Jean-Luc Godard, un monument de l'histoire du cinéma

Agitateur de la Nouvelle Vague, il a dynamité les codes du cinéma avec des films résolument novateurs, d'"À bout de souffle" à "Sauve qui peut (la vie)": le cinéaste franco-suisse Jean-Luc Godard est décédé mardi à l'âge de 91 ans après le recours au suicide assisté. Il emporte avec lui un pan de l'histoire du 7e art.
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Jean-Luc Godard, 1982
Jean-Luc Godard lors du Festival de Cannes, 25 mai 1982, France.
(AP Photo/Jean-Jacques Levy, File)
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Né à Paris le 3 décembre 1930 d'un père médecin et d'une mère issue d'une riche famille protestante, il grandit en Suisse dans un milieu raffiné.

Il aime le sport, obtient difficilement le bac à Lausanne. Ses parents divorcent, sa mère meurt en 1954. Années pénibles, vie de bohème. Jean-Luc, kleptomane, est banni de sa famille.

Inscrit à la Sorbonne pour étudier l'ethnologie, il préfère fréquenter les cinés-clubs. Aux Cahiers du cinéma, où il signe dans les années 1950, il côtoie des jeunes gens créatifs et turbulents: François Truffaut, Éric Rohmer ou Claude Chabrol, tous opposés au "cinéma de papa".

Le manifeste de la Nouvelle vague

Son premier long-métrage, "A bout de souffle" (1960), avec Belmondo, devient le manifeste esthétique de la Nouvelle Vague et sera son plus grand succès public.

Godard, qui entend tourner le dos au vieux cinéma hexagonal d'après-guerre qu'il déteste, restera comme le chef de file des réalisateurs de la Nouvelle Vague avec François Truffaut. "Godard est le plus grand cinéaste du monde", n'hésitait pas à dire ce dernier. Il "n'est pas le seul à filmer comme il respire, mais c'est lui qui respire le mieux".

(Re)lire : Cinéma : Paris, la Nouvelle Vague... et son écume

Un an plus tard, il épouse Anna Karina, une jeune actrice danoise qui jouera dans sept de ses films dont "Le Petit Soldat" - sur un déserteur pendant la Guerre d'Algérie, un temps interdit - , "Une femme est une femme" et "Pierrot le fou" en 1965, avec Jean-Paul Belmondo, l'un de ses chefs d'oeuvre.

En 1963, c'est le succès public du "Le mépris", dans lequel Brigitte Bardot, nue sur un lit, demande à Michel Piccoli: "Et mes fesses, tu les aimes, mes fesses ?...".

Anna, Anne et Anne-Marie

Deux ans plus tard, il rencontre Anne Wiazemsky. Débutent alors les "années Mao", période plus radicale de sa vie, dominée par "La Chinoise" (1967), joué par Anne qu'il épouse.

Godard participe activement à Mai 68. Avec un coup d'éclat, la descente à Cannes qui entraînera l'annulation du festival, aux côtés de Truffaut, Claude Lelouch, Claude Berri, Jean-Pierre Léaud...

"Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers et vous me parlez travelling et gros plan ! Vous êtes des cons !", lance-t-il.

Il tourne ensuite des œuvres didactiques et gauchistes, prenant des positions pro-palestiniennes qui font polémique. Anne ne comprend plus son cinéma. Ils se séparent en 1970.

Engagement pro-palestinien

Provocateur né, Godard était aussi une figure importante mais inclassable pour la gauche. "L'Helvète anarchiste", selon les termes des organisateurs du Festival de Cannes qu'il contribue à faire annuler en mai 1968, était à la même époque "le plus con des Suisses pro-Chinois" pour les situationnistes.

Il se lance à cette période dans un cinéma militant avec des films-tracts de 3 minutes, renie sa production passée. Voulant "faire politiquement du cinéma politique", il abandonne la notion d'auteur.

