Golfe d’Oman : comment l'Iran fait-il face aux Etats-Unis ?

Après les États-Unis, c'est au tour de l'Arabie saoudite d'accuser l'Iran d'être l'auteur des attaques contre deux pétroliers, jeudi 13 juin, dans le Golfe d'Oman, près du détroit d'Ormuz. Dernier épisode d'un feuilleton qui inquiète le monde. Depuis le mois de mai et le sabotage de tankers autour de ce passage vital pour le commerce de l'or noir, Washington et Téhéran sont à couteaux tirés. Un regain de tensions sur fond d'accord sur le nucléaire iranien dont les États-Unis de Donald Trump ont décidé de se retirer. Comment la république islamique fait-elle face ? A -t-elle une stratégie ? Pas vraiment mais pour le moment elle résiste, selon François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France en Iran (2001-2005). Entretien.
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Washington et Téhéran sont à couteaux tirés depuis les attaques contre deux pétroliers jeudi 13 juin dans le Golfe d'Oman. 

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TV5MONDE : Les États-Unis sont catégoriques : l'Iran est responsable des attaques contre des navires pétroliers dans le Golfe d'Oman jeudi 13 juin. L'Arabie saoudite affirme que la République islamique est coutumière de ce genre d'actes. Qu'en pensez-vous ?
 
François Nicoullaud : Les Iraniens, au cours de la période la plus dramatique de l'histoire agitée de la République islamique, ont eu recours au terrorisme. On l'a vécu nous les Français pendant la guerre Irak-Iran. Quand la France vendait des armes à l'Irak, que des armes, des avions, des missiles français, frappaient l'Iran, ce dernier, ne pouvant pas répondre sur le même mode, se considérait autorisé à pratiquer le terrorisme (attentats, enlèvements...), l'arme des faibles, au fond, selon les Iraniens. Pendant ce conflit, il y a eu une guerre des tankers, déclenchée par les Irakiens, mais il s'agissait  d'attaques visibles, de type militaire, de part et d'autre. A l'époque, il y a aussi eu des poses de mines flottantes dans le Golfe persique qui ont touché un certain nombre de navires.

En ce qui concerne, les attaques de jeudi dans le Golfe d'Oman, on attend toujours la preuve concrète. La première hypothèse qui vient à l'esprit c'est effectivement la responsabilité de l'Iran. Mais ce n'est pas totalement certain, une opération sous un faux pavillon pour faire porter le chapeau à Téhéran est aussi plausible.

Les Iraniens menacent de bloquer le détroit d'Ormuz, peuvent-ils réellement passer des paroles aux actes ?

Si c'est eux qui se trouvent derrière ces opérations, c'est un avertissement sans frais. Le détroit d'Ormuz, vous le savez, est particulièrement étroit et c'est assez simple, en effet, de coincer ou de créer des dommages à des navires, avant, après ou pendant qu'ils passent le détroit d'Ormuz. La mise en garde des Iraniens est claire : si eux ne peuvent pas exporter leur pétrole, alors les autres non plus. Et en ce moment tout est fait pour empêcher l'Iran d'exporter son pétrole.       

Malgré l'embargo l'Iran continue de produire du pétrole : que devient-il ? Où part-il ? et comment ?

Il continue en effet d'en produire, probablement moins. Une grande partie est stockée. Arrivent-ils à en expédier de façon clandestine ? C'est possible, mais ça doit être assez marginal. Depuis 2012, (date à laquelle l'UE a décrété un embargo sur le pétrole iranien) les méthodes de détection des opérations clandestines d'exportation (suivi satellitaire, surveillance sur Internet des transactions...) ont fait de grands progrès.

Par ailleurs, Il faut bien comprendre que les sanctions américaines ne signifient pas que des navires de guerre interceptent les pétroliers iraniens. Les navires iraniens peuvent circuler comme ils veulent, en revanche, dès que l'Iran, essaye de vendre son pétrole, les banques, les sociétés, les raffineries, tombent sous le coup des sanctions américaines. Lesquelles ont découragé,de fait, les clients de l'Iran. A ce jour, officiellement en tout cas, plus personne n'achète de pétrole iranien.

Les sanctions américaines ne concernent pas seulement le pétrole, comment Téhéran fait face à ce nouveau tour de vis ?

L'Iran souffre énormément, c'est certain. En effet, les sanctions ne touchent pas uniquement le pétrole, elles concernent désormais la pétrochimie, la métallurgie, et, surtout, plus personne n'a le droit d'utiliser le Dollar dans ses transactions avec l'Iran. Le Dollar étant la monnaie internationale on ne peut ni acheter ni vendre, y compris dans des secteurs qui ne sont pas spécifiquement soumis à sanctions. Le fait même que cela passe par une opération qui matérialise la transaction en Dollar suffit pour les faire entrer en jeu.

C'est un système extraordinairement sophistiqué et très efficace : le ministre iranien du Pétrole a récemment avoué que son pays traversait actuellement une période encore plus difficile que pendant la guerre avec l'Irak.

En outre, la monnaie iranienne fait du yoyo, elle est soumise à une puissante inflation. L'économie iranienne se rétracte mais pour le moment le régime résiste, à la grande surprise de Donald Trump d'ailleurs. Le président américain imaginait faire tomber l'Iran à genoux beaucoup plus tôt, espérait que ses sanctions entraîneraient soit la soumission du régime, soit la révolte de la population. Pour le moment on ne voit ni l'une ni l'autre.


La toile de fond de la crise actuelle entre Washington et Téhéran c'est l'accord sur le nucléaire iranien... Quelle est la stratégie de l'Iran ? Cet accord peut-il peut se maintenir malgré le retrait des États-Unis ?

Les Iraniens sont toujours dans l'accord. Ce dernier peut vivre sans les Etats-Unis. C'est un accord multilatéral que 5 autres pays ont signé.  Pour le moment Téhéran respecte ses engagements, l'Agence Internationale de l'Énergie Atomique l'affirme. Mais l'Iran considère, pas tout à fait à tort, qu'il n'en tire aucun bénéfice car les Européens sont incapables, comme les Russes et les Chinois, de compenser les pertes entraînées par le retrait américain. Il y a donc la tentation, dans les milieux les plus hostiles au monde extérieur, à l'étranger, de sortir de cet accord.

Mais le gouvernement souhaite s'y maintenir car, sur le plan de l'image, c'est l'occasion pour l'Iran de se présenter comme un pays qui tient ses promesses contrairement aux États-Unis. Un retrait ne ferait que compliquer les choses car les Iraniens perdraient le soutien, au moins moral, des Européens, des Russes et des Chinois.

Les Iraniens n'ont pas beaucoup d'alliés à travers le monde. L'Iran né de la révolution islamique a toujours été un pays seul. Il n'a pas vraiment de stratégie. Il s'agit de tenir le coup. Téhéran hésite manifestement sur l'attitude à adopter face aux États-Unis : Faut-il répondre par une escalade aux pressions américaines ? Ou faut-il faire le dos rond en attendant le départ de de Donald Trump ?

Qu'est-ce qui pourrait aujourd'hui apaiser les tensions ?

Il faudrait que Washington et Téhéran trouvent un accord, même limité. Donald Trump souhaite trouver une solution car il aimerait pouvoir afficher un succès diplomatique au moment où se profile la prochaine élection présidentielle qu'il tient beaucoup à remporter. La France et l'Europe peuvent jouer un rôle mais en ont-elles envie ? Il y a des coups à prendre et manifestement elles ne sont pas prêtes à les prendre.