Coronavirus : "Le variant delta est en train de contaminer essentiellement des personnes non-vaccinées"

"Oui, la quatrième vague est là", a annoncé ce mardi 20 juillet le ministre de la Santé, Olivier Véran. Alors que le seuil de vaccination des Français ne permet pas encore d'atteindre la fameuse "immunité collective" tant espérée, les chiffres d'hospitalisations laissaient penser que la situation n'était pas si dramatique. Mais la vague du variant delta commence tout juste à  nous prouver le contraire. Explications et entretien avec Philippe Amouyel, épidémiologiste et professeur de Santé publique au Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Lille. 
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Vaccination 4e vague France
Un homme reçoit une dose du vaccin Pfizer contre le COVID-19, dans un centre de vaccination à Carry le Rouet, dans le sud de la France, ce vendredi 23 juillet 2021.
(AP Photo/Nicolas Garriga)
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TV5MONDE : Le ministre de la Santé a confirmé ce mardi 20 juillet que la 4e vague de Covid-19 est bien arrivée en France. À quoi ressemble-t-elle par rapport à ce que l’on a déjà connu ? 

Philippe Amouyel : Elle est identique aux vagues précédentes. La différence c’est que nous ne faisons plus de tribunes pour alerter de leur arrivée, les gens s’y sont habitués. Quand on a vu le variant delta arriver d’Inde en Europe, nous avons alerté les autorités qui ont mis du temps à réagir. On s’attendait à cette quatrième vague. 

 

TV5MONDE :  Qu’est ce qui définit l'arrivée d'une vague, finalement ? 

Philippe Amouyel : Aujourd’hui, on parle d’une quatrième vague, car c’est un nouveau variant et que ses caractéristiques en termes de contagiosité sont complètement différentes. Toutes les vagues commencent de la même manière. Très peu de cas, on les voit à peine. On est donc sur un plateau. C’est ce que je me suis évertué à dire aux politiques.

C’est au moment où elles commencent à peine, quand on sait qu’elles vont arriver, qu’il faut commencer à prendre des mesures de protection et de restriction. Si vous le faites au moment où les contaminations explosent, c’est déjà trop tard. Les variants se multiplient de manière exponentielle. La seule différence est la vitesse à laquelle il double. S’il double en 15 jours, ce n’est pas la même chose que s’il double en trois jours. Lors de la première vague, il doublait en trois jours et on a vu ce pic gigantesque arriver très vite. Pour la deuxième vague, pendant l’été 2020, il a continué à doubler mais il doublait en trois semaines, donc on ne le voyait pas.

Lorsque nous avons fait des projections dès la fin du mois d’août, on a vu ce que donnerait ce nouveau modèle, avec une prévision d’un pic en octobre. On a donc prévenu les autorités d’une éventuelle deuxième vague. La 3e vague c'était la même évolution, mais il s’agissait d’un nouveau variant, le variant anglais (alpha). On a dit tenté d’expliquer qu’il était déjà en France, même si on n'avait pas de mesure. Ce n’est pas parce que vous n’avez pas de thermomètre que vous n’avez pas de fièvre ! C’est la même logique. Nous avons, là-aussi fait une simulation sur l’arrivée de ce variant, annoncée donc pour mi-mars. Malheureusement, cela s’est accéléré, car le variant anglais était beaucoup plus contagieux que ce qu’on avait eu jusque là (60% fois plus). 

Ensuite nous avons vu arriver ce variant d’Inde, le delta. On savait qu’il était plus contaminant, en étudiant ce qui se passait en Angleterre. Et on savait qu’il arrivait en France.  Comme il est beaucoup plus transmissible que le variant alpha, il allait rapidement prendre le dessus sur ce variant, c'était d’ailleurs prévu pour mi-juillet. Et c’est ce qui s’est passé. On est alors entré dans la phase exponentielle. Les contaminations sont en train de doubler. 

On a eu une fausse impression de sérénité car les courbes avaient chuté, à cause de la diminution des contaminations par le variant anglais (alpha). Une fois que le variant delta a repris la main, les chiffres ont remonté. 

TV5MONDE : Ce qui varie c'est la vaccination qui a commencé en début d'année ? 

