Journée mondiale de l’humanitaire : les attaques visant les grandes ONG ne représentent qu'« une victime sur dix ».

Soixante-deux travailleurs humanitaires ont été tués dans le monde depuis le début de l'année. Vingt ans après l'attentat contre son quartier général à Bagdad et à l’occasion de la journée mondiale de l’humanitaire, l’ONU et des ONG internationales dénoncent les violences continues auxquelles font face les travailleurs humanitaires. 

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attaque voiture UN

Un Palestinien se tient à côté d'une voiture d'une mission d'aide humanitaire de l'ONU endommagée par des éclats d'obus suite à une frappe israélienne dans le camp de réfugiés de Jebaliya, au nord de la bande de Gaza, le 29 juillet 2014.

Lefteris Pitarakis / AP
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19 août 2003, 16h30. Au sein du Canal Hotel de Bagdad, en Irak, où les Nations Unies ont installé leur siège, se tient le point presse quotidien. Soudain, au beau milieu de la conférence de presse, c’est le noir. Une voiture piégée vient de frapper le bâtiment, provoquant une gigantesque explosion qui fait s’effondrer une partie du bâtiment : 22 personnes sont tuées, dont Sergio Vieira de Mello, l’envoyé spécial de l´ONU en Irak, et plus de 100 autres sont blessées. 

C’est pour commémorer cette attaque contre les Nations Unies et défendre les droits des travailleurs qu’à été créée la journée mondiale de l’humanitaire, célébrée chaque 19 juillet. Une journée plus que jamais nécessaire rappelle l'ONU, car 20 ans après l’attentat du Canal Hotel, les attaques contre les humanitaires restent une menace qui pèse lourdement sur le travail des ONG - et la survie des populations auxquelles elles viennent en aide. 

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Enlèvements, attentats, attaques : l’année 2022 a été l’année la plus violente pour les personnels de santé en 10 ans, avec au moins 439 attaques contre des travailleurs et travailleuses humanitaires recensées par la Aid Worker Security Database. Et depuis le début de l’année 2023, 62 travailleurs humanitaires ont été tués dans le cadre de leurs missions. 84 autres ont été blessés et 34 enlevés. 

ONU WORLD HUMANITARIAN DAY

En 2022, 116 travailleurs humanitaires ont été tués en sauvant d'autres personnes. Cette tendance alarmante s'étend sur plusieurs décennies.

Humanitarian outcomes
Les attaques visant les humanitaires mettent en péril l’accès à l’aide pour les personnes qui en ont le plus besoin. Jean-Pierre Delomier, directeur adjoint des opérations internationales Handicap International – Humanité & Inclusion

Dans un rapport conjoint publié le 16 août 2023, Médecins du monde, Handicap International et Action contre la Faim appellent à renforcer la protection des travailleurs humanitaires, pour protéger leur capacité d’intervention et donc les populations locales.

« Face à des crises complexes, les acteurs de l’humanitaire et de la santé opèrent désormais dans des contextes toujours plus périlleux” explique Jean-Pierre Delomier, directeur adjoint des opérations internationales, Handicap International – Humanité & Inclusion. “Les attaques les visant mettent en péril l’accès à l’aide pour les personnes qui en ont le plus besoin ».

(Re)voir → Aide humanitaire : quels nouveaux enjeux ?

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"La conséquence la plus dramatique est la conséquence humaine pour les concernés : on parle de 115 personnes décédées l’année dernière. Et évidemment, ces incidents graves de sécurité font que l’accès à ces zones se réduit et moins de populations peuvent être couvertes par nos équipes”, confirme Frédéric Penard, directeur général d'Action Contre la Faim.

Car quand des humanitaires sont touchés par des attaques, qu’il s’agisse de dommage collatéral ou d’attaques ciblées, les ONG sont souvent contraintes de suspendre leurs opérations. Le plus souvent cette suspension est temporaire, mais pour les populations les plus précaires, l’interruption de certains programmes humanitaires, même pour quelques jours, peut avoir des conséquences dramatiques.

