Crise ukrainienne : les pays d'Europe de l'Est moins enclins au compromis avec Moscou que Paris et Berlin

Au milieu des tensions entre la Russie et l'Occident, les pays d'Europe de l'Est, voisins de la crise ukrainienne, restent méfiants. Certains, comme la Pologne ou l'Estonie, rappellent leur fermeté et leur détermination face à l'hégémonie de Moscou. 
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Poutine + ministre de la Défense russe
Vladimir Poutine et le ministre de la Défense russe Sergueï Choïgou pendant les manoeuvres militaires Kavkaz-2020 (Caucase 2020). Mikhail Klimentyev via AP. 
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Confrontés à la plus grande impasse entre la Russie et l'Occident depuis la Guerre froide, les pays de l'ancien bloc communiste conservent des positions fermes, mettant en garde contre tout compromis avec Moscou. 

La rhétorique française sur les préoccupations "légitimes" de la Russie d'un côté et les liens énergétiques étroits de l'Allemagne avec la Russie de l'autre ont rendu les pays comme la Pologne et les États baltes méfiants vis-à-vis de la diplomatie des grandes puissances. 

Les pays voisins déterminés

"La Pologne observe la position la plus déterminée et la plus ferme à l'égard de ce que fait la Russie", a insisté cette semaine Pawel Soloch, le chef du bureau polonais de la Sécurité nationale, à la télévision d'État. 

Il s'exprimait après la rencontre mardi 8 février à Berlin des dirigeants français, allemand et polonais. La discussion abordait l'impasse avec la Russie, dont le renforcement des troupes à la frontière ukrainienne réveille les craintes d'une guerre aux portes de l'Europe. 

(Re)voir : Crise ukrainienne : front uni de la France, de l'Allemagne et de la Pologne
 

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Le président polonais Andrzej Duda a insisté sur la nécessité pour l'Occident de "serrer les rangs". "Nous devons montrer qu'il est impossible de nous briser", a-t-il déclaré à Berlin. 

Mercredi 9, la Première ministre estonienne Kaja Kallas a fait écho à cette approche: "Nous ne ferons aucun compromis sur les principes fondamentaux, y compris le droit de chaque nation à choisir sa propre voie... Nous devons rester fermes et unis". 

La Russie réclame une interdiction permanente pour l'Ukraine, ancienne république soviétique, de rejoindre l'Otan et souhaite que l'Alliance réduise sa présence dans les pays ex-communistes.  Elle est accusée de préparer une nouvelle opération militaire contre Kiev, après l'annexion de la Crimée en 2014. Des accusations rejetées par le Kremlin qui affirme vouloir assurer sa sécurité face à l'hostilité de Kiev et de l'Otan.

En cas d'attaque russe, les Occidentaux ont menacé Moscou de sanctions économiques majeures qui s'ajouteront à celles prises en 2014 après l'annexion de la péninsule ukrainienne de Crimée.

(Re)lire : Le conseil de sécurité de l'ONU veut "intensifier ses efforts" pour apaiser les tensions entre la Russie et l'Ukraine

Souvenirs de l'occupation russe 

Selon Marcin Zaborowski, expert politique de Varsovie, ce n'est toutefois "pas un secret" que la Pologne adopte une approche différente de celle de l'Allemagne et de la France dans la crise ukrainienne. 

"La Pologne est le soutien le plus fervent de l'Ukraine en Europe. Nous avons la plus longue frontière avec elle, la plus grande diaspora", analyse le directeur politique du think tank Globsec. "Si l'Ukraine devait tomber dans la sphère d'influences russes pour de bon, cela aurait des conséquences négatives directes pour la sécurité de la Pologne", craint-il. 

Idem pour les pays baltes qui, selon lui, semblent encore plus belliqueux et ont fourni des armes à l'Ukraine avant même la Pologne. Anciennes républiques soviétiques, les trois pays baltes craignent d'être eux aussi pris dans la ligne de mire de la Russie.