Philippe Amouyel : La différence majeure avec les vagues précédentes, c’est la vaccination, en effet. Aujourd’hui, on connaît mieux les virus Sars-Cov 2. On sait qu’ils se transmettent essentiellement par les aérosols. On maîtrise donc mieux les mesures barrières et on a un outil, le vaccin, pour empêcher des individus de faire des formes graves, donc ça diminue potentiellement la charge hospitalière. Rappelez-vous lors de la troisième vague, on a vu un rajeunissement des entrées en réanimation parce que de janvier à mars, on avait milité pour qu'on vaccine massivement les plus fragiles dans les EHPAD. Nous avons réussi à vacciner environ 90% de ces personnes. Cela a effondré la mortalité dans ces établissements, qui représentait quasiment un tiers de la mortalité totale. Et nous avons logiquement vu un rajeunissement de l’entrée en réanimation. L’âge des patients en réanimation a baissé de 10 ans. On a donc une efficacité de la vaccination sur le risque de faire des formes graves.

Aujourd’hui avec un certain pourcentage de la population française qui est vaccinée, on a cette nouvelle vague. On peut voir le scénario anglais qui a environ un mois d’avance sur nous. Normalement nous avons tous les éléments pour anticiper les choses. 

 

TV5MONDE : À son arrivée on parlait du variant delta comme étant très contagieux mais, a priori, moins dangereux. Pensez-vous que cela a pu jouer dans la décision de ne pas se faire vacciner tout de suite, pour certain.e.s ? 

Philippe Amouyel : C’est justement une mauvaise interprétation qui a été faite. Pour connaître la dangerosité du variant, il faut qu’il ait infecté la population pendant quatre à six semaines. La contagiosité, vous la voyez, en effet, très vite, avec l’augmentation des cas positifs. Mais la gravité n'apparaît pas en trois jours. On la mesure par les hospitalisations et les réanimations. On s’est rendu compte que les quatre vaccins utilisés jusqu’à présent en France étaient susceptibles d’apporter une protection contre ce variant delta. On a donc un variant contre lequel on peut mieux résister quand on est vacciné. Il y a donc moins de formes graves, en moyenne, chez ces personnes. En revanche, chez les personnes non vaccinées, qui représentent 95% des personnes contaminées, on peut avoir des formes graves que l’on connait ; ni plus ni moins grave qu’avec le variant anglais.

TV5MONDE : D'après les chiffres parus, ce 22 juillet, on constate une hausse des hospitalisations et des cas graves, alors qu’ils étaient en baisse depuis de longues semaines. Peut-on y voir un lien avec la levée des restrictions et des jauges dans les lieux publics, début juillet ?

Philippe Amouyel : Il n’y a pas de lien avec les hospitalisations mais avec les contaminations. Les hospitalisations, elles, ne vont apparaître qu'après trois à quatre semaines de contaminations. Il y a encore un délai. En effet, on a vu s’effondrer le nombre d’hospitalisations et d'entrées en réanimation ces dernières semaines. Et c'était une très bonne nouvelle. On a vu un freinage de cette baisse, et aujourd’hui, ça recommence à augmenter un petit peu.

 

TV5MONDE : Ces contaminations au variant delta concernent quel profil ? 

Philippe Amouyel : Le variant delta est en train de suivre la courbe exponentielle que j’ai évoquée en contaminant essentiellement des personnes non-vaccinées. On ne peut pas tout à fait comparer avec le scénario britannique, cela dit. Au moment où les Anglais ont pris cette vague, environ la moitié de la population était vaccinée avec deux doses. Aujourd’hui ils doivent être environ à 60%. Nous, quand on a commencé à la prendre, on était à peine à 30% de la population vaccinée. 