Et dans certaines zones, lorsque que les attaques sont répétées, certaines ONG sont forcées de se retirer définitivement pour préserver leurs équipes, laissant des populations déjà fragiles sans un soutien “souvent vital” rappelle Jean-Pierre Delomier.

(Re)lire → En Afrique de l'Ouest, 27 millions de personnes souffrent de la faim

Assurer la protection du personnel humanitaire est donc une priorité, qui passe, avant tout, par le financement, explique le rapport. En effet, pour protéger les humanitaires, les ONG ont besoin de moyens financiers. Éviter et gérer ce type d’incident passe par tout un panel d’actions, essentiellement préventives et à long terme - et les mettre en œuvre a un coût. 

“Il ya tout d’abord ce qui vise à prévenir l’incident, comme le suivi de contexte, l'organisation pratique des opérations, mais aussi la préparation individuelle à l’éventualité d’une attaque par des mises en situations et des formations pour permettre notamment aux personnels d’être capables de transcrire, d’exposer et de verbaliser nos principes d’action, l’indépendance, la neutralité, l’impartialité…” détaille Frédéric Penard. 

Dès qu’il y a ambiguïté sur la nature de l'action, le risque d’être pris pour cible grandit.Frédéric Penard, directeur général d'Action Contre la Faim

Autant de valeurs intrinsèques aux organisations humanitaires et qui assurent leur sécurité. C’est d’ailleurs l’une des principales recommandations du rapport publié cette semaine. Il faut “assurer une distinction claire entre un agenda politique/sécuritaire et une aide humanitaire fondée sur des principes visant à protéger les travailleurs et travailleuses humanitaires”

Autrement dit éviter toute politisation des opérations humanitaires - une tâche particulièrement difficile dans certaines zones comme le Sahel ou l’Ukraine. “C’est extrêmement important pour pouvoir lever toute ambiguïté sur l’action, car on considère que dès qu’il y a ambiguïté sur la nature de l'action, le risque d’être pris pour cible grandit.”

Quand des incidents ou des attaques ont lieu sur des internationaux, ou des grandes ONG comme Action contre la faim ou Médecins sans Frontières, on en parle. Mais cela représente une victime sur dix.Frédéric Penard, directeur général d'Action Contre la Faim

Autre point clé souligné dans le rapport : contrairement à ce que la couverture médiatique de ce type d’incidents pourrait laisser penser, dans 90% des cas, les victimes sont des actrices et acteurs locaux. “Quand des incidents ou des attaques ont lieu sur des internationaux, ou des grandes ONG comme Action contre la faim ou Médecins sans Frontières, on en parle”, déplore Frédéric Pénard. “Mais cela représente une victime sur dix. Les neuf autres sont relativement oubliés”.

Là aussi, la question des financements est essentiel car ces acteurs nationaux, plus souvent pris pour cible, appartiennent bien souvent à des structures plus petites, qui n’ont pas forcément les moyens de mettre en œuvre des protocoles de prévention ou d’accompagner les victimes après coup. 

(Re)voir → Environnement : le réchauffement climatique renforce la crise humanitaire au Sahel

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Or l’action des ONG, qu’il s’agisse de grandes organisations internationales ou de petites structures locales, est plus que jamais nécessaire. En 2023, 339 millions de personnes ont besoin d’assistance humanitaire. “Avec l’enlisement ou la multiplication des conflits armés, avec les catastrophes naturelles à répétition liées au dérèglement climatique, avec l’insécurité alimentaire qui s’étend dans l’Est de l’Afrique notamment, les défis humanitaires s’avèrent de plus en plus grands” met en garde Jean-Pierre Delomier. 

Dans ce contexte, “il est essentiel que la sécurité des travailleurs humanitaires soit préservée afin qu’ils puissent continuer à apporter leur assistance aux populations vulnérables”.