Cultes

En Afrique, derrière le succès de milliers "d'églises" indépendantes, beaucoup de personnes "sans réponse"

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Partout dans le monde et notamment sur le continent africain, de nombreux pays voient l'émergence de nouvelles structures religieuses, dont le succès auprès de fidèles ou d'adeptes s'explique par une crise de la foi et par des crises politiques, sociales, économiques. 
AP / Markus Schreiber
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Il y a un an, 191 personnes perdaient la vie, poussées au jeûne par un pasteur auto-proclamé qui leur promettait de rencontrer Jésus. Le "massacre Shakahola", au Kenya, venait soulever la question de l’émergence de nouvelles structures religieuses, qui en dehors de tout cadre ecclésiastique, basculent parfois dans des dérives sectaires. ​

L’Église Internationale de Bonne Nouvelle n’a d’église que le nom. Fondée en 2003 par Makenzie Nthenge, un ancien chauffeur de taxi, cette organisation religieuse s’est retrouvée sous le feu des projecteurs après la mort de plus d’une centaine de fidèles, dont une majorité d’enfants.

Pour Sébastien Fath, chercheur au CNRS et spécialiste de l'évangélisme en Afrique interrogé par Le Figaro, « cette “Église” est en fait un groupe sectaire, qui ne fait partie d'aucun réseau. Elle n'est ni catholique, ni protestante, ni évangélique et tourne autour d'un leader charismatique qui a réalisé son propre “mix” théologique et ascétique», explique le chercheur.

Des « églises » indépendantes, qui ne sont rattachées à aucune structure religieuse officielle et ne répondent à aucune autorité, comme celle de Bonne Nouvelle, il y en a « des centaines, voire des milliers dans les grandes villes d’Afrique » subsaharienne estime Pierre-Joseph Laurent, anthropologue, professeur émérite à l'Université Catholique de Louvain (UCL) et membre de l’académie royale des sciences de Belgique. 

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Ces nouveaux cultes voient le jour « aussi bien dans certains mouvements musulmans que dans les systèmes de pensée traditionnelle en Afrique ou les églises évangéliques », explique le chercheur, qui considère tout de même que les émanations pentecôtistes contemporaines sont particulièrement propices à ce type de dérives « car elles ne sont pas du tout surveillées ou contrôlées ». 

Lorsque quelqu’un est tenté d’installer une église à son compte, bien souvent il va se mettre à prier chez lui et petit à petit, il va attirer un public.Pierre-Joseph Laurent, anthropologue, professeur émérite à l'Université Catholique de Louvain (UCL) 

Selon lui, le danger ne vient pas tant du courant dont se revendiquent parfois ces mouvements, mais plutôt du manque total de contrôle de ces structures : « Lorsque quelqu’un est tenté d’installer une église à son compte, bien souvent il va se mettre à prier chez lui et petit à petit, il va attirer un public ».  Des « églises de maison » qui font naître des centaines d’appellations différentes et se développent autour de la figure exaltée d’un pasteur auto-proclamé, souvent sans formation théologique, qui, en l’absence totale d’encadrement, peut rapidement devenir un gourou. 

Un phénomène ancien

« Le drame de Shakahola en rappelle bien d’autres qui ont fait des milliers de victimes par le passé : je pense notamment au Temple du peuple à Jonestown au Guyana, au siège de Waco, aux États-Unis en 93 », détaille Bony Guiblehon, enseignant-chercheur au département d’anthropologie et de sociologie de l’université de Bouaké, en Côte d’Ivoire. 

Sur le sol africain aussi, les dérives sectaires ont déjà fait des morts par le passé. En Ouganda, en 2017, les dirigeants de l’Église pour la restauration des 10 commandements avaient barricadé puis mis le feu à l'un de leurs lieux de culte : plus de 700 personnes étaient mortes brûlées vives. La même année au Bénin, l’Église schismatique de Banamè, dirigée par « Maman Parfaite », une jeune femme qui prétend être Dieu, a été mise en cause après la mort de plusieurs fidèles, empoisonnés au monoxyde de carbone lors de rituels de purification. 

(Re)voir : "Jésus à tout prix", grand reportage sur les Eglises évangéliques au Rwanda

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"Jésus à tout prix", reportage de Sophie Roussi, Eric Black et Bertrand Martineau.

L’émergence de ces « Églises » en Afrique ne date pas d’hier confirme Modibo Bachir Walidou. Invité d’une émission consacrée aux dérives sectaires sur RFI, ce chargé de mission du ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation de Centrafrique rappelait que « d’un point de vue historique elles se situent dans le prolongement des églises pentecôtistes américaines, qui ont vu le jour sur le sol africain autour des années 70-80 avec des prédicateurs comme Tommy Lee Osborn ». Les grandes églises néo-pentecôtistes, très puissantes au Brésil, ont aussi beaucoup essaimé sur le continent africain. 