Pour le gouvernement, il faut maintenant accélérer le processus de vaccination à deux doses et essayer de limiter la circulation, là où elle se fait essentiellement, c'est-à-dire dans les groupes de moins de 50 ans. Il faut une vaccination à grande vitesse, la rendre obligatoire chez les soignants. Pour réduire la circulation, il faudrait un grand confinement généralisé, mais en période estivale et de vacances, c’est inacceptable et pas du tout envisageable. L’autre solution, c’est le fait d’avoir des restrictions limitées. Je ne suis pas d’accord avec le plan de sortie du confinement en étapes qu’a fait le gouvernement, alors qu’on savait que cette vague venait. On aurait pu faire un peu comme au Royaume-Uni, c’est-à-dire repousser un peu la levée des mesures, pour sensibiliser la population. Le message qui a circulé, c’était que tout allait très bien. Le président de la République allait boire des cafés en terrasse, avec ou sans masque. Tout le monde pensait que c'était fini. Les gens ont relâché la pression, ce qui a accéléré la propagation du virus et du variant delta.

  • (Re)voir Covid-19 en France : quelles mesures pour faire face au variant Delta ?
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Il faut redire aux gens que ce n’est pas fini, que ce n’est probablement pas la dernière vague, et ce, tant qu’on n’a pas atteint une immunité collective qui sera obtenue par une vaccination massive des Français. Ce qui ne veut pas dire qu’en étant vacciné pour le moment, on échappe forcément à une hospitalisation. C’est la loi des grands nombres. il y en aura sûrement, mais cela restera une petite minorité. 

 

TV5MONDE : À quel moment la situation deviendra très inquiétante pour vous ?

Philippe Amouyel : Le choc des rencontres sera la rentrée. En ce moment, les jeunes sont entre eux, les moins jeunes aussi, chacun passe ses vacances dans son coin. À la rentrée tout le monde se retrouvera, et cela sera critique. Pour être prêt, et doublement vacciné à la rentrée, il faut faire sa première dose avant le début du mois d'août. Aujourd’hui, il faudrait que les gens accélèrent la prise de rendez-vous. 

 

TV5MONDE : Y aura-t-il un moment où on ne craindra plus les contaminations ? 

Philippe Amouyel : Il faut deux choses : que les gens soient massivement vaccinés, et qu’il n’y ait plus de variants. Pour le premier point, on va finir par y arriver. Je pense que quand les choses se seront un peu calmées, on passera à une vaccination obligatoire. C’est la seule façon d’atteindre en permanence un taux de couverture suffisant. Sauf que les variants, eux, continuent à circuler, et ce, dans le monde entier, pas uniquement en France. Il y a des pays dans lesquels la vaccination est au plus bas. Le Japon qui avait démarré une stratégie zéro Covid, rechigne aujourd’hui à se faire vacciner, par exemple. Donc on n’aura plus de variant une fois que toute la planète sera vaccinée. Si on est vacciné on n’aura plus les mêmes vagues. Le pourcentage d’irréuctibles “anti-vax” fera la différence. Pour faire une vague, il suffit de 5 à 10% de la population française. 

 

TV5MONDE :  On a entendu parler de troisième dose du vaccin. Qu’en est-il, selon vous ? 

Philippe Amouyel : En effet le président Macron a parlé d’une troisième dose lors de son allocution du 12 juillet dernier. Aujourd’hui cette troisième dose est en phase d’essai 3, réalisée par les laboratoires que l’on connaît pour savoir combien de temps est conservée l’immunité et s’il faut faire un rappel. Aujourd’hui nous n’avons pas la réponse pour le grand public. Pour les personnes ayant moins d'anticorps que les autres (plus âgées, pathologies particulières, greffés), il en est déjà question, mais ce sont des cas particuliers. 

Pour le grand public, il va falloir attendre les résultats de ces essais pour en connaître l'intérêt. La question qui se pose est toujours celle de l’immunité collective. L’autre question est aussi la vaccination des moins de 12 ans. Les doses ne sont pas illimitées. Il y a des adultes qui ne sont pas encore vaccinés chez nous. Et il y a des gens sur la planète qui n’ont pas accès au vaccin. Quels choix stratégiques allons-nous prendre ? L’immunité collective est vraiment la priorité, pour cela, il faut essayer d’immuniser les plus jeunes, pour limiter la circulation du virus. Il faut donc les vacciner aussi.

Pour la troisième dose, je pense que nous allons attendre un peu, sauf peut-être pour les professions comme la mienne, les médecins, les soignants. Hormis les cas particuliers qu’on a évoqués, on peut attendre de vacciner le reste de la planète avant de faire un rappel chez tout le monde.