"Devoir de visite" des pères: le scepticisme des acteurs du secteur

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La proposition d'Emmanuel Macron d'inposer un "devoir de visite" aux pères suscite le scepticisme voire le rejet d'associations et spécialistes

La proposition d'Emmanuel Macron d'inposer un "devoir de visite" aux pères suscite le scepticisme voire le rejet d'associations et spécialistes

AFP/Archives
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Imposer un "devoir de visite" aux pères? La proposition d'Emmanuel Macron suscite le scepticisme voire le rejet d'associations et spécialistes, dont certains plaident pour qu'ils soient aidés autrement à investir leur rôle, notamment via la médiation.

"C'est une idée de com' (...) Parler du devoir (de visite) des pères, c'est mettre une espèce d'injonction morale dans des situations concrètes qui sont parfois très complexes", déclare à l'AFP le psychiatre Serge Hefez.

"Il y a des pères qui se désengagent parce qu'ils n'ont pas envie d'assumer leur paternité, d'autres parce qu'ils sont dans une situation de séparation extrêmement conflictuelle", d'autres encore dans l'incapacité matérielle de le faire, souligne ce spécialiste de la famille.

Selon la dernière étude de l'Ined (Institut national d'études démographiques) sur le sujet, le prochaine étant attendue dans un an, près d'un mineur sur dix ne voyait plus son père en 2005. Et nombreux sont ceux qui ne le rencontrent que de manière plus ou moins intermittente.

Seuls 12% des mineurs issus de familles séparées se trouvent en garde alternée à parité, selon des chiffres de l'Insee de 2020. Les autres vivent chez un seul de leurs parents, majoritairement leur mère (86%), avec très souvent un droit de visite et d'hébergement accordé aux pères (en général un weekend sur deux et la moitié des vacances).

Un droit utilisé "selon leurs envies" par certains pères, sans conséquence pour eux, déplore Sarah Margairaz, cofondatrice de l'association Collective des mères isolées.

Elle souligne en revanche l'impact "psychologique pour l'enfant, qui attend (en vain) à la porte", et pour la mère, dont l'emploi du temps dépend des choix, parfois à la dernière minute, de son ex-compagnon et qui risque de son côté 15.000 euros d'amende et un an de prison en cas de non-présentation. Une "dissymétrie des droits et devoirs malsaine", dit-elle.

A l'instar d'autres organisations comme Osez le féminisme !, elle juge impensable d'accorder un droit et encore moins un devoir de visite à un père violent ou maltraitant. Et contre-productif "de forcer un homme qui n'a pas envie de s'occuper de son enfant à le faire".

Prévention plutôt qu'amendes

Selon Mme Margairaz, un père n'assumant pas ses responsabilités devrait se voir retirer au moins partiellement l'autorité parentale afin de libérer la mère de la nécessité de "lui demander son autorisation pour tout", du voyage scolaire aux examens médicaux.

Pour Serge Hefez, "avant de parler d'amendes, il faut parler de prévention": "avant de forcer (les pères), il s'agit de les inciter" à prendre leur place.

Un dispositif de soutien à la parentalité (médiation, points écoute...) a été mis en place en 1999, mais il "ne fonctionne pas suffisamment" car il "n'est pas assez connu ni assez subventionné", alors qu'il peut donner de bons résultats, regrette le psychiatre.

"La difficulté de l'accès à l'enfant est à la fois de la responsabilité de la mère et du père", souligne Audrey Ringot, vice-présidente de l'association pour la médiation familiale (APMF).

"C'est vrai, des pères ne prennent pas les mesures suffisantes pour rencontrer régulièrement leur enfant, mais il arrive aussi, et dans de nombreuses situations, que les mères empêchent cet accès", ajoute cette médiatrice exerçant à Lille.

En cas de conflit, les parents utilisent chacun une arme: "je ne paie pas la pension alimentaire" pour le père (le plus souvent), "je ne présente pas l'enfant" pour la mère, affirme-t-elle. La médiation, souvent financée par l'Etat, permet "de mettre en mots les difficultés vécues" et peut conduire à un "apaisement familial".

Début 2024, 20% des pensions alimentaires étaient totalement impayées, selon la CAF.

"Il y a des pères en colère, qui disent +on m'enlève tous mes droits parentaux, je ne suis là que pour payer+", souligne Fatimata Sy, fondatrice des Gilets Roses, un collectif de mères engagées dans les quartiers à Corbeil-Essonnes (Essonne) pour prévenir la violence. Elle plaide pour "responsabiliser les pères", en accordant au maximum la garde alternée pour qu'ils participent à l'éducation des enfants.