Italie : tout savoir sur le maxi-procès de la 'Ndrangheta

Un verdict hors-norme pour un procès fleuve qui s'est ouvert en 2021 dévoilant un réseau de politiciens, avocats et hommes d'affaires accusés de complicité avec la mafia calabraise.  Dans la salle bunkérisée du tribunal de Lamezia Terme, dans le sud de l'Italie, 207 personnes écopent de peines allant de 11 ans à 18 mois de prison.

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Le maxi-procès contre la 'Ndrangheta

La juge Brigida Cavasino, au centre, avec les juges Claudia Caputo, à gauche, et Germana Radice lit la sentence condamnant 207 personnes impliquées dans les crimes commis par la 'Ndrangheta, Lamezia Terme le 20 novembre 2023.

© AP Photo/Valeria Ferraro
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Un maxi-procès, avec plus de 300 accusés, présumés membres ou proches de la 'Ndrangheta, vient de se terminer à Lamezia Terme, ville côtière au coeur de cette région du sud de l'Italie gangrénée par le crime organisé, la Calabre.

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Il s'est passé quatre ans depuis le coup de filet du 19 décembre 2019 qui avait permis l'arrestation non seulement des membres de l'organisation mais aussi d'hommes politiques, d'élus locaux et d'avocats. 

Des peines inférieures à celles requises

Parmi les condamnés les plus illustres, l'avocat Giancarlo Pittelli, 70 ans, ancien sénateur du parti de Berlusconi Forza Italia, ex-membre de la Commission justice de la Chambre des députés, qui écope d'une peine de 11 ans de prison. Il était accusé d'être un "associé externe" du groupe mafieux dirigé par Luigi Mancuso, le chef de l'organisation à Vibo Valentia, arrêté lui aussi. 

Les juges ont condamné Giorgio Maselli, ex-lieutenant colonel des Carabiniers (gendarmerie italienne) à deux ans et demi de prison (8 ans étaient requis). L'ex-commandant des pompiers de Vibo Valentia, Filippo Nesci écope de 4 ans, l'avocat Francesco Stilo à 14 ans. Ils sont condamnés pour avoir fourni aux mafieux des informations protégées par le secret d’instruction. 

L'officier des Carabiniers de Vibo Valentia, Antonio Ventura, a été condamné à cinq ans et six mois au lieu de 18 ans. L'ancien officier de la police des finances Michele Marinaro a été condamné à 10 ans et six mois, contre 17 ans requis. L'ancien conseiller régional Pietro Gamborino contre lequel on avait requis une peine de 20 ans n'écope que de un an et demi de prison.

L'ancien maire de la ville de Pizzo n'a pas été condamné alors qu'une peine de 20 ans avait été requise par le procureur de Catanzaro Nicola Gratteri. Sur les 322 inculpés, 80 ont été acquittés.

Des chefs de clan condamnés à de lourdes peines

Le "parrain" de la province de Vibo Valentia, Luigi Mancuso, 69 ans, arrêté en 2019, est jugé séparément. C'était lui - disent les magistrats - qui gérait pour son clan les contacts avec la politique, les institutions et l'administration publique. Selon plusieurs quotidiens italiens, c'est lui qui décidait ce qu'il fallait faire pour les appels d'offre et les spéculations, c'est lui qui savait activer les canaux nécessaires pour régler procès et audiences. C'est lui qui avait mis dans sa poche l'avocat et sénateur Giancarlo Pittelli.

Le tribunal a condamné les chefs des clans San Gregorio et Sant'Onofrio, Saverio Razionale et Pasquale Domenico Bonavota respectivement à 30 et 28 ans de prison. L'ancien maire de la ville de Pizzo, Gianluca Callipo, a été acquitté après que le parquet eut requis une peine de 18 ans de prison à son encontre.

Cette énorme stucture a pu être démantelée grâce aux révélations de nombreux repentis, plus de soixante. Parmi eux, deux sortent du rang par leur importance : Emanuele Mancuso, appartenant à la famille de la 'Ndrangheta de Limbadi et Andrea Mantella qui a été condamné à 8 ans de prison.

Qu'est-ce que la 'Ndrangheta ?

Cette organisation basée en Calabre (sud), prend son nom du grec "andranghateia" qui se réfère à "un groupe d'hommes d'honneur". Le mot "andrangatho" signifiant "exécuter une action militaire", explique la criminologue Anna Sergi de l'Université britannique d'Essex à l'AFP.

La 'Ndrangheta n'est considérée comme une mafia dans la loi italienne que depuis 2010, mais ses origines remontent au moins à l'unification de l'Italie en 1861.

Elle s'est fait connaître dans les années 1980 et 1990 par une série d'enlèvements. Elle est soupçonnée notamment du rapt dans les années 1970 à Rome du petit-fils du magnat américain du pétrole John Paul Getty (qui a inspiré un film, "Tout l'argent du monde", par Ridley Scott).

