La Marche pour l'égalité et contre le racisme de 1983, quel bilan, 40 ans après ?

Le 15 octobre 1983, des jeunes habitants de quartiers populaires de la banlieue lyonnaise lancent un grand mouvement de contestation, la “Marche pour l’égalité des droits et contre le racisme”, depuis Marseille. L’enjeu est de rejoindre Paris pour faire part des doléances des jeunes issus de l’immigration, qui subissent un acharnement policier. La marche s’achève à Paris, le 3 décembre avec plus de 100 000 personnes l’ayant rejoint, faisant de cet événement, un fait majeur de la lutte antiraciste en France. 40 ans après, quel en est son héritage ?Récit.

Image
Photo d'archive des marcheurs qui défilent dans Paris, le 03 décembre 1983.

Photo d'archive des marcheurs qui défilent dans Paris, le 03 décembre 1983.

(Capture d'écran TV5MONDE/AFPTV, Dominique Faget)
Partager7 minutes de lecture

C'est une longue histoire, tout cela n'est pas tombé du ciel”, Le père Christian Delorme, était un acteur social important de la banlieue lyonnaise dans les années 1980. L’année 1983 est marquée par de nombreuses violences de la police envers les jeunes des quartiers populaires, notamment aux Minguettes à Vénissieux, en banlieue lyonnaise. “Il y a eu une grève de la faim, menée par des jeunes du quartier en mars 1983, suite à des affrontements avec la police”, explique-t-il. “J’étais en lien avec les jeunes de ce quartier, et j’avais suivi les étés chauds de 1981, 1982 et 1983. J’avais déjà mené en 81 une grève de la faim contre des expulsions de jeunes, qui avaient abouti”, poursuit-il.

Des étés meurtriers

Ces "étés chauds" sous fond de tension avec la police sont marqués par les noms de jeunes maghrébins tués ou blessés, par la police ou parfois par des citoyens français. Yazid Naili à Strasbourg, Ghruie Abdelkader à Valenton, Lahouari ben Mohamed à Marseille, Mohamed Larbi à Saint-Avertin, Ahmed Bouteldja et Wahid Hachichi à Lyon, Nasser M'raidi à Châtenay-Malabry, Abdenbi Guémiah à Nanterre sont quelques unes de ces victimes, fauchées entre 1980 et 1983.

C’est après le meurtre de Ahmed Bouteldja, à Lyon, en 1982 et la libération du policier de sa détention préventive que des violences éclatent, dans la banlieue lyonnaise, notamment aux Minguettes. Les jeunes dénoncent une répression policière abusive. Une douzaine d'entre eux décident donc d’entamer une grève de la faim en mars 1983. C’est à ce moment-là que l’association SOS Avenir Minguettes est créée. Les revendications sont nombreuses. Elles concernent notamment les “intimidations policières permanentes” et les poursuites judiciaires des jeunes arrêtés lors de ces affrontements. La police refuse d’y répondre. 

J'ai eu le temps de lui dire ‘Je vous en supplie, ne faites pas ça !’ Et il m'a tiré dessus. Toumi Djaïdja, membre fondateur de la Marche

Le 20 juin 1983, alors qu’il tentait d’aider un adolescent en prise avec un policier et son chien, le jeune président de SOS Avenir Minguettes, Toumi Djaïdja, alors âgé de 19 ans est blessé, par un tir à bout portant du policier. 

“Ce soir-là j’étais sorti et j’ai entendu des cris. J’ai vu ce gamin en prise avec le chien d'un policier. Je n’ai pas réfléchi. J'ai accouru pour lui porter secours. J'ai eu comme un pressentiment. En me retournant, je vois ce policier à deux mètres de moi qui me braque. J'ai eu le temps de lui dire ‘Je vous en supplie, ne faites pas ça !’ Et il m'a tiré dessus”, raconte Toumi Djaïdja. Je crois que ça a été la goutte de sang qui a fait déborder le vase”, décrit-il. C’est sur son lit d’hôpital, alors que la presse l’avait déjà annoncé mort, que le jeune homme décide d’organiser une grande marche à travers la France. 

“La marche n'a été qu'un aboutissement d'un combat antérieur, une grève de la faim, un sit-in pour dire que cette violence avait atteint un tel paroxysme qu'il fallait maintenant se lever et marcher, se bouger”, explique Toumi Djaïdja.

