Guerre en Ukraine : pourquoi les chars d'assaut européens peinent à arriver ?

Après de nombreux mois de tergiversations, l'Allemagne a décidé fin janvier d'autoriser l'exportation et la réexportation de chars Leopard 2 à l'Ukraine. Plus d'un mois après cette annonce et alors que Berlin pensait pouvoir livrer rapidement avec ses partenaires au moins 70 chars, ces promesses pourraient tarder à se concrétiser.
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Char Leopard 2 en Allemagne AP
Un char Leopard 2 allemand à Munster le 20 février 2023.
© AP Photo/Gregor Fischer
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Le 31 janvier dernier, le ministre des Affaires étrangères ukrainien Dmytro Kouleba indiquait qu'une "première vague de contributions" de 120 à 140 appareils était attendue dans les prochaines semaines sur le sol ukrainien.

Le Royaume-Uni, notamment, annonçait des Challenger 2 dès la fin du mois de mars et l'Allemagne les premiers Leopard 2 entre la fin mars et début avril. Côté américain en revanche, on avertissait déjà que la livraison de chars Abrams pourrait ne se produire qu'à la fin de l'année, voire au début 2024, en raison notamment de la complexité logistique d'une telle opération.

Un mois après ces annonces pourtant, Berlin et ses alliés européens constatent qu'il sera difficile de tenir ces engagements. Alors qu'ils espéraient pouvoir mettre à disposition de Kiev au moins deux bataillons dans un premier temps, soit 70 chars, une dure réalité les rattrape. De nombreux engins ne sont pas en état de marche et les oppositions internes, notamment dans les cercles de défense, se multiplient.

2000 chars Leopard 2 et des problèmes d'entretien

Dans le détail, l'Allemagne devrait être capable de fournir dans les délais quatorze chars Leopard 2 et le Portugal trois, soit la moitié d'un bataillon seulement.

Un second bataillon pourrait cependant partir fin mars, composé de quatorze Leopard 2 polonais, huit de Norvège, six d'Espagne, quatre du Canada, accompagnés de trois chars de déminage en provenance de Finlande. Le ministre allemand de la Défense Boris Pistorius a toutefois averti que des contrôles et des réparations devaient encore être effectués sur ces véhicules, rendant possible un éventuel retard.

Char Leopard 2 en exercice en Allemagne AP
Un char Leopard 2 lors d'un exercice le 1er février 2023 à Augustdorf (Allemagne)
© AP Photo/Martin Meissner, file

Car si le Leopard 2 est l'un des chars de combat les plus utilisés en Europe (le continent en compte plus de 2000, ndlr), tous ne sont pas opérationnels. Plusieurs pays européens ont ainsi pu constater que certains de ces chars dans leur arsenal ne fonctionnaient pas, ou manquaient de pièces détachées.

"La Pologne est prête à envoyer ses chars mais nous connaissons de sérieux problèmes d'approvisionnement en pièces de rechange. Il n'y a pas que nous, d'autres pays ont également des problèmes avec leurs Leopard car les Allemands peinent à fournir ces pièces, nous ne comprenons pas cette situation", a par exemple résumé sur CNN le président polonais Andrzej Duda.

Madrid, qui possède 108 chars Leopard 2 et qui a très vite demandé à Berlin l'autorisation d'en réexporter vers l'Ukraine, a de son côté constaté que beaucoup d'entre eux étaient en mauvais état et avaient besoin d'être rénovés, ce qui pourrait prendre des semaines, voire des mois.

Les pays européens semblent ici "payer le prix" des décennies de paix qu'ils ont connues après la Guerre froide. Les armées se sont en effet rétrécies, jusqu'à devenir parfois "échantillonnaires" et donc mal préparées à devoir fournir de l'armement de manière massive.

Un article du New York Times rappelle à ce propos qu'au sein de l'Otan, les armées européennes sont parfois surnommées ironiquement "bonsaï", du fait de leur taille miniature. Une petite taille qui pousse d'ailleurs de nombreux responsables des cercles de Défense de ces Etats à freiner les exportations de chars vers l'Ukraine, afin d'en conserver suffisamment dans leur arsenal.

Des pays européens qui hésitent, qui freinent

Si l'exemple le plus symptomatique de cette réticence est sans doute celui de la France, qui n'a pas fait la promesse pour l'instant d'envoyer ses chars Leclerc, de nombreux autres pays européens s'y refusent aussi.

La Grèce, qui possède avec ses 353 engins le deuxième arsenal de Leopard 2 après l'Allemagne, a par exemple décliner la participation à ces livraisons, estimant que ses chars étaient nécessaires à la défense nationale. La Finlande également, dont de nombreux élus pressaient pourtant Berlin d'autoriser les exportations, n'enverra au final que trois véhicules de déminage Leopard, mais aucun de ses près de 200 chars de combat Leopard 2.

Aux Pays-Bas, le gouvernement de Mark Rutte s'est dit quant à lui prêt à acheter et à envoyer les 18 Leopard 2 que le pays loue à l'Allemagne, mais ce sont cette fois les responsables militaires, tant à Berlin qu'à La Haye, qui ont mis leur veto au projet. Après avoir promis un temps des livraisons, le Danemark est également revenu sur sa décision, en refusant au final d'envoyer ne serait-ce qu'un seul de ses 44 Leopard 2A7, le modèle le plus récent du char allemand.

