Guerre entre Israël et le Hamas : quel impact au Proche-Orient ? 

L’attaque surprise du Hamas palestinien sur le territoire Israélien samedi 7 octobre a déclenché une riposte de la part d’Israël, qui a visé la Bande de Gaza. Les combats continuent et le nombre de morts de part et d’autre augmente. Alors que le Hezbollah libanais a tiré des roquettes depuis le Liban voisin sur des positions israéliennes, à quel point la situation dans la région peut-elle en être déstabilisée ? Entretien avec Jihane Sfeir, spécialiste du monde arabe.

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Des partisans du Hezbollah scandent des slogans lors d'un rassemblement en solidarité avec le peuple palestinien, dans la banlieue sud de Beyrouth, au Liban, le dimanche 8 octobre 2023. 

AP Photo/Bilal Hussein
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TV5MONDE : Dans quelle mesure les combats actuels entre l’armée israélienne et le Hamas peuvent-ils impacter l’ensemble de la région ? 

Jihane Sfeir, enseignante chercheure à l’Université Libre de Bruxelles et spécialiste du monde arabe contemporain : Actuellement, il y a une redistribution des cartes par rapport aux enjeux géopolitiques liés au conflit israélo-palestinien. D’un côté nous avons ce que nous appelons la « rue arabe », c’est-à-dire la population qui va soutenir l’action des Palestiniens menée depuis la Bande de Gaza. Ces gens sont fiers et acclament haut et fort leur soutien à travers les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter.

Dans la rue, également, il y a eu des manifestations, au Liban par exemple dans la banlieue sud en soutien aux actions du Hamas (mouvement islamiste palestinien qui contrôle la Bande de Gaza) contre Israël aujourd’hui qui sont prévues. 

De l’autre côté, vous avez des États qui doivent se prononcer par rapport à la guerre. Le ministre des Affaires étrangères qatari a appelé au calme et a demandé à ce qu’il y ait une désescalade du conflit, qu’Israël ne réponde pas avec l’ampleur qu’elle promet. 

Il y a aussi les États qui ont commencé à normaliser leurs relations avec Israël. Il s'agit des Émirats arabes Unis et de l’Arabie Saoudite et leurs deux princes héritiers, respectivement Mohamed ben Zayed et Mohamed ben Salmane. Ils ont opté pour le rapprochement avec Israël et pour une ouverture plus grande avec l’Occident. 

Nous nous trouvons dans une sorte d’équilibre des forces où une vraie menace provenant du Hezbollah au Liban risque d’ouvrir un troisième front pour la défense israélienne. 

Jihane Sfeir, enseignante chercheure à l’Université Libre de Bruxelles et spécialiste du monde arabe contemporain

TV5MONDE : Justement, la violence des affrontements actuels de part et d’autre peut-elle altérer le réchauffement de ces relations avec Israël ? 

Jihane Sfeir : Aujourd’hui, il y a un malaise vis-à-vis de cette normalisation exprimée par ces deux dirigeants puisqu’ils doivent faire avec l’opinion publique qui est plutôt pro-palestinienne. Surtout, pour Mohamed ben Salmane et l’Arabie Saoudite, l’autorité religieuse est en contrôle de la monarchie saoudienne qui est une monarchie théocratique et qui applique la charia, la loi coranique. L’autorité des religieux pèse donc beaucoup et comme vous le savez, le Hamas est un mouvement islamique. Il a lancé l’opération qu’il a baptisé « Le déluge d’Al-Aqsa » pour défendre le troisième lieu saint de l’Islam qui est la mosquée de Jérusalem. 

Vous avez aussi des pays qui ont déjà signé la paix avec Israël comme la Jordanie ou l’Égypte et qui se retrouvent confrontés à une opinion publique qui est pro-palestinienne et qui soutient les actions du Hamas à Gaza. Mais les accords avec Israël ont été signés et il faut les respecter. 

TV5MONDE : Y-a-t-il eu des actes de désobéissances, de révolte ? 

Jihane Sfeir : Ce dimanche, il y a eu des désobéissances au sein d’institutions. Par exemple, un policier égyptien a tiré sur des touristes israéliens à Alexandrie (tuant deux d'entre eux et leur guide égyptien, ndlr). Il a ensuite été maîtrisé mais ce geste de tirer sur des touristes israéliens par un représentant de l’autorité égyptienne révèle qu’au sein des rangs de la police ou de l’armée, il n’y a pas adhérence totale à la politique de l’État ou du président Abdel Fattah al-Sissi. 

L’État du Qatar a financé des emplois à Gaza.

Jihane Sfeir, enseignante chercheure à l’Université Libre de Bruxelles et spécialiste du monde arabe contemporain

TV5MONDE : La situation au Liban inquiète-t-elle particulièrement Israël ? 

Jihane Sfeir : Au Liban, où l’État est en faillite, sans président et où les institutions marchent mais on ne sait pas comment, le positionnement du Hezbollah fait effectivement peur à Israël. Dès ce dimanche matin, le Hezbollah ( parti politique et groupe armé chiite libanais soutenu par l'Iran, ndlr) a approuvé l’action du Hamas. Son chef avait d’ailleurs appelé à l’unité des armes en août dernier entre le Hamas, le Hezbollah, l’Iran et la Syrie. Le Hezbollah a en plus attaqué Israël, en envoyant des roquettes sur une zone frontalière qui est appelée les fermes de Chebaa (une bande de territoire de 2 kilomètres de large, ndlr), une zone frontalière contestée par le Hezbollah qui considère qu’Israël l’occupe.

Avançant un prétexte, ils ont lancé des roquettes. Nous nous trouvons dans une sorte d’équilibre des forces où une vraie menace provenant du Hezbollah au Liban risque d’ouvrir un troisième front pour la défense israélienne, après ceux du front de Gaza et des colonies en Cisjordanie et vers Jérusalem. Cela compliquerait encore plus les choses. Nous sommes véritablement dans une déclaration de déstabilisation voir d’appel au conflit. 

TV5MONDE : Que peuvent faire les autorités libanaises face à cette provocation et ce soutien au Hamas du Hezbollah ? 

Jihane Sfeir : Rien. Ils ne parviennent même pas à réformer leur gouvernement et à élire leur président. Le Premier ministre ne s’érigerait pas face au Hezbollah qui est déjà en soit un proto-État. 

 

TV5MONDE : Quelle est la relation entre le Qatar et le Hamas et sa Bande de Gaza ? Le pays a dit qu’Israël était la seule responsable de la situation. Il est aussi connu pour financer des installations dans la Bande de Gaza. 

Jihane Sfeir : L’État qatari n’est pas un soutien du Hamas affiché. En revanche, l’État du Qatar a financé par exemple des emplois à Gaza. La Bande de Gaza était une enclave totalement fermée, qui ne recevait plus d’aide de l’Union Européenne puisque le Hamas est considéré comme étant une organisation terroriste. Il y a eu des pourparlers et le Qatar est subvenu au paiement des salaires des enseignants, des professeurs des universités, des médecins etc. Il y a aussi Al-Jazeera, chaîne qatarie et miroir de l’opinion qatarie qui renvoie un peu ce soutien non déclaré dans sa couverture de la guerre. 

TV5MONDE : Que doit-on craindre dans les jours et les semaines à venir selon vous ? 

Jihane Sfeir : C’est la grande inconnue, ce qu’il va se passer, ce sera de plus en plus de violences, de plus en plus de morts des deux côtés. La grande question serait de voir de quoi les relations israélo-palestiniennes seront faites à l’avenir et si les normalisations avec Israël en devenir tiendront ou si elles seront fragilisées par cette opération.