Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue et ethnologue.

J’ai peur de la mise en place de camps où les populations civiles ukrainiennes soient victimes de graves violations des droits humains. Le pouvoir russe a pris comme ennemie de guerre la population civile, les bombardements qui visent les hôpitaux et les crèches l’attestent. Il affiche un mépris absolu de la vie humaine. Tout peut être infligé aux civils.

Human Rights Watch documente les viols en Ukraine
Des viols commis par des soldats russes sur des civils ukrainiens ont été révélés dans un rapport de l’organisation Human Rights Watch, daté du 3 avril dernier. Ces atrocités sont survenues dans des zones occupées des régions de Tchernihiv, Kharkiv et Kiev entre le 27 février et le 14 mars. "Les viols, meurtres et autres actes de violence contre des personnes détenues par les forces russes devraient faire l’objet d’enquêtes en tant que crimes de guerre », a déclaré Hugh Williamson, directeur de la division Europe et Asie centrale à Human Rights Watch.

Les Russes se sont-ils livrés à des viols en Tchétchénie?

Oui, à un point extrême. Beaucoup d'hommes en ont été victimes aussi. Une telle barbarie ne s’explique pas seulement en termes psychiatriques, même s’il y a de vrais sadiques parmi les bourreaux. Il y aussi d’autres paramètres. Comme la situation de domination en terme de rapports de force, avec des soldats qui se retrouvent face à des civils vulnérables et désarmés. Le vertige de l’impunité risque d’entraîner même les non-sadiques et réveiller la dimension sadienne ("le plaisir" de faire du mal à autrui, NDLR) en eux, habituellement inconsciente et réprimée… Ils se sentent autorisés par la propagande politique de l’État envahisseur à commettre ces crimes favorisés par le sentiment d’impunité. Les soldats russes, victimes eux-mêmes de violences sexuelles et de bizutages effroyables ("dedovshchina" en russe) dans l'armée sont habitués à une culture qui met ensemble violence voire cruauté, et virilité.  

À lire ou relire: les Casques blancs syriens livrent leurs recommandations aux Ukrainiens

Quelle est l’influence sur ce phénomène du patriarcat orthodoxe russe que vous décrivez comme une machine de guerre contre les femmes ?

Il y a toute une imagerie traditionnelle "grand russe" très patriarcale. Elle n'est pas seulement hantée par la liberté sexuelle des femmes comme mise en danger de la filiation masculine de "père en fils", et par toutes les manifestations des libertés de genre et de sexualités. En mars dernier, le patriarche Kirill, chef de l’Église orthodoxe russe, a prononcé un sermon pour dénoncer une guerre des civilisations et justifier l'invasion du pays voisin. Il a parlé de la “parade de la gay pride” comme de l’emblème de la décadence de l’Occident. Selon lui, il s'agit d'une menace pour l'âme russe, d'une catastrophe en terme s'identité collective qui risque de provoquer un pourrissement de la société. Il faut savoir que les homosexuels sont détestés en Russie, ce que Vladimir Poutine instrumentalise. Aussi au nom de la préservation des valeurs traditionnelles familiales, le président russe a décriminalisé les violences conjugales, en 2017. Mouvement en total recul au regard de l'histoire.



Ukraine : des prêtres orthodoxes réclament une rupture définitive avec l'Église russe

TV5 JWPlayer Field
Chargement du lecteur...



Vladimir Poutine a adressé un message à l’Ukraine juste avant la guerre, le 7 février dernier. «Ma belle, que cela te plaise ou non, il va falloir supporter. » Est-ce vraiment une phrase de militaire ?

C’est une phrase non pas de militaire, de stratège, mais de violeur, sûr de lui, jouissant du mal qu’il va faire… Vladimir Poutine s'affiche en train de faire du sport, se bat contre des ours, se livre en permanance à des démonstrations de force… Le machisme méprisant envers l’autre sexe et la virilité perçue comme une performance quasi mystique, tout cela relève de l’idéologie viriliste de la pègre et des mafieux de Moscou. Il raconte lui-même qu'il a appris à se bagarrer et à « taper le premier », dans les rues de Leningrad.

Vladimir Poutine a la mentalité archaïque d’un chef de bande macho qui conçoit la cruauté comme une performance de la virilité. Des soldats russes participent de cette culture qui fait de la violence sexuelle une performance de la virilité. Violer est signe de victoire, un "trophée" dont ils sont fiers.