Le courant pacifiste allemand

Si Berlin s'étonne désormais de voir des pays reculer et hésiter à envoyer des chars, la situation est également complexe au sein du pays. Traditionnellement portée vers le pacifisme après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, l'Allemagne semble de prime abord avoir graduellement mais drastiquement changé de cap, depuis l'invasion de l'Ukraine,

Il y a bien sûr l'aide militaire directe apportée à Kiev, mais aussi la décision d'augmenter sensiblement le budget militaire national: un tabou jusqu'alors, qui irritait passablement Américains et autres alliés de l'Otan.

Pourtant, les forces politiques du pays opposées à la guerre et donc in fine à l'aide militaire, n'ont pas disparu du pays, bien au contraire. Un sondage réalisé il y a quelques jours par la Deutsche Presse-Agentur (DPA), l'agence de presse allemande, révèle en effet qu'une majorité d'Allemands et d'Allemandes jugent l'envoi d'armes à l'Ukraine "comme une participation à la guerre", 40% d'entre eux estiment par ailleurs que le nombre d'armes envoyées à Kiev est "trop important", contre 22% qui le pensent "trop faible" et 23% qui le considèrent comme étant "adéquat". Au total, 44% des sondés se disent opposés à l'envoi d'armes, contre 41% en sa faveur.

Une pétition pour la paix a par ailleurs été signée par plus de 600'000 citoyens et le 25 février, ce sont 50'000 personnes qui se sont réunies pour un rassemblement anti-guerre à Berlin. "Nous ne voulons pas que des chars allemands tirent sur les arrière-petits-enfants des femmes et des hommes russes. Avez-vous oublié l'histoire allemande?", s'est notamment écrié ce jour-là à la tribune Sahra Wagenknecht, députée de gauche de Die Linke au Bundestag. A noter toutefois que ce courant d'opposition à la guerre touche autant la droite que la gauche allemande.

Pour Olaf Scholz et la coalition au pouvoir, ce revirement de l'opinion publique, s'il se confirme, pourrait changer la donne. Il pourrait par exemple devenir difficile d'imaginer la livraison de nouveaux engins militaires d'importance à l'avenir, comme des avions de combat.

Lors de la conférence de Munich sur la sécurité à la mi-février, Boris Pistorius s'est d'ailleurs étonné de ces revirements de situation en Europe, sans pointer du doigt un pays quelconque: "De toute évidence, il y avait des nations - et je ne citerai jamais de noms ici - qui préféraient se cacher derrière l'Allemagne en disant: 'nous serions ravis de le faire (de réexporter les chars Leopard 2, ndlr), si nous y étions autorisés'. Mais quand nous l'avons autorisé, ils n'ont rien fait", a-t-il notamment fait remarquer.

Sans doute conscients relativement tôt des difficultés qu'il y aurait à atteindre les objectifs de livraison pour les Leopard 2, l'Allemagne, les Pays-Bas et le Danemark ont annoncé dès le début du mois de février qu'ils comptaient remettre à neuf plus d'une centaine de Leopard 1, le modèle précédent, pour les envoyer en Ukraine.

Des chars de combat qui sont âgés de plus de 40 ans devraient donc fouler le sol ukrainien entre cet été et la fin de l'année; à condition bien sûr de pouvoir former des militaires ukrainiens à ces véhicules, une tâche plus compliquée qu'il n'y paraît. Cette semaine, un général allemand a en effet déclaré que l'armée avait dû chercher des conducteurs retraités de chars Leopard 1 afin d'entraîner les troupes ukrainiennes.

Quels impacts pour l'armée ukrainienne?

Sur le territoire ukrainien, la centaine de chars attendue dans une première contribution apparaît donc encore bien lointaine.

Le 24 février 2023, Kiev a reçu ses quatre premiers Leopard 2 en provenance de Pologne. A cette occasion, le ministre de la Défense Oleksiy Reznikov s'est fait filmé sur l'un de ces chars d'assaut, demandant devant la caméra et en polonais "quelle était la route pour Moscou?".

Si l'ironie d'Oleksiy Reznikov est perceptible - personne en Ukraine n'ayant prétendu sérieusement vouloir rouler vers Moscou -, des objectifs moins ambitieux, comme une contre-offensive dans le Donbass, semblent aussi inatteignables pour l'instant aux yeux des experts militaires. Tous jugent que les tanks allemands ne pourront suffire, et plus encore s'ils continuent à être livrés au compte-goutte.

Pour certains, comme le général français Bruno Dary, ancien commandant de La Légion étrangère, ces aides arriveraient même trop tard pour un effet décisif.

"L'histoire militaire du XXe siècle montre clairement que les chars n'apportent une victoire significative que s'ils bénéficient d'une triple surprise stratégique, en termes de lieu, de temps et de mode d'action (...) aujourd'hui, ce ne sont pas 200 à 300 chars livrés à l'Ukraine qui vont modifier profondément l'équilibre des forces. D'une part, parce qu'on peut penser que les Russes n'ont pas perdu de temps pour organiser le terrain, empêchant ainsi toute contre-attaque, et d'autre part parce que toute attaque sera décelée avant d'être déclenchée, grâce au recours massif aux drones et à l'appui des images satellites", analyse-t-il dans le Figaro.

Pour d'autres experts, comme Michael Kofman, directeur des études russes au CNA, un institut de recherches américain, les chars garderont leur importance dans le conflit, mais ne seront pas la partie la plus importante de l'aide militaire. "Les éléments les plus importants de l'ensemble du package de livraisons sont les véhicules de combat blindés, l'artillerie et les munitions à guidage de précision (...) le petit nombre de chars promis est la partie la moins importante de cela", résume-t-il dans le New York Times.