Départ de la Marche à Marseille

Le 15 octobre 1983, le cortège commence sa marche à Marseille, avec un petit groupe (au départ, 20 personnes). Inspiré par la marche sur Washington de Martin Luther King et des actions de Gandhi, le groupe se lance dans une marche non violente pour aller à la rencontre des Français et arriver à Paris porter leurs revendications au chef de l’État. Moins de deux mois plus tard, la Marche pour l’égalité et contre le racisme arrive à Paris, le 3 décembre, rassemblant alors plus de 100 000 personnes. Certains marcheurs ont été reçus à l’Elysée par le président socialiste François Mitterrand.

Il y avait à la fois une violence raciste très forte, qui était liée à la guerre d'Algérie [...] mais en même temps, on avait une société qui était sans doute plus solidaire à l’époque qu’elle ne l’est aujourd’hui. Père Christian Delorme, membre fondateur de la Marche

En effet, la Marche survient deux ans après l'élection de François Mitterrand, et l’arrivée de la gauche au pouvoir, en 1981. “Il s'est fait élire avec le thème ‘Changer la vie’ et il a été élu par l'Union de la gauche, mais également par tout un mouvement associatif à travers la France”, raconte le père Delorme. 

“Ce mouvement associatif va soutenir la Marche, partout en France. La gauche de l’époque vient de ce militantisme de terrain. Il y avait des contacts possibles. Beaucoup plus qu’aujourd’hui”, précise-t-il. “Ce qui est paradoxal, c’est qu’il y avait à la fois une violence raciste très forte, qui était liée à la guerre d'Algérie ou encore aux réseaux pro OAS (Organisation clandestine civilo-militaire opposée à l'indépendance algérienne après l'échec du putsch militaire d'Alger d'avril 1961, Larousse) qui étaient très présents, avec l’horreur de ces meurtres racistes, mais en même temps, on avait une société qui était sans doute plus solidaire à l’époque qu’elle ne l’est aujourd’hui”, conclut le père Delorme. 

Parmi les marcheurs originaux se trouvaient Farid Arar, Djamel Atallah, Toumi Djaïdja, Patrick Henry, Farid Lahzar, Brahim Rezazga, Farouk Sekkai, Toufik Kabouya, Kheira Rahmani, Abdessatar, dit « Amstar », Farid L’Haoua, Fatima Mehallel.

D’autres militants de quartiers populaires ont rejoint la Marche en route et la coordination nationale, composée de comités et associations locales un peu partout en France. Salika Amara, originaire de Seine St Denis est l’une d’entre eux. En 1981, la gauche au pouvoir autorise les étrangers à se constituer en association. Fleurissent alors de nombreuses structures dans les quartiers populaires. L’ANGI (Association de la nouvelle génération immigrée) en fait partie et Salika en est la présidente. Elle participe ensuite au “collectif parisien pour la Marche”. Nous étions déjà assez actifs, nous étions déjà des ‘anciens’. Déjà, nous oeuvrions dans les cités dans les années 1970. Avec cette loi, nous avons été l’une des premières associations créées”, explique l’enseignante à la retraite. 

“En 1983, il nous a semblé important de soutenir cette Marche pour plusieurs raisons. D'abord, parce que c'était innovant. Ensuite, ces jeunes pouvaient être nos petits frères. Moi, je venais d’avoir 28 ans, ils en avaient à peine 20. Nous étions déjà des militants aguerris, avec un passé derrière nous. Il était normal de les soutenir”, raconte Salika. 

La décision de ces jeunes de réagir par la non violence a surpris à l’époque. “Tout le monde attendait que ces jeunes s’expriment dans la violence, vu les exactions policières qu’ils subissaient. Ceux qu’on appelait alors ‘la seconde génération d’immigrés’ étaient considérés comme des délinquants. Quand ils ont décidé de traverser la France, cela a surpris tout le monde”, surenchérit la militante. 

Alors en attendant que la Marche arrive à Paris, le collectif parisien pour la Marche organise des marches locales. “Nous aussi, nous avons marché sur Paris, à Beaubourg, Place Saint-Michel. Notre marche a démarré le 17 octobre 1983, pour rappeler l’histoire violente des Algériens (le 17 octobre 1961, ndlr). À l’époque personne n’en parlait”, énonce Salika Amara. Pour rappel, le 17 octobre 1961, en pleine guerre d'indépendance en Algérie, le Front de libération nationale (FLN) organise une marche pacifiste d'Algériens en France en contestation au couvre-feu appliqué uniquement aux Algériens. La police fait feu sur les manifestants, jetant à la Seine des dizaines d'Algériens et Algériennes. Les historiens parlent de plus de 200 morts lors de ce massacre. 