Par la suite, le réalisateur à l'engagement pro-palestinien, parfois accusé d'antisémitisme, réalisera avec sa dernière compagne Anne-Marie Miéville, "Ici et Ailleurs", un film dans lequel il compare les Juifs aux nazis, qui fait scandale.

Il fâchera aussi le pape Jean-Paul II avec "Je vous salue, Marie" et sa Vierge nue à l'écran.

En 1971, il est victime d'un grave accident de moto. C'est à ce moment qu'il se lie avec la scénariste Anne-Marie Miéville. D'elle, il dira: "il y a eu les femmes dans mes films et la femme dans ma vie".

Au milieu des années 70, l'homme à la "mélancolie constante" qui a fait plusieurs tentatives de suicide, selon son biographe Antoine de Baecque, s'installe à Grenoble, où il se passionne pour la vidéo.

En 1977, le couple pose ses valises en Suisse, à Rolle.

Après s'être consacré un temps à la vidéo, il revient dans les années 1980 à la fiction avec "Sauve qui peut (la vie)", avec Isabelle Huppert et Jacques Dutronc, "Passion", "Prénom Carmen", Lion d'or 1983 à la Mostra de Venise, ou "Détective" avec Johnny Hallyday et Nathalie Baye.

Il revient par à-coups dans l'actualité comme avec sa monumentale "Histoire(s) du cinéma", réalisée de 1988 à 1998, livre et films de collages et de citations.

Entré dans une nouvelle phase expérimentale, il présente à Cannes, sans jamais venir, "Film socialisme" en 2010, puis "Adieu au langage" en 2014, oeuvre inclassable en 3D récompensée par le Prix du jury, et en 2018 "Le livre d'image", consacré en grande partie au monde arabe, où se succèdent images et citations en voix off. Une Palme d'Or "spéciale" lui est décernée pour ce film.

Génial pour les uns, hermétique pour les autres

Perpétuel révolté, "JLG" comme on le surnommait vivait depuis des années à Rolle, au bord du lac Léman, fuyant le monde du 7e art.

Mais jusqu'à sa mort, "JLG", dont les films et déclarations se feront de plus en plus indéchiffrables avec les années, n'a jamais cherché à faire l'unanimité, bien au contraire. Et certains jugeant son oeuvre plus hermétique et pédante que profonde, plus ennuyeuse qu'énigmatique.

"JLG" a toujours divisé critiques et public: pour certains, c'est un génie, pour d'autres un cinéaste à l'oeuvre hermétique.

Car l'artiste au regard caché par des lunettes noires, cigare aux lèvres, ne tourne pas comme les autres, ne monte pas comme les autres et entretient un rapport particulier avec les acteurs et les actrices qu'il ne ménage pas.

On a perdu la mesure de ce qu'il a représenté dans l'imaginaire du monde occidental dans les années 60 et 70. C'était la star de sa générationJean-Michel Frodon, ex-directeur des Cahiers du cinéma

Il restera comme l'un des réalisateurs les plus influents des deux côtés de l'Atlantique. Un génial provocateur qui a révolutionné le cinéma pour ses inconditionnels, un intello torturé aux films incompréhensibles pour ses détracteurs.

Pour beaucoup de cinéastes, par sa liberté, son affranchissement des formes, Godard aura une influence majeure, à l'instar de l'Américain Quentin Tarantino, qui a baptisé sa maison de production "Bande à Part", le titre d'un film de Godard sorti en 1964.

"On a perdu la mesure de ce qu'il a représenté dans l'imaginaire du monde occidental dans les années 60 et 70. C'était la star de sa génération", soulignait l'ex-directeur des Cahiers du cinéma Jean-Michel Frodon.

Il a su occuper comme personne le domaine de la théorie du cinéma, livrant ses préceptes: "Quand on va au cinéma, on lève la tête. Quand on regarde la télévision, on la baisse" ou "le cinéma n'est pas à l'abri du temps. Il est l'abri du temps".

Célèbre pour ses aphorismes et bons mots, l'homme-cinéma avait de son vivant suggéré son épitaphe: "Jean-Luc Godard, au contraire".