Personne ne sait exactement quels sont ses effectifs, mais selon la justice italienne, elle compte au moins 20.000 membres dans le monde.
Pour le magistrat italien Roberto di Bella, la 'Ndrangheta est l'organisation criminelle "avec le plus de ramifications et présente sur les cinq continents".

Le procureur italien Nicola Gratteri, qui siège à Catanzaro, l'un des fiefs de la 'Ndrangheta en Calabre, une des régions les plus pauvres d'Italie, estime son chiffre d'affaires annuel à 50 milliards d'euros, en grande partie tiré du trafic de cocaïne.

Ce qui la différencie des autres mafias est sa structure familiale, "ce qui la rend très fiable car il y a peu de repentis", explique Roberto di Bella à l'AFP. 

Les ramifications internationales de la 'Ndrangheta ont contraint les autorités italiennes à demander l'aide de leurs homologues étrangères.

En 2020, l'Italie a mis en place le programme "I-CAN" par l'intermédiaire d'Interpol afin d'informer les autres pays où la 'Ndrangheta est présente sur l'organisation de cette mafia et structurer la réponse répressive.

Le plus célèbre membre de la 'Ndrangheta est Rocco Morabito, arrêté en 2021 au Brésil.

Si ses tueurs ont pu par le passé couler des victimes dans du ciment ou les dissoudre dans de l'acide, la 'Ndrangheta préfère désormais se faire discrète sans pour autant renoncer à la violence, au chantage, à l'extorsion.

Leurs actions n'impliquaient pas seulement la famille Mancuso, explique le quotidien La Repubblica lors de la première audience en janvier 2021, "mais toute la galaxie criminelle qui s'est structurée autour du clan de la 'Ndrangheta de Limbadi (ville de Calabre). C'est ainsi que sont tombées toutes les affaires, criminelles ou pas, d'une vingtaine d'autres clans, familles ou "ndrine" de toute la région de Vibo. Des homicides si anciens qu'ils étaient devenus des "cold-cases", des extorsions, des traffics, mais aussi des liens avec l'administration publique, des appels d'offre truqués, et la liste de fonctionnaires et de policiers payés par les boss."

Maxi-procès

Par ses proportions, ce procès n'est dépassé que par le premier maxi-procès de l'histoire judiciaire italienne, celui de 1986-1987 à Palerme contre la Cosa Nostra sicilienne, à l'issue duquel 338 accusés furent condamnés. Les juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino furent ensuite assassinés par la mafia.

Un photo datant de 1990 montrant les deux juges anti-mafia, Giovanni Falcone (à gauche) et Paolo Borsellino.

Un photo datant de 1990 montrant les deux juges anti-mafia, Giovanni Falcone (à gauche) et Paolo Borsellino.

© AP Photo/Alessandro Fucarini, File

La 'Ndrangheta est devenue le syndicat du crime organisé le plus puissant d'Italie grâce à son contrôle sur une grande partie de la cocaïne qui arrive en Europe et sa portée s'est étendue au-delà de sa base dans la région sud de la Calabre et a dépassé les frontières du pays. 

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Ce procès contre cette organisation criminelle est le premier du genre en Calabre. Il était si important qu'une salle d'audience "bunkerisée" a été construite exprès. Ce gros cube de 3.300 m2, un ancien centre d'appel désaffecté, héberge  désormais "un des tribunaux les plus modernes d'Italie" disait avec fierté au quotidien La Repubblica le procureur Nicola Gratteri.

Au total, 500 audiences y ont eu lieu pendant deux ans et dix mois.

Le procès a fourni des détails sur le rôle des loges maçonniques de Vibo Valentia "ouvertes" au dialogue avec les Mancuso, les précurseurs de ce qui s'est appelé la "Sainte", la 'ndrangheta moderne. II a aussi mis en évidence le rôle des gangs de la région de Vibo mais aussi les frictions internes qui ont, à terme, créé des dissidences et une guerre de mafias avec des dizaines de morts violentes.

Mais en dépit de son envergure, ce procès ne devrait pas bouleverser les activités de la 'Ndrangheta, selon les experts.

"Je ne crois pas qu'une opération de police suffise à détruire la 'Ndrangheta", estime ainsi Antonio Nicaso, qui met en avant d'autres priorités: emploi, éducation et changement des mentalités. "C'est cela dont on a besoin pour attaquer une organisation criminelle". Le journaliste et chercheur né en Calabre, enseigne désormais à l'université de Toronto. Amer, il commentait le verdict sur le réseau social X "le verdict d'aujourd'hui montre combien il est difficile de combattre la 'Ndrangheta qui est devenue un système puissant intégré avec des liens politiques, économiques et financiers. Cela montre également le sérieux de l'enquête coordonnée par la Direction du District Anti-Mafia de Catanzaro."

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Le procureur Nicola Gratteri, aujourd'hui procureur de Naples, qui a mené cette enquête depuis trois ans, vit sous escorte depuis avril 1989.