Fil d'Ariane
La dernière fois qu'Édouard Fritch, le président de la Polynésie française s'est adressé directement à ces Polynésiens bloqués dans l'Hexagone, c'était le 7 avril 2020. Un message vidéo, de près de trois minutes, expliquant à ces "compatriotes" que les autorités locales avaient été amenées avec le confinement décidé en France à "prendre des mesures beaucoup plus strictes et à suspendre les vols internationaux".
Des mesures visant à "protéger les Polynésiens et leur famille" d'un virus qui a pu entrer dans l'archipel par "ceux qui sont rentrés de métropole, chez nous en Polynésie", dit le chef de l'exécutif de la collectivité.
Un mois plus tard, la situation n'a pas évolué pour Gilles Osmont. Avec son fils de 16 ans, ils avaient quitté Tahiti en février dernier. À 57 ans, Gilles Osmont est un jeune retraité qui accompagne son fils, un jeune espoir du tennis local amené à jouer dans plusieurs pays du monde.
Le jeune homme était engagé dans des tournois en Bolivie et au Pérou. Après cette mini-tournée sud-américaine, ils reviennent à Paris, début mars.
Le retour en Polynésie est programmé dans un vol Air France du 20 mars, mais il est annulé et pas moyen de rentrer au pays. Ordre de la présidence. En réaction, Gilles Osmont, résident polynésien depuis bientôt 30 ans, s'est investi avec d'autres pour faire entendre leur incompréhension et leur colère. La page Facebook, dont il est l'un des initiateurs a beaucoup de succès. Les estimations évoluent quotidiennement, mais en France hexagonale, plus de 600 Polynésiens seraient "empêchés" de retourner dans leur archipel, selon les témoignages des personnes inscrites à cette page du réseau social.
Très organisé, cet ancien informaticien a très vite cherché à contacter le ministère des Outre-mer et la délégation polynésienne à Paris. Cet organe fait figure de "représentation culturelle de la Polynésie en métropole", rappelle-t-il. Mais "il n'a pas de moyens, pas de budget, et donc au final, cette délégation ne peut pas grand chose", confesse t-il, un brin désabusé. Sous l'impulsion des parlementaires interpellés dans ce dossier, des aides ont été cependant allouées. Gilles Osmont et d'autres Polynésiens ont obtenu 100 euros. Mais c'est tout. 100 euros pour tenir depuis 50 jours. Pas plus de succès, avec le ministère des Outre-mer.
Sa sœur va l'héberger dans un premier temps à Paris alors que son fils ira vivre chez des amis en région nantaise. Aujourd'hui, le père et le fils se sont retrouvés. Ils vivent, pour le moment, dans un appartement à Nantes (Loire-Atlantique). Gilles Osmont arrive au bout de ses ressources, tout comme Britte Neagle. Cette mère de famille, était arrivée à Paris le 3 mars dernier, avec son compagnon à l'occasion du mariage de sa fille de 24 ans à Valence (Drôme).
Le couple forme une famille recomposée et a laissé derrière lui cinq enfants. Des adolescents et de jeunes adultes.
Le mariage, lui, a été pour l'instant suspendu. Le futur marié, militaire de profession ayant dû partir plus tôt que prévu en mission à cause du CoVid-19. Bloquée elle aussi en France, car son billet retour du 22 mars n'était plus valable, cette mère de famille de 44 ans en veut à un gouvernement polynésien qui fait passer le fret avant les ressortissants. "Il n'est pas cohérent dans le discours !", clame-t-elle.
La continuité territoriale (L'État doit trouver des solutions pour atténuer les contraintes liées à l'éloignement des différents territoires, ndlr) est assurée par Air Tahiti Nui. Une rotation tous les 10 jours, pour le fret et pour ceux qu'on appelle les "évasanés", des personnes en évacuation sanitaire contraintes de se soigner hors de l'archipel.
En avril dernier, un premier avion a bien rapatrié des touristes bloqués dans l'archipel et ces évacués sanitaires. Les Polynésiens coincés dans l'Hexagone pensaient pouvoir profiter -eux aussi- du vol retour. Il n'en a rien été. Ce vol a été chargé uniquement de fret. Du coup, la phrase "Nous ne vous oublions pas" du discours du président Fritch a du mal à passer.