Un développement sur le dos des crises

Télé-évangélisme, prêches enflammés et miracles en direct : autant de codes repris par les pasteurs-gourous à la tête de nouvelles organisations religieuses qui basculent parfois dans des dérives sectaires et profitent de crises pour asseoir leur emprise. Dans les années 80, « l’Afrique toute entière traversait une crise qui a vu s’éloigner toutes les espérances qu’on attendaient des indépendances », rappelait  Modibo Bachir Walidou sur RFI. « C’était une période sombre du point de vue économique et social, et on comprend pourquoi ce message, qui apporte la solution à tout d’une manière instantanée et miraculeuse, a séduit.»


Beaucoup de personnes sont sans réponse devant une modernité insécurisée, devant de nombreuses questions existentielles, comme le mariage, le chômage, la maladie, la famille...Bony Guiblehon, enseignant-chercheur au département d’anthropologie et de sociologie de l’université de Bouaké, en Côte d’Ivoire

L’émergence de ces mouvements doit être replacée dans un contexte social confirme l'anthropologue Pierre-Joseph Laurent : « Les sociétés traditionnelles dont sont issus les adeptes de ces mouvements ont été largement mises à mal depuis déjà une ou deux générations », explique-t-il. « Les systèmes normatifs coutumiers n’existent quasiment plus, et l'État n’a pas de politique publique pour intégrer ces gens dans des formes de modernité globalisée. Alors ils se réfugient dans le religieux .»

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Pour autant, « réduire ce phénomène à des dérives sectaires, ou les identifier simplement à un petit groupe de manipulés ou d’illuminés » est une erreur, renchérit Bony Guiblehon. « Le mot “secte” ne permet pas de questionner ce qui se cache derrière l’existence même de ces groupes. Beaucoup de personnes sont sans réponse devant une modernité insécurisée, devant de nombreuses questions existentielles, comme le mariage, le chômage, la maladie, la famille… »

Derrière le succès de ces églises, il y aurait donc une crise de foi, alimentée par des crises politiques, économiques, sociales ou sanitaires. La pandémie de Covid-19 a ainsi eu un impact sur le développement de ces groupes, à la faveur de la fermeture de nombreuses églises classiques qui ont choisi de respecter les consignes gouvernementales en fermant leurs portes. « Leurs fidèles se sont alors retrouvés dans des groupes religieux qui avaient une forme de défiance vis-à-vis des consignes de l’État et ouvraient leurs portes et fondaient des églises de maison », explique Bony Guiblehon. 

Le Covid a aussi accéléré le passage au numérique : « Ces phénomènes ont acquis une place encore plus importante et une plus grande visibilité, notamment grâce aux réseaux sociaux », détaille Pierre-Joseph Laurent. 

Entre liberté de cultes et intérêts politiques, l'écueil de la régulation

Alors comment faire face au développement de ces milliers d’« églises », qui prolifèrent aussi bien sur internet que dans les quartiers populaires des grandes villes ? « Il faut s’interroger sur le rôle et la responsabilité de l’État dans la régulation du religieux dans nos différents pays », analyse Bony Guiblehon. « L’institutionnalisation de l'encadrement du religieux par l’État est importante mais elle montre aussi ses limites, car elle pose la question de la liberté religieuse.»


Certains acteurs politiques considèrent ces groupes religieux comme des réservoirs électoraux et cherchent à les instrumentaliser plutôt qu’à les réguler.Bony Guiblehon, enseignant-chercheur au département d’anthropologie et de sociologie de l’université de Bouaké, en Côte d’Ivoire

Car ces « églises » sont des lieux « où les gens se retrouvent et tentent de survivre. Les contrôler voire les fermer, c’est aussi aller contre des lieux où les gens trouvent une forme d’apaisement » rappelle Pierre-Joseph Laurent. Une démarche de fermeture systématique serait dangereuse estime également Bony Guiblehon : « On ne peut pas empêcher le religieux de s’exprimer, car c’est là que se pose la question du radicalisme » avertit-il. 

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La question de l’intervention du religieux dans la vie politique est aussi un frein à la mise en place de véritables mesures de contrôle de ces organisations. « En Côte d’Ivoire on dit “chaque homme politique a son pasteur, ou son imam” », ironise Bony Guiblehon. « Certains acteurs politiques considèrent ces groupes religieux comme des réservoirs électoraux et cherchent à les instrumentaliser plutôt qu’à les réguler. »

Alors pour Pierre-Joseph Laurent, la solution est peut-être dans la mise en place d’instances indépendantes. « Il faut créer des observatoires, avec des spécialistes, des groupes de travail inter-disciplinaires pour étudier et trouver de meilleures manières de penser ces mouvements. Ils ne sont pas là par hasard, les gens y entrent parce qu’ils y trouvent de l’apaisement dans une situation de détresse », rappelle-t-il. « La question qu’il faut se poser c’est “comment compenser le manque que ces églises viennent combler ? »