Guerre en Ukraine : quel rôle joue le Bélarus en tant qu'allié de la Russie ?

Vladimir Poutine est à Minsk ce 19 septembre pour un sommet avec son homologue Alexandre Loukachenko afin de resserrer leur alliance. C'est par le Bélarus, que la Russie avait lancé son offensive contre l'Ukraine le 24 février. Allié de la Russie, Loukachenko s'est cependant toujours défendu de vouloir attaquer l'Ukraine. Quel rôle joue exactement le Bélarus en tant qu'allié de Poutine ? 
Image
Sommet de Minsk 19 décembre 2022
Le président russe Vladimir Poutine avec son homologue biélorusse Alexandre Loukachenko réunis en sommet à Minsk, Biélorusie, ce 19 décembre 2022.
Partager7 minutes de lecture
Cette rencontre entre les deux chefs d'États a lieu dans un contexte où la Russie multiplie ses attaques sur les infrastructures vitales de l’Ukraine, privant ses habitants d’eau et d’électricité.

(RE)voir : Ukraine : pluie de missiles sur le pays
TV5 JWPlayer Field
Chargement du lecteur...

Dans un entretien publié le 15 décembre, le commandant en chef de de l'armée ukrainienne Valéry Zaloujny s'est dit convaincu que la Russie allait tenter une nouvelle attaque sur Kiev dans les premiers mois de 2023.

Tout en se défendant de vouloir attaquer l’Ukraine, le président du Bélarus est l’allié objectif de Vladimir Poutine. 

Répondre aux "provocations" de Kiev

Le pays voisin sert de base arrière à l'armée russe et Vladimir Poutine sait qu'il peut compter sur Alexandre Loukachenko pour un soutien logistique, explique Isabelle Facon. Les Russes ont le champ libre pour utiliser certaines bases au Bélarus qui leur fournissent des matériels et ses munitions.

Le 1er juillet, le président bélarusse accuse Kiev d’avoir tiré des missiles sur son territoire et affirme riposter pour se défendre se félicitant de l’efficacité de sa défense anti-aérienne "Dieu soit loué, nos systèmes anti-aériens Pantsir ont intercepté tous les missiles tirés par les forces ukrainiennes" déclare-t-il le 1er juillet. "On nous provoque", a-t-il lancé, menaçant de riposter "instantanément à toute frappe ennemie contre le territoire du Bélarus", un message visiblement destiné à Kiev et aux Occidentaux. "Il y a moins d'un mois j'ai donné l'ordre à nos forces armées d'avoir dans le viseur, comme on dit maintenant, les centres de décisions dans vos capitales", affirme-t-il, évoquant les missiles promis par Vladimir Poutine, ainsi que le système de lance-roquettes bélarusse Polonez.
 
Le 12 juillet, Alexandre Loukachenko déclare avoir discuté avec le président russe de "plans" d’attaque contre la Russie que les Occidentaux ont préparé selon lui. Ces "plans" prévoient des offensives "passant par l'Ukraine et par le Bélarus", assure-t-il.  Quelques jours plus tard, il accuse encore une fois les Occidentaux d’être à l’origine de la guerre et de vouloir la prolonger.

Une force commune russo-biélorusse

La remise le 7 octobre du prix Nobel de la Paix au défenseur bélarusse des droits de l'Homme incarcéré Ales Bialiatski, (co-lauréat avec une organisation réprimée en Russie, Memorial, et une ONG ukrainienne) provoque l’ire de l'homme fort de Minsk.

(RE)lire : Nobel de la paix : un trio ukrainien, russe et biélorusse hautement symbolique
 
Quelques jours plus tard, Alexandre Loukachenko accuse cette fois-ci l'Ukraine de préparer une attaque contre son pays et annonce qu'en conséquence Minsk allait déployer un groupement russo-bélarusse, sans préciser où. Il annonce aussi la formation d'une force commune avec la Russie et plusieurs milliers de militaires russes sont envoyés au Bélarus.

