France : la "dictature sanitaire" de Macron, un calcul électoral ?

L'extension vaccinale décidée par Emmanuel Macron est vue par une grande partie de la population française comme une obligation déguisée. Quelque 115.000 personnes ont manifesté, samedi 17 juillet, dans plusieurs villes de France pour dénoncer une "dictature sanitaire". Quelle a été la réaction des Français, vaccinés et non vaccinés, à ces nouvelles mesures ? Sur quelle stratégie politique Emmanuel Macron a-t-il décidé de parier, en vue de l'élection présidentielle à venir en 2022 ? Élements de réponse avec Arnaud Mercier, professeur spécialiste de la communication politique à l'université Paris 2 Panthéon-Assas.
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Macron 14 juillet
Le président français Emmanuel Macron, à gauche, et le chef d'état-major de l'armée française, le général François Lecointre, descendent de voiture pour inspecter les troupes sur les Champs-Elysées, lors du défilé de la fête nationale à Paris, le mercredi 14 juillet 2021.
AP/Lewis Joly
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TV5MONDE : Quelle a été la réaction des Français rétifs à la vaccination après le discours d’Emmanuel Macron et l’extension du pass sanitaire ?

Arnaud Mercier, professeur en Information-Communication à l'université Paris 2 Panthéon-Assas à Paris, spécialiste de la communication politique : Nous sommes à la confluence de trois fronts de refus. Il y a ceux qui sont antivax par principe, et qui donc évidemment reçoivent très mal le fait d’être dans une situation où, dans les faits, ils sont quasiment obligés d’aller se faire vacciner s’ils veulent continuer à avoir une vie normale. Pour eux, le principe même est intolérable. Il s’inscrit à l’encontre de leur position profonde.

(Re)voir : France : ils disent non au pass sanitaire

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Il y a ensuite ceux qui, vaccinés ou pas, trouvent intolérable la méthode parce qu’elle est la preuve supplémentaire de ce qu’ils pensent déjà depuis très longtemps, avec le mouvement des Gilets jaunes notamment, qu’Emmanuel Macron est un dictateur, un despote, et que c’est la dictature sanitaire une fois de plus. Cette position peut concerner des gens déjà vaccinés ou en cours de vaccination. Pour eux, il ne s’agit pas d’être obligé de faire un geste qu’ils ne voulaient pas faire, mais ils n’apprécient pas la méthode, ils trouvent un nouveau grief contre Emmanuel Macron. C’est une expression politique au sens lourd du terme, de rejet de la personnalité d’Emmanuel Macron et de sa présidence.

Il y a enfin un troisième mouvement, un peu différent. Ces personnes n’iront pas jusqu’à dire qu’Emmanuel Macron est un dictateur. Mais vous avez des gens qui trouvent quand même que la méthode relève du chantage. Cela leur pose un problème de conscience. Et puis se pose la question d’une certaine forme d’efficacité des choses, la peur de cliver, la peur que cela génère des phénomènes de rejet. Cela soulève des interrogations sur les avantages et les limites de cette méthode. 

C’est un discours qui va plaire à une bonne partie de l’électorat de droite, âgé, conservateur, qu’il vise pour sa réélection.

Arnaud Mercier, professeur spécialiste de la communication politique à l'université Paris 2 Panthéon-Assas à Paris

TV5MONDE : A quoi Emmanuel Macron s’expose-t-il en prenant une telle décision ? 

Arnaud Mercier : Emmanuel Macron ne décide pas de cela uniquement sur des bases sanitaires, car si l’on se réfère uniquement à des bases sanitaires, Emmanuel Macron aurait dû confiner fin janvier ou début février, ce qu’il a refusé obstinément de faire. On sait que cela a occasionné des milliers de morts, des pertes humaines possiblement évitables, si l’on avait pris des décisions plus tôt. Donc on ne peut pas dire qu’il est régit uniquement par une rationalité sanitaire.

En revanche, ce qui est certain, c’est qu’Emmanuel Macron a une très forte rationalité politicienne. C’est-à-dire qu’il a une certaine idée de ce qui est rentable ou pas pour sa réélection. Et en l’occurence, la décision qu’il prend est un choix avec des avantages et des inconvénients. Il en est pleinement conscient. Il sait qu’il va braquer une partie de la population, dont il n’attend rien, en réalité. Car il sait très bien que du côté de la mouvance antivax ou des Gilets jaunes, il n’a plus rien à espérer, il sait qu’il est détesté et placé du côté de la dictature sanitaire. Il en a fait son deuil.

