En Ukraine, des agriculteurs inquiets face aux restrictions des pays voisins

Plusieurs pays de l'Union européenne, frontaliers de l'Ukraine, ont temporairement interdit les céréales ukrainiennes sur leur territoire, à la suite de protestations des agriculteurs locaux face à l'effondrement des prix, lié à un afflux de grain.
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Fermier Ukraine
Un agriculteur regarde une partie d'une fusée russe dans un champ agricole, dans la région de Zaporijjia, en Ukraine, le mardi 18 avril 2023.
AP Photo/Kateryna Klochko
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Petro Potapenko observe des tas de grains dans son silo dans la région de Kiev. Comme nombre d'autres agriculteurs ukrainiens, il se demande s'il va pouvoir exporter sa production face aux restrictions imposées par plusieurs voisins.

"C'est un gros problème, nous avons encore d'importants excédents de céréales", avoue ce fermier de 34 ans, dont le père a fondé l'exploitation il y a trois décennies dans le village de Kypiatchka, à une centaine de kilomètres au sud de Kiev.

La Pologne et d'autres pays de l'Union européenne frontaliers de l'Ukraine ont récemment imposé des interdictions temporaires sur les exportations de céréales ukrainiennes à la suite de protestations des agriculteurs locaux face à l'effondrement des prix, lié à un afflux de grain.
Une conséquence de l'invasion russe lancée en février 2022, qui a fortement limité le traditionnel circuit d'exportation des céréales ukrainiennes via la Mer Noire, et a réorienté une part considérable de ces exportations vers l'UE.

La semaine dernière, Varsovie a interdit l'entrée de dizaines de types de denrées alimentaires ukrainiennes, principalement des céréales, et ce sans consulter Kiev, l'un des principaux exportateurs mondiaux, ni la Commission européenne, s'attirant leurs critiques.

La Hongrie, la Slovaquie et la Bulgarie ont suivi en imposant des interdictions temporaires similaires.

Sur le terrain, les conséquences ont été immédiates pour M. Potapenko, qui a aujourd'hui du mal à vendre ses excédents de tournesol.
Dès l'annonce de l'interdiction polonaise, les fabricants ukrainiens d'huile de tournesol ont cessé d'acheter des graines, faute de garantie de pouvoir exporter leur production vers l'UE. "Du coup, je ne peux plus vendre mes graines", explique le fermier.

"L'Europe est fermée, les ports sont fermés, nous n'avons plus nulle part où vendre nos céréales", se lamente Igor Novytsky, directeur adjoint d'une entreprise agricole de la région de Tcherkassy (centre). Si les restrictions continuent, de nombreux fermiers ukrainiens, surtout dans l'est, "vont tout simplement faire faillite", craint-il.

Industrie chamboulée

Si la Pologne a annoncé la reprise du transit dès vendredi après des discussions, les agriculteurs ukrainiens sont loin d'être rassurés.

D'autant que Varsovie a promis de contrôler strictement le transit, notamment avec des scellés électroniques munis de traceurs GPS sur les transports. Par ailleurs, les douaniers polonais vont convoyer les camions pendant une semaine.

"Ce sera peut-être un peu mieux" que le blocus total, mais "des contrôles supplémentaires" à la frontière augmenteront les frais logistiques, prédit M. Potapenko. "Plus le transporteur perd de temps, plus il vous facturera plus tard pour le temps passé à faire la queue, à passer les inspections", dit-il.

Les tensions entre Kiev et ses voisins européens sont apparues alors que planent des incertitudes sur le renouvellement prévu le 18 mai du couloir céréalier en mer Noire, par lequel transitent selon les estimations 60% des exportations ukrainiennes.
La Russie, autre grand exportateur mondial de céréales, a menacé de suspendre cet accord crucial pour l'approvisionnement mondial, se plaignant que sa propre production était entravée par les sanctions.

Le contrôle des bateaux chargés de grains dans le Bosphore, élément clé de l'accord scellé entre Kiev et Moscou sous l'égide de la Turquie et de l'ONU, a déjà ralenti et l'Ukraine accuse la Russie de faire traîner les inspections de céréales. 

Moscou responsable ?

En Ukraine, beaucoup croient voir la main de Moscou derrière la crise avec les pays voisins qui ont jusqu'à présent fortement soutenu Kiev face à l'invasion russe.
"Cela sent l'implication russe", assure Andriï Dykoun, chef de l'association Conseil agraire ukrainien. "Quelqu'un organise les protestations (de fermiers européens), les médiatise, cela ne se passe pas tout seul", croit-il savoir.

Lancée dans l'est, le sud et le nord de l'Ukraine, l'invasion russe de 2022 a chamboulé l'industrie agricole de ce pays au moment où, réputé pour ses terres noires très fertiles, il était le quatrième exportateur mondial de maïs et en passe de devenir le troisième exportateur de blé.
Depuis, de vastes territoires cultivés se trouvent sous occupation russe, dans la zone des combats ou encore voient leurs champs parsemés de mines et obus.

Les surfaces semées ont diminué et la récolte de céréales et oléagineux a chuté de 106 millions de tonnes en 2021 -- un record -- à 65 million de tonnes en 2022. Elle pourrait encore baisser à environ 50-55 millions de tonnes cette année, selon des experts.