Selon le conseiller du ministre bélarusse de la Défense pour la coopération militaire internationale, Valéri Revenko, la Russie va envoyer "environ 170 chars, jusqu'à 200 (autres) véhicules blindés et jusqu'à 100 armes et mortiers de calibre supérieur à 100 mm". Les unités russes seront déployées sur "quatre terrains d'entraînement dans l'est et dans le centre de la Biélorussie", où elles vont participer aux exercices impliquant notamment "des tirs de combat et des tirs de missiles antiaériens" a-t-il précisé.
 
Minsk affirme que cette force militaire commune lancée avec Moscou a uniquement un but "défensif".

Tirs de roquettes vers l'Ukraine

Le 10 octobre, des tirs de roquettes guidées sont effectués depuis le territoire bélarusse vers l’Ukraine. Ces frappes vers Kiev sont les premières depuis mars constatait Pierre Grasser, un chercheur français associé au centre Sirice à Paris interrogé par l’AFP.
 
Des drones iraniens sont aussi lancés à partir du Bélarus, affirme Kiev. Des cargaisons en provenance d'Iran y ont été acheminées une semaine avant par des avions de transport russes, sur la base de Luninets (300 km de Kiev), toujours d'après le chercheur Pierre Grasser.
 
Fragment de drone iranien
Photo non datée fournie en septembre 2022 par le commandement stratégique militaire ukrainien montrant un débris de drone iranien près de Koupiansk, en Ukraine. 
© Ukrainian military's Strategic Communications Directorate via AP, File
 
Le président français Emmanuel Macron réagit lors d’un entretien à la télévision française le 12 octobre et affirme que "si le président Loukachenko décide de s'engager encore davantage dans cette guerre, il le fera contre l'avis d'une bonne partie de son peuple et il le fera en prenant une responsabilité qui ne sera pas, je pense, sans lui poser des problèmes".
 
Le 21 octobre, Loukachenko, qui visite un centre d’entraînement militaire, clame "aujourd'hui, nous n'avons l'intention d'aller nulle part. Il n'y a pas de guerre à ce stade. On n'en n'a pas besoin".
 
Alexandre Loukachenko visite une unité de fabrication de drones
Le président Loukachenko inspectant différents types d'armes, dont un drone, au centre d'entraînement d'Obuz-Lesnovsky le 21 octobre 2022.
© Presidential Press Service pool photo via AP

Lors de cette visite, le président Loukachenko a observé une unité de drones de fabrication bélarusse. Il a immédiatement ajouté "qu’il n’était pas souhaitable que ces modèles combattent en Ukraine" et que son pays les vendra "à ceux qui les achèteront".

Plus récemment, le 13 décembre, Alexandre Loukachenko ordonne une inspection surprise de son armée afin d’évaluer leur capacité à assurer la sécurité du pays.
 
Les militaires impliqués dans l'inspection "devront se rendre dans les plus brefs délais dans des zones désignées, y installer du matériel du génie et organiser leur sécurité et leur défense", a indiqué le ministère dans un communiqué, sans toutefois préciser le nombre de soldats, ni de véhicules concernés.
 
Ils vont également s'entraîner à mettre en place des ponts temporaires à travers le fleuve de Niémen, qui arrose à la fois le territoire du Bélarus, de la Russie et de la Lituanie, et la rivière de Bérézina, selon la même source.
 