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Arnaud Mercier : En revanche, on sait de par ses choix politiques et des discours qu’il tient, qu’Emmanuel Macron a « dérivé » vers la droite. La mesure qu’il prend, il le sait, lui assure une forme de popularité chez les gens qui ont fait l’effort d’être vaccinés et qui pensent que les atermoiements des uns et des autres doivent cesser, parce que l’interêt collectif prime. Et cela, c’est un discours qui va plaire à une bonne partie de l’électorat de droite, âgé, conservateur, qu’il vise pour sa réélection.

Cette mesure-là, il en attend un bénéfice, même s’il sait que cela braque de l’autre côté. Pour l’électorat de droite, cela fait de lui quelqu’un qui sait prendre des décisions, imposer ce qu’il faut pour le sens collectif et l’intérêt de la Nation et que ce ne sont pas des individus réfractaires et rebelles qui doivent diriger le pays ou le contraindre à envisager un nouveau reconfinement. Il tient un discours de responsabilité individuelle de chacun, où l’on doit faire sa part pour l’intérêt collectif, en l’occurence, se vacciner. Pour l’instant, les faits lui donnent plutôt raison car ce coup de pression qu’il a mis a convaincu plusieurs millions de Français d’accélérer le recours à la vaccination. 

On a mis les gens dans une situation d’obligation impossible à remplir

Arnaud Mercier, professeur spécialiste de la communication politique à l'université Paris 2 Panthéon-Assas à Paris

TV5MONDE : Peut-on parler de rupture d’égalité ou inconstitutionnalité concernant la mesure prise par Emmanuel Macron ? 

Arnaud Mercier : C’est vrai qu’il peut y avoir des doutes compte tenu du caractère liberticide de la chose. Je pense notamment au troisième refus dont je parlais plus haut, celui de ceux qui considèrent qu’on ne peut pas aller trop loin. Par exemple, l’interdiction des centres commerciaux sans ce passeport sanitaire. Faut-il interdire aux gens d’aller s’acheter à manger dans ces lieux ? Autant nous pouvons dire que ne pas aller au cinéma, au restaurant ou au théâtre n’est pas un bien de première nécessité, autant les centres commerciaux, cela pose problème.

D’autre part, ce qui faisait aussi difficulté dans son discours et qui a été soulevé très vite, c’était l’annonce présidentielle, fautive, selon laquelle l’extension du pass sanitaire s’appliquait dès l’âge de douze ans. Hors, là aussi, il y a une forme d’absurdité totale, puisque les adolescents n’avaient eu le droit de se faire vacciner que très tardivement. Personne, dont ces adolescents, n’étaient en mesure d’avoir fait les deux doses compte tenu des délais du passeport vaccinal. On a mis les gens dans une situation d’obligation impossible à remplir. Le gouvernement s’en est rendu compte très vite puisqu’il a rectifié le tire et donné jusqu’au 31 août pour la vaccination des adolescents. 

Je ne sais pas si une partie de ces mesures sont jugées anticonstitutionnelles ou pas, cela dépendra effectivement de la façon dont c’est formulé dans la loi. Certaines de ces considérations doivent faire l’objet d’un texte de loi, ce qui sous-entend la convocation du Parlement en session extraordinaire. Les jours qui viennent nous dirons s’il y a un risque d’inconstitutionnalité et il est certain qu’il y aura bien des gens dans l’opposition pour saisir le Conseil constitutionnel s’il y a la moindre faille. 

Regarder : France : après l'extension du pass sanitaire, la ruée vers la vaccination

TV5MONDE : La mesure est particulièrement restrictive pour les professionnels de santé. Comment l’ont-ils reçue ? 

Arnaud Mercier : Si la loi qui est votée et jugée constitutionnelle par le Conseil prévoit des sanctions financières, voir des interdictions d’exercer, cela va peut-être obliger des gens à le faire contre leur volonté, à s’obliger de se vacciner, car les conséquences seront trop lourdes. Ce n’est pas la même chose que de se dire qu’on ira pas au cinéma ou au restaurant que de se dire que l’on perdra son travail ou une partie de son salaire. 

TV5MONDE : La mesure choque à tord ou à raison ?

Arnaud Mercier : La position d’un certain nombre de soignants est difficile à comprendre.  Ce sont des gens qui sont déjà astreints à des obligations vaccinales, comme la grippe, ou d’autres maladies comme les hépatites, dans un certain nombre de services. Ils savent très bien qu’ils peuvent être contaminants pour ceux qu’ils sont censés soigner et sauver. Il  y a quand même une position réaliste et de bon sens : ce n’est pas possible que des gens qui sont censés soigner et éviter la mort donnent la mort, ou presque. Ce n’est pas très compréhensible, pour l’opinion publique, de comprendre cette position.