D'autant plus que si les vols commerciaux French Bee, Air Tahiti Nui, et Air France (qui desservent Papeete) ont été annulés du jour au lendemain, parallèlement, d'autres vols à destination de Nouméa, le "voisin" de Nouvelle-Calédonie ont été, eux, maintenus un peu plus longtemps. Et quand il a fallu fermer l'espace aérien, le gouvernement calédonien a lui affrêté plusieurs avions pour ramener ses ressortissants à la maison. "Ce n'est pas normal que la Polynésie ne sache pas faire comme la Nouvelle-Calédonie", s'insurgeait, en avril dernier, Tamatoa Mischler. Ce masseur traditionnel de 62 ans établi à Tahiti indiquait à l'AFP qu'il était, "tout à fait d'accord" pour être placé à son arrivé à Papeete en "quatorzaine stricte". C'est la mesure gouvernementale qui consiste, à loger à l'hôtel, ceux qui arrivent sur le territoire polynésien avec interdiction de contacts avec l'extérieur. Un isolation qui dure 14 jours, soit le temps estimé pour déterminer, si on est ou non, atteint du Covid-19.
Une position partagée par Nicole Sanquer, la députée de la 2ème circonscription. Cette parlementaire, qui a quitté la majorité présidentielle locale le 7 décembre 2019, ne comprend pas cette situation. "Le modèle calédonien a montré qu'on pouvait maîtriser la propagation du virus et en même temps ramener nos résidents", clame t-elle. "Les vols commerciaux ne sont pas sur le point de reprendre. Un collectif budgétaire a été voté sur place. Un vol spécial de rapatriement aller-retour de 300 places nous coûterait 420.000 euros à peu près" selon ses calculs. "C'est dans nos moyens !", soutient-elle.
Un premier convoi de 54 résidents a embarqué pour Papeete, ce dimanche 10 mai 2020, en provenance de Paris. Un avion de la "continuité territoriale", effectué par la compagnie Air Tahiti Nui. C'est le quatrième vol de ce type chargé d'assurer notamment le ravitaillement en fret médical de l'archipel polynésien, mais c'est le premier qui intègre l'idée de passagers à bord. Il est arrivé en pleine nuit sur place. C'est encourageant, mais, pour la parlementaire, il faut aller plus loin.
Il faut affrêter un ou plusieurs avions supplémentaires. Elle plaide pour un dépistage avant le départ et une "quatorzaine stricte" à l'arrivée (voir vidéo). La parlementaire qui suit le dossier de près a aussi sondé ces mécontents.
Certains des naufragés lui ont confié qu'ils sont disposés à "subir" une quarantaine d'un mois s'il le faut, pourvu qu'ils puissent rentrer au pays.
De son côté, Britte Neagle, la mère de famille, bloquée dans la Drôme, va plus loin. Parfaitement consciente du caractère peu réaliste de la distanciation sociale dans un avion, elle se dit prête à voyager dans un appareil configuré comme avant l'épidémie mais à condition que "tous les passagers soient masqués pendant la traversée et testés au départ et à l'arrivée du vol", s'empresse t-elle de préciser. Elle s'est renseignée auprès de sa compagnie aérienne. Son billet retour pourrait être reprogrammé pour le 14 juin 2020. Elle a hâte, car cet agent de pesée pour un grand spécialiste du tri a dû épuiser tous ses congés 2020 et 2021, pour prolonger son séjour forcé en France.
Aujourd'hui, selon son directeur, elle doit "passer en congés sans soldes". Elle n'est pas "sûre d'être payée intégralement pour ce mois de mai", dit-elle. Son compagnon, Maono Taihia, 46 ans et elle, ont perdu toutes leurs primes d'activités. Britte Neagle est d'autant plus remontée qu'elle sait "qu'on n'est plus en saison touristique", dit-elle. Autrement dit, les nombreux hôtels de l'archipel peuvent, selon elle, absorber, la quatorzaine envisagée. Britte Neagle, son compagnon mais aussi Gilles Osmont, son fils et bien d'autres encore espèrent être du prochain vol retour, qui intégrera des passagers. Il est d'ores et déjà programmé au mercredi 20 mai.
Outre ces Polynésiens bloqués en France hexagonale, il y aurait aussi une centaine d'autres Polynésiens en souffrance à travers le monde, en Indonésie, en Australie, en Espagne, ou encore en Nouvelle-Zélande. Un avion militaire Airbus A400M Atlas (l'un des appareils de l'opération Résilience (NDLR : l'action militaire nationale contre le Covid-19) a ramené à Papeete, ce mercredi 6 mai 2020, une vingtaine de résidents polynésiens. Il s'agissait, notamment d'enfants et d'"évasanés", bloqués jusqu'à présent en Nouvelle-Zélande à cause de la crise sanitaire du Covid-19.