Carte du fleuve Niemen
Le fleuve Niémen prend sa source en Biélorussie à une 30 de km à l'Ouest de Lida. Il entre rapidement en Lituanie, où il prend le nom de Nemunas, arrose Kovnos (Kaunas), puis sous le nom de Neman, marque la frontière entre la Lituanie et la Russie (oblast de Kaliningrad) avant de se jeter dans le lac de Kurskij-Zalic, communiquant avec la Baltique. Son cours est de 790 km.
© TV5MONDE

Tous ces mouvements sont observés de près par les garde-frontières ukrainiens qui en ont fait la remarque lors d’un point presse cité par l'AFP le 13 décembre, soulignant "la distance à laquelle ces unités se rapprochent de la frontière avec l'Ukraine". Même si "aucun changement n'est enregistré le long de la frontière" à ce stade et que "la situation est entièrement sous contrôle", le porte-parole des garde-frontières ukrainiens, Andriï Demtchenko dénonce une "escalade".
 
Une crainte justifiée car c’est à partir du passage frontalier de Senkivka, au nord de l'Ukraine, que la 90eme division blindée russe s'est engouffrée comme dans du beurre dans cette partie du territoire ukrainien.

Une armée impréparée

Mais de nombreux analystes estiment que l’armée bélarusse n’est pas prête à s’engager sur le terrain. Giovanni Chiacchio, analyste du groupe de réflexion italien Geopolitica, confiait à l'AFP le 21 octobre que ses forces armées sont "en piteux état", essentiellement composées de "conscrits sans formation adéquate ni motivation" et aux équipements à la fiabilité "hautement discutable".
 
Pour l’opposante bélarusse en exil Svetlana Tikhanovskaïa son pays "est de facto sous occupation russe" et Loukachenko "ne contrôle pas la présence des troupes russes", ni le stationnement des équipements militaires de Moscou au Bélarus.

(RE)voir : Bélarus : l'opposante Svetlana Tikhanovskaïa lance un cri d'alarme
TV5 JWPlayer Field
Chargement du lecteur...
 
Dans un entretien accordé à l’AFP le 14 novembre, l'opposante affirme que les soldats biélorusses refuseraient de se joindre à la guerre de Moscou "Loukachenko le sait".

En juillet, Svetlana Tikhanovskaïa avait expliqué lors d’un point presse à Varsovie que "l'armée bélarusse est extrêmement démoralisée". Selon elle, les soldats ne veulent pas combattre les Ukrainiens, qui sont pour eux une "nation amie", et "ils ne veulent pas mourir pour Loukachenko ou Poutine".

"Une nation amie"

Une analyse partagée par des experts comme Artiom Chraïbman, affilié au centre Carnegie, qui estime lors d’une interview pour l’AFP le 8 juillet "qu’il n'y a pas de raisons rationnelles - ou même irrationnelles - pour que Loukachenko rejoigne Moscou". Il nuance cependant son propos en soulignant que "le Bélarus a fourni tout le soutien logistique nécessaire à la Russie: l'accès à ses bases et à son espace aérien, des munitions, du carburant". 

Un avis infirmé par Isabelle Facon qui estime assez improbable que le Bélarus rejoigne la Russie. La Directrice adjointe à la Fondation pour la recherche stratégique pense que les Bélarusses ne veulent pas participer à la guerre ni que leurs troupes soient engagées à l'étranger. "Après est-ce que Loukachenko s'en soucie ? Poutine peut-être plus que lui". 

L'analyste militaire russe Alexandre Khramtchikhine, juge une implication du Bélarus "très improbable" car son armée "n'a aucune expérience de combat" et ne dispose que d'une poignée de bataillons. "La Biélorussie est déjà sous toutes les sanctions possibles", alors il n'en craint pas de nouvelles, note l'analyste militaire Khramtchikhine. Mais si "l'armée bélarusse commençait à subir des pertes", cela pourrait provoquer "un mécontentement très sérieux dans la société".

Pour Véronica Laputska, cofondatrice du groupe de recherche East Research, cela tient au caractère "très pacifique" des Bélarusses, marqués par les 2,2 millions de morts de la guerre face aux Nazis, soit 25 à 30% de la population de l'époque.
 
"Pendant la Seconde Guerre mondiale, leurs morts ont été si nombreux que le traumatisme est encore présent", juge-t-elle.