Haïti : le gouvernement kényan face aux critiques sur sa mission jugée "particulièrement risquée"

Le gouvernement kényan s'est porté volontaire pour mener une mission multinationale en Haïti. Pourtant, cette décision suscite interrogations et critiques dans ce pays d'Afrique de l'Est où ses détracteurs jugent cette mission dangereuse et inconstitutionnelle.

Image
Des habitants fuient leurs maisons pour échapper aux affrontements entre bandes armées dans le quartier Carrefour-Feuilles de Port-au-Prince, Haïti, le 25 août 2023.

Des habitants fuient leurs maisons pour échapper aux affrontements entre bandes armées dans le quartier Carrefour-Feuilles de Port-au-Prince, Haïti, le 25 août 2023.

(Photo AP/Odelyn Joseph)
Partager2 minutes de lecture

Le Conseil de sécurité de l'ONU a approuvé lundi 2 octobre cette opération dans le pays pauvre des Caraïbes, en proie à la violence de gangs qui contrôlent la majeure partie de la capitale Port-au-Prince.

Le gouvernement haïtien demande depuis un an une mission pour rétablir l'ordre. Mais son appel à l'aide est longtemps resté sans réponse au sein de la communauté internationale, échaudée par les expériences passées dans le pays.

Une solution inattendue est arrivée en juillet. Le Kenya s'est dit prêt à envoyer 1.000 policiers, une offre saluée par les États-Unis et d’autres pays réticents à envoyer leurs propres troupes sur ce terrain risqué. 

Le feu vert donné lundi par l'ONU a soulevé de nombreuses interrogations au Kenya.

"Quelle est leur mission en Haïti ?", demande Emiliano Kipkorir Tonui, général de brigade à la retraite qui a notamment supervisé les déploiements de Casques bleus kényans au Liberia, au Timor oriental et en ex-Yougoslavie.

"Les Kényans doivent être informés. Les dirigeants sont responsables devant le peuple", a-t-il déclaré.

"La volonté de Dieu"

Le gouvernement n'a pas encore présenté son projet au Parlement, comme l'exige la Constitution avant tout envoi de troupes à l'étranger.

Le Parlement a annoncé mercredi convoquer le chef de la police, Japhet Koome, et le ministre de l'Intérieur, Kithure Kindiki, pour clarifier les contours de cette mission, qualifiée d'inconstitutionnelle par certains experts juridiques. 

Le président William Ruto a affirmé qu'il s'agissait d'une "mission pour l'humanité" dans un pays ravagé selon lui par le colonialisme, et le ministre des Affaires étrangères Alfred Mutua a déclaré que le Kenya accomplissait "la volonté de Dieu" en venant en aide aux descendants d'esclaves africains en Haïti. 

Tous deux ont également souligné la longue expérience du Kenya dans les missions de maintien de la paix.

Si les forces kényanes – principalement militaires mais aussi policières – ont été déployées un peu partout dans le monde, la mission en Haïti s'annonce "particulièrement risquée", estime Murithi Mutiga, directeur pour l'Afrique du centre de réflexion International Crisis Group.

"Les défis en matière de sécurité sont très différents en Haïti, où les gangs opèrent dans des zones densément peuplées et à faible revenu avec une très bonne connaissance du terrain et un intérêt commercial à maintenir leur contrôle", a-t-il souligné.

"Il s'agit d'une intervention inhabituelle, que le Kenya n'a jamais faite auparavant. (...) Il (le gouvernement, ndlr) doit être très réfléchi et prudent", a-t-il poursuivi.

"Mission suicide"

Japhet Koome assure que ses hommes sont "bien entraînés" et que le contingent envoyé en Haïti sera issu d'unités spécialisées.

Mais selon Emiliano Kipkorir Tonui, la police kényane est formée au maniement d'armes légères et n'a que peu d'expérience du combat, subissant des pertes dans son propre pays contre des bandits mal armés et des voleurs de bétail.

"Les combattants en Haïti ont des calibres 12,7 mm, ce qui correspond à des mitrailleuses lourdes", rappelle l'ancien militaire, membre de l'organisation Vétérans kényans pour la Paix, basée à Nairobi.

"Nos policiers ne sont pas formés à la lecture de cartes, comme les militaires. Ils ne sont pas formés à la communication. Ils ne sont pas formés au maniement d'armes comme les mitrailleuses", ajoute-t-il.

Pour l'opposant au président Ruto et avocat Ekuru Aukot, "ce déploiement est une mission suicide pour nos 1.000 policiers", a-t-il écrit sur X (ex-Twitter).

"Sang kényan"

Certaines membres de l'opposition accusent le gouvernement de risquer la vie des policiers pour obtenir la gratitude internationale.

"Nous n'accepterons pas que le sang kényan soit utilisé pour combattre aux portes des Etats-Unis, l'une des nations les plus puissantes du monde, juste pour plaire à notre président", a déclaré le gouverneur du comté de Siaya (ouest), James Orengo.

Pour Murithi Mutiga, les autorités kényanes ont la volonté de jouer un rôle d'acteur de la paix sur la scène internationale et Washington a "repéré une opportunité d'encourager les Kényans à prendre l'initiative"

En visite à Nairobi le 25 septembre, le secrétaire américain à la Défense, Lloyd Austin, a déclaré que Washington travaillait avec le Congrès pour fournir 100 millions de dollars à la mission, exhortant d'autres pays "à suivre le grand exemple du Kenya".

L'histoire tourmentée des interventions étrangères en Haïti montre que le Kenya pourrait être perçu comme une force d'ingérence.

Des organismes de défense des droits humains soulignent également que la police kényane a l'habitude d'utiliser la force de manière parfois meurtrière contre des civils et qu'elle représente un danger en Haïti, où les troupes étrangères ont commis des abus lors d'interventions passées.