Crime raciste pendant la Marche

Un mois après le début de la marche, un nouveau crime raciste vient choquer les marcheurs et l’opinion publique. Dans la nuit du 14 novembre, Habib Grimzi, est défenestré du train Bordeaux - Vintimille par un groupe de légionnaires. La question des crimes racistes revient au centre du mouvement. Des familles de victimes viendront d’ailleurs défiler le 3 décembre à l’arrivée du cortège à Paris. 

“Le 14 novembre, à cause de la défenestration de Habib Grimzi, la France se réveille. L’opinion publique prend conscience de ce racisme. On avait un groupe de jeunes anonymes qui traversent le pays depuis deux mois, qui étaient bien accueillis partout où ils passaient. Un mois après, on a cet acte purement raciste. La France se réveille avec cela, sous le choc”, raconte Salika Amara.

Pour les gens de ma génération, c’était une exaltation absolument incroyable et pour le pouvoir et ceux qui pensaient que les quartiers avaient été plus ou moins tenus sous contrôle, c'était inquiétant. Nacira Guenif-Souleimas, sociologue

“Cette première Marche (il y en a eu une deuxième le 1er décembre 1984, appelée "Convergence 84", à Paris, beaucoup moins suivie, ndlr); c'était une véritable effervescence, à la fois émotionnelle, intellectuelle et politique”, explique la sociologue Nacira Guenif-Souleimas. “Tout le monde a été débordé par la dynamique de la Marche. Pour les gens de ma génération, c’était une exaltation absolument incroyable et pour le pouvoir et ceux qui pensaient que les quartiers avaient été plus ou moins tenus sous contrôle, c'était inquiétant. Certains jeunes ont pu considérer que c'était le moment de se saisir de cette dynamique. Mais ils ont été mis en minorité. Dès 1984, les choses étaient en train de rentrer dans l'ordre. S’est amorcée ensuite une autre séquence, qui s’est vite traduite par une forme de répression”, poursuit-elle.

Après la Marche, les promesses peinent à arriver. La seule avancée a été l’obtention d’une carte unique de séjour de 10 ans pour les immigrés, le 17 juillet 1984. Auparavant, il y avait une double carte de séjour et de travail pour les étrangers. Pour de nombreux participants à la Marche, il y a eu une volonté politique d’éteindre le mouvement. 

Instrumentalisation de la lutte

Pour elle, l'obtention de la carte de séjour de 10 ans à l’issue de la Marche est un leurre : “Ce n’est pas la Marche qui l’a obtenue. Il y avait déjà de nombreuses associations qui travaillaient sur le sujet, depuis les années 70. D’ailleurs les immigrés algériens l’avaient déjà, suite aux accords d’Evian. Les autres immigrés en étaient exclus. Il y a eu ce rééquilibrage à ce moment-là, cette pseudo-égalité”, déclare-t-elle. “Ces ‘cadeaux’ sont des leurres. Sans moyen financier, on ne pouvait rien faire”, poursuit-elle.

On a cherché à asphyxier tous nos mouvements pour mettre en avant une association créée juste après, à savoir SOS Racisme. Salika Amara, militante de terrain

Salika Amara, comme tant d'autres militants de cette époque, dénonce une instrumentalisation politique de ce mouvement. 

“On a cherché à asphyxier tous nos mouvements pour mettre en avant une association créée juste après, à savoir SOS Racisme. Nous avons lutté en demandant l’égalité et la réponse a été de nous sucrer cette lutte contre le racisme, en appelant notre marche ‘Marche des beurs’” par exemple, décrit amèrement Salika Amara. “Et on en a fait un racisme uniquement moral et on a mis de côté ainsi le racisme institutionnel, le racisme systémique comme on le dit aujourd'hui”, rappelle-t-elle. 

Une constatation que partage le père Delorme. Participant à une discussion lors d’un événement au centre Pompidou à Paris, le 10 novembre 2023, intitulé “Ouvrir la marche, 1983-2023 : 40 ans de lutte contre le racisme”, il a déclaré que le gouvernement de l’époque avait soutenu un “antiracisme moral, plutôt qu’un antiracisme de luttes politiques, avec la création de SOS Racisme”

Une accusation que rejette Dominique Sopo, actuel président de SOS Racisme. 

“SOS Racisme n'a pas coupé l'herbe sous le pied de la lutte contre le racisme”, énonce-t-il avec véhémence. "Nous avons brassé des générations de militants, qui ont lutté contre le racisme. En quoi SOS Racisme aurait amoindri la lutte ? Nous sommes une association qui a toujours dit qu'il fallait être en lien avec les institutions. S'il y a des personnes qui veulent mener d'autres formes de lutte, libre à elles de le faire. Mais que l'on dise que les partis ou les pouvoirs publics préfèrent telle ou telle forme de lutte ne signifie pas que ceux qui organisent