Guerre en Ukraine : comment expliquer l'avancée militaire russe dans le Donbass ?

Entretien. Les forces ukrainiennes reculent dans la ville de Severodonetsk, ville stratégique du Donbass, face à la pression militaire russe ce mercredi 1 juin. Après les échecs des forces russes devant les villes de Kiev et de Kharkiv, comment expliquer les succès récents sur le terrain de l'armée de Vladimir Poutine ? Réponses d'Emmanuel Dupuy, président de l'Institut prospective et sécurité en Europe.

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 Severodonetsk
Les forces russes avancent dans la région du Donbass, où les combats s'intensifient. 
© Mstyslav Chernov/ AP
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Emmanuel Dupuy

TV5MONDE : À ce jour, où en est l’avancée russe dans le Donbass ?

Emmanuel Dupuy, président de l'Institut prospective et sécurité en Europe : Il faudrait séparer deux choses. L’avancée russe est moins rapide dans la partie du sud-ouest, dans l'oblast de Donetsk, que dans la partie nord-est du Donbass, dans l'oblast de Lougansk. 

L’oblast de Lougansk est quasiment conquis par les Russes, à peu près à hauteur de de 70% à 90 %, surtout à Severodonetsk. On a le sentiment que la situation de Marioupol va sans doute se reproduire avec des poches de résistance au sein même de la ville. Après Severodonetsk, les villes d’à côté, de Lyssytchansk ou Kramatorsk, sont le prochain objectif militaire des russes. Ils continuent leur avancée en traversant le fleuve Donetsk pour conquérir la partie du Donbass qui n’est pas sous leur contrôle depuis 2014.

Carte Donbass
Les principales villes du Donbass.
© TV5MONDE

En 2014, seulement 31% du Donbass était sous contrôle des forces séparatistes prorusses. Aujourd’hui on en est à 94-95% pour Lougansk et 55-60% dans le Donestk. Le rapport de force a changé depuis le 24 février. L’objectif russe est de présenter aussi rapidement que possible un objectif militaire atteignable, c'est-à-dire le contrôle total du Donbass.

70 à 90% de la ville de Severodonetsk est sous le contrôle des Russes. Mais elle est détruite, à raison de 90 %.

Emmanuel Dupuy, président de l'Institut prospective et sécurité en Europe.

TV5MONDE :  Quelles sont les raisons d’une telle progression militaire ?

Emmanuel Dupuy : La principale raison, c'est l'acharnement et les bombardements incessants des Russes. 70 à 90% de la ville de Severodonetsk est sous le contrôle des Russes. Mais elle est détruite, à raison de 90 %. C'est une des raisons pour laquelle la résistance est plus compliquée pour les forces ukrainiennes obligées de défendre des territoires et non pas d’être dans la conquête ou la reconquête. Les frappes de missiles ne sont même pas tirées depuis le Donbass mais depuis la Russie. 

La supériorité qualitative des armes dont pourraient disposer les Ukrainiens est donc déterminante dans ce conflit. Les Américains sont dans cette volonté d'aider les Ukrainiens. Ils avaient initialement promis d'envoyer des systèmes de lance-roquettes MLRS (Multiple Launch Rocket System) d'une portée de

300 à 500 kilomètres. Mais ils ont décidé de ne pas livrer ce matériel de peur qu’il soit utilisé sur les territoires russes. Un tel scénario placerait les États-Unis comme un attaquant direct de la Russie.

Ils ont finalement accepté de livrer un système d’arme moins puissant, HIMARS (High Mobility Artillery Rocket System), d’une portée de 70 km. Les Ukrainiens ont promis qu'ils ne les utiliseraient pas en territoire russe. En plus, ils ont livré des canons M777 HOWITZER. À cela s'ajoutent les 6 canons Caesars que la France a promis d’envoyer.

À (re)voir : Ukraine : les combats s'intensifient dans le Donbass
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 TV5MONDE : Vous parlez de l’importance des capacités d’armement. Mais a-t-on des informations sur l'état des troupes sur place ?


Emmanuel Dupuy : Le rapport de force est en défaveur des forces ukrainiennes. Initialement, au début de l'offensive sur le Donbass on parlait de 30 à 40 000 soldats ukrainiens faisant face à 70 à 80 000 forces russes, selon l’état-major ukrainien et les services de renseignement occidentaux. 

Les Russes avouent avoir engagé près de 20 000 hommes rien que dans le siège de Severodonesk, ce qui apparaît totalement disproportionné. On sait que la ville n’offre pas un caractère stratégique. C’est purement symbolique.

Le rapport de force est donc du 1 à 3 voire de 1 à 5, montrant que les Russes veulent symboliquement mettre de l’amplitude tactique sur Severodonetsk pour conquérir le plus rapidement possible et surtout éviter que la ville ne résiste longtemps, comme cela était le cas à Marioupol.

Les Russes suivent une logique imparable d’encerclement des forces ukrainiennes. Ces dernières se trouvent de plus en plus isolées et déconnectées avec l’arrière du front.

Emmanuel Dupuy, président de l'Institut prospective et sécurité en Europe.

TV5MONDE : Peut-on dire que la résistance ukrainienne s’épuise dans la région ?

Emmanuel Dupuy : Les Russes suivent une logique imparable d’encerclement des forces ukrainiennes. Ces dernières se trouvent de plus en plus isolées et déconnectées avec l’arrière du front. Cela rend plus compliqué le ravitaillement d’armes.

On l’a vu notamment il y a quelques jours après la chute de la ville de Lyman. Lyman est une ville importante : c’est à la fois un hub routier et fluvial et ferroviaire. Les russes ont bloqué l’approvisionnement par la voie des rails. 

TV5MONDE : Pourquoi n’observe-t-on pas une telle avancée à Kharkiv, Kherson ou Odessa?

Emmanuel Dupuy : L’étau russe est nettement moins fort à Odessa et autour de Kharkiv que dans le Donbass. À Kharkiv, les militaires russes ont décidé de se replier sur leur territoire et de laisser la maîtrise de la ville aux forces ukrainiennes. Cela ne veut pas dire qu’elles ne se sont pas pilonnés ou que les forces ne vont pas être redéployées. La ville est toujours sous la menace russe mais n’est pas sous la menace des tirs d’artillerie russe.

​​À Odessa, le blocus maritime russe existe mais reste bien plus souple. 4,6 millions de tonnes de céréales sont actuellement stockées. Mais à terme la totalité à exporter est de 22 millions de tonnes de céréales. Le Danemark a finalement accepté de livrer des missiles AGM-84 Harpoon de nature à peser sur la décision russe de lever le blocus maritime sur Odessa. Ces missiles sont une menace directe sur la flotte russe.

À (re)voir : Ukraine : comment débloquer le port d'Odessa ?

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Autour de Kherson, l’étau est en train de se desserrer avec des Ukrainiens qui grignotent peu à peu des territoires. Les armes occidentales sont également plus en action du côté de Kherson et de Mykolaïv.

TV5MONDE :  Si la Russie prend le contrôle du Donbass, que peut-on imaginer pour la suite dans la région ?  

Emmanuel Dupuy : La Russie est en train de russifier administrativement, politiquement diplomatiquement des territoires désormais considérés comme étant sous sa souveraineté. On n’évoque même pas la création d’une république autoproclamée. Elle exige carrément le rattachement à la Russie.

La Russie fait des déportations d’Ukrainiens en direction de la Russie pour les remplacer par des familles russes avec l’introduction des manuels d’histoire revisités par la Russie, le changement du nom villes. Ces éléments donnent l’impression que la Russie ne lâchera pas ces territoires.