"Les pays d'Europe centrale et orientale ont tous connu l'occupation russe, qui les avait longtemps empêchés d'adhérer à l'UE", explique Wojciech Przybylski, rédacteur en chef du groupe de réflexion Visegrad Insight.

(Re)voir : Ukraine : une semaine de ballet diplomatique
 

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Manoeuvres militaires conjointes entre la Russie et le Bélarus 

Pendant ce temps, les armées russe et bélarusse ont lancé jeudi 10 février de grandes manoeuvres au Bélarus, aux portes de l'Ukraine. Le déploiement de ces soldats, prévu pour dix jours, a été immédiatement dénoncé par la présidence ukrainienne comme un moyen de "pression psychologique" employé par Moscou. Le pays avait déjà massé depuis novembre plus de 100 000 soldats près de sa propre frontière avec l'Ukraine.

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a regretté "un geste d'une grande violence", tandis que le secrétaire général de l'Otan, Jens Stoltenberg, a qualifié ces manoeuvres de "moment dangereux pour la sécurité en Europe". En visite à Moscou, la cheffe de la diplomatie britannique Liz Truss a enjoint au Kremlin d'écarter ses troupes des frontières de l'Ukraine pour entamer une désescalade.

Son homologue russe Sergueï Lavrov a lui jugé "incompréhensible" l'inquiétude des Occidentaux autour des manoeuvres au Bélarus. Les exercices russo-bélarusses "se déroulent avec l'objectif de se préparer à arrêter et repousser une agression extérieure dans le cadre d'une opération défensive", a justifié le ministère russe de la Défense. Moscou a également annoncé l'arrivée en Crimée de six navires de guerre en vue de manoeuvres prochaines en mer Noire, qui borde le sud de l'Ukraine.

Marathon diplomatique d'un bout à l'autre de l'Europe

Sur le front diplomatique, le chancelier allemand Olaf Scholz reçoit jeudi 10 à Berlin les dirigeants des pays baltes, ex-républiques soviétiques frontalières de la Russie et devenues membres de l'Otan et de l'UE. 

Les tensions ont suscité cet hiver un ballet diplomatique entre Moscou et les capitales occidentales pour tenter de désamorcer la crise. Le président français Emmanuel Macron s'est notamment rendu lundi 7 à Moscou, puis mardi 8 à Kiev. Il a affirmé avoir reçu du président russe Vladimir Poutine des gages qu'il n'y aurait pas d'"escalade" supplémentaire et l'assurance que les troupes russes déployées au Bélarus partiraient comme prévu une fois les manoeuvres terminées. 

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L'armée ukrainienne a lancé de son côté cette semaine ses propres manoeuvres, prévoyant l'utilisation de drones de combats turcs et de missiles antichars livrés par Londres et Washington.

La Russie accuse des "politiques hostiles"

Vladimir Poutine s'est montré conscient de la situation délicate des pays voisins, même s'il nie que leur inquiétude soit justifiée. "Les États baltes et d'autres pays, nos voisins, ne se sentent soi-disant pas en sécurité. Pourquoi? Ce n'est pas clair", a évoqué le président russe cette semaine lors de sa conférence de presse avec son homologue français Emmanuel Macron. 

(Re)voir : Sécurité : bras de fer entre l'Otan, la Russie et la Chine sur fond d'escalade autour de l'Ukraine
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"En tout cas, ils s'en servent comme d'un prétexte pour construire des politiques hostiles à la Russie", a-t-il insisté, soulignant le fait qu'ils pourvoient l'Ukraine "à pleines doses" d'armes modernes.

Selon Wojciech Przybylski, par rapport à l'Occident, l'Europe centrale a fait preuve d'une "détermination à agir en termes de soutien direct à l'Ukraine".  

D'après lui, malgré le désir de Poutine de voir l'Europe divisée, "l'unité prévaut" et il n'y a aucun sentiment que la France et l'Allemagne veuillent vendre l'Europe centrale. En revanche, il y a "un sentiment de méfiance du fait que les élites de ces pays ne voient pas avec autant de lucidité la menace qui pèse".