Etrangers détenus en Iran : "Vous vivez tellement mal que vous vous accrochez à n'importe quoi."

Cinq Français sont détenus à l'heure actuelle en Iran a annoncé la ministre française des Affaires étrangères Catherine Colonna. Ils sont soupçonnés pour la plupart d'espionnage. Que traversent-ils ? Comment comprendre les conditions de détention dans les geôles iraniennes ? Roland Marchal, chercheur au CNRS et au Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences-Po Paris, a été emprisonné 9 mois et demi entre 2019 et 2020 en Iran. Témoignage.
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Fariba Adelkhah et Roland Marchal
Fariba Adelkhah et Roland Marchal, tous deux chercheurs, ont été arrêtés en Iran le 5 juin 2019.  Roland Marchal a été libéré le 20 mars 2020. Fariba Adelkhah est toujours détenue.
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TV5MONDE : Quelle est la stratégie iranienne derrière ces détentions de citoyens français qui augmentent d'années en années ? 

Roland Marchal, chercheur au CNRS : Il est vrai qu'il y a aujourd'hui beaucoup plus de citoyens français détenus en Iran qu'il y a encore quelques années. Cependant, proportionnellement, il y a surtout beaucoup plus de citoyens européens qui se trouvent dans les geôles iraniennes. Il est très difficile d'assister à tout cela sans se poser des questions à différents niveaux. 

Y-a-t'il en Iran une course à l'extrémisme qui fait qu'arrêter des citoyens occidentaux devient une façon d'obtenir des gages ? On peut aussi se poser la question du côté européen. Quel sens donne-t-on à l'aide que l'on apporte aux négociations entre États-Unis et régime iranien alors qu'on maltraite des citoyens européens en invoquant des motifs scandaleux ? 

La vidéo des deux syndicalistes français, dernièrement emprisonnés, est notamment un signal extraordinaire d'un dérèglement absolu de ce qui se passe aujourd'hui à Téhéran.

TV5MONDE : Pensez-vous que ces détentions sont une sanction contre l'Union européenne qui soutient les États-Unis dans les négociations sur l'accord sur le nucléaire ? 

Il y a une lutte fractionnelle qui s'est aiguisée autour des problèmes de la succession du président Raïssi. D'une certaine façon, l'arrestation de citoyens européens, souvent bi-nationaux, est une façon d'expliquer que s'il y a des troubles en Iran, c'est forcément la faute de l'étranger. C'est une méthode classique qui marche probablement de moins en moins en Iran. 

Ces arrestations sont aussi le gage d'une radicalité du pouvoir du président qui s'est accentué depuis son élection et depuis les récents événements qui se déroulent en Iran. 

Détenus français en Iran

Fariba Adelkhah a été arrêtée le 5 juin 2019. Elle est toujours emprisonée aujourd'hui.

Benjamin Brière est interpellé le 26 mai 2020 par la police iranienne. Il est toujours en détention provisoire en attendant son procès.

Jacques Paris et Cécile Kohler, couple d'enseignants, ont été arrêtés en mai, à un moment où l'Iran était le théâtre de manifestations d'enseignants iraniens qui réclamaient des réformes pour une revalorisation de leurs salaires. Ils sont accusés d’«atteinte à la sûreté».

Un cinquième ressortisant français, dont on ne connaît pas l'identité, a été arrêté lors de la vague de contestation qui secoue actuellement le pays depuis la mort de Mahsa Amini.

TV5MONDE : Vous avez été vous-même emprisonné en Iran. Comment s'est déroulé votre arrestation ? 

Je me trouvais à l'aéroport de Téhéran. Je remplissais des formalités pour mon visa. Des gens sont venus me chercher et m'ont installé dans une salle aveugle de l'aéroport. Ils m'ont questionné pendant des heures et le soir on a dit que mes réponses n'étaient pas suffisamment claires, qu'il fallait quelques jours pour qu'elles soient vérifiées. J'ai ensuite dormi dans une cellule mais je ne sais pas où exactement à Téhéran. Le lendemain matin, on m'a envoyé à la prison d'Evin controlée par les gardiens de la révolution, où j'ai vécu 9 mois et demi. 

Ce qui frappe surtout, c'est l'arbitraire qui s'abat sur vous. Roland Marchal, chercheur au CNRS

Je pense que les deux syndicalistes ont eux aussi été suivis dès leur arrivée à Téhéran puis arrêtés à un moment opportun. Ma collègue Fariba Adelkhah - toujours détenue en Iran - a été arrêtée en même temps que moi alors qu'elle m'attendait à la sortie de l'aéroport. Tout se passe très vite tout compte fait. 

Une fois arrêté, il est très difficile pour vos proches de savoir ce qui vous arrive. C'est qui est effectivement surprenant, c'est la difficulté de faire appliquer les droits consulaires. Enfin, le rôle de l'avocat qui vous est attribué est aussi très ambigu. Je n'ai jamais eu de conversation seul à seul avec mon avocat sur ce qu'on me reprochait. Je n'ai jamais été jugé donc je ne saurai jamais ce que contenait exactement mon acte d'accusation. Mon avocat me disait que de toute façon il n'y avait aucun véritable fait relevé. 

Après, je ne sais pas si tous les cas sont réductibles au mien. Toutefois, il semble clair que notre arrestation - avec Fariba- était liée à une volonté de nous échanger avec un ingénieur iranien, détenu en France. Ce dernier est retourné en Iran juste au moment où moi j'ai été libéré.

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Ce qui frappe surtout, c'est l'arbitraire qui s'abat sur vous. Il s'abat de manière d'autant plus brutal sur les Iraniens, y compris les binationaux car la binationalité n'est pas reconnu juridiquement en Iran. Tout ce que je peux dire c'est que mon cas est une version extrêmement euphémisée de ce qui peut se passer pour les citoyens iraniens.

TV5MONDE : Vous n'avez jamais su quels étaient les motifs de votre détention ? 

J'ai été accusé de beaucoup de choses. J'ai hérité de cartes de visite de tout une série de services de renseignements et pas seulement français d'ailleurs. 

Finalement, j'ai été accusé d'atteinte à la sécurité nationale iranienne, ce qui n'est pas rien pour un individu de mon âge. Cependant, je n'ai jamais su en quoi j'avais mis en cause la sécurité nationale de l'Iran.

Mes concitoyens détenus, Fariba, Benjamin, Cécile et Jacques, sont à peu près dans la même situation que j'ai traversée. Ils doivent passer beaucoup de temps à se demander ce qu'ils ont bien pu faire pour remettre en cause la sécurité d'un État de 80 millions d'habitants.

TV5MONDE : Quelles ont été les conditions dans lesquelles vous avez été détenu ? 

Je peux vous les décrire mais je ne connais pas celles des autres. Ce que j'ai appris de mes conversations avec mes codétenus, c'est que celles-ci pouvaient changer du tout au tout. Vous pouviez dans le meilleur des cas, comme moi, être dans une cellule totalement convenable, mais vous pouviez aussi vous retrouver en isolement absolu dans une cellule où vous ne sortez que les yeux bandés, et où vous avez deux fois une demie-heure de sortie pour marcher dans une petite cour, là encore les yeux bandés.

Ça c'est ce qui se passe à Evin mais vous avez d'autres prisons à l'intérieur du pays, toujours selon les dires de mes co-détenus, dont les conditions de détention, d'accès à la nourriture et aux soins médicaux sont beaucoup plus précaires voire absentes.
 

C'est seulement en voyant l'ambassadeur de France parmi les gardiens de la révolution, que j'ai compris que j'allais être libéré.Roland Marchal, chercheur au CNRS

TV5MONDE : Votre libération a-t-elle été comme votre arrestation : abrupte, rapide et sans réels fondements ? 

Tout à fait. La difficulté psychologique, c'est qu'on vous laisse entendre à plusieurs reprises que ça y est, vous allez bientôt sortir. Il y avait des détenus qui avaient des relations avec la sécurité iranienne et qui me disait que j'allais être libéré au bout de deux semaines. Ce qui évidemment n'arrivait pas. 

À la fin, vous vivez tellement mal que vous vous accrochez à n'importe quoi. Vous ne voulez plus croire. Même quand vous avez des signaux qui sont objectivement optimistes, vous vous dites que vous allez espérer une fois de plus et qu'après il va falloir ramasser psychologiquement. Au final, il faut assumer le fait que vous allez rester en cellule et que cela peut durer.  

Je n'attendais rien d'autre que mon jugement, de pouvoir passer au tribunal. On m'avait promis une date puis une autre, quand tout d'un coup, un jeudi après-midi, on est venu me chercher. On m'a demandé de revêtir des vêtements civils pour faire une vidéo-résumé de tous les interrogatoires que j'avais subis. J'ai vu cela comme un interrogatoire de plus, en me disant que c'était un peu étrange, mais que j'allais sans doute être envoyé dans un autre lieu de détention et qu'ils clôturaient le dossier pour Evin. 

Le lendemain matin, on est venu me chercher pour une visite médicale, vérifier que je n'avais pas le covid. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à comprendre et accepter que ce n'était pas normal. C'est en revenant de cet examen médical qu'on ne m'a pas renvoyé en cellule. C'est seulement en voyant l'ambassadeur de France parmi les gardiens de la révolution, que j'ai compris que j'allais être libéré.

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TV5MONDE : Quelle attitude devrait prendre la France vis-à-vis de l'Iran, au vu de ces détentions répétées ? 

Je préfère préciser que je suis chercheur, pas diplomate. Mais pour moi, les relations de la France avec l'Iran ne peuvent pas seulement être consulaires, même si celles-ci sont la base de bonnes relations entre États. Cependant, voir des citoyens français et binationaux, être arrêtés de manière complètement arbitraire, détenus au secret, jugés dans un système absurde, devrait inciter le gouvernement à regarder de plus près ce qu'il se passe.

Lorsque nous avons été arrêtés en 2019, l'arrestation de citoyens étrangers était peu fréquente, mais aujourd'hui c'est devenu une industrie moyenne à fort taux de croissance.  On a multiplié les arrestations et pas simplement de Français, mais aussi d'Autrichiens, d'Allemands, de Suédois ...

Il faut qu'il y ait une détermination à la fois du gouvernement français, mais aussi de l'Union européenne. Même si, je vois le rôle de la France et l'UE pour retourner dans l'accord nucléaire avec beaucoup de faveur. Il faut qu'il y ait cependant un respect minimum entre États et mettre en place une relation qui ne soit pas basée sur des chantages comme c'est le cas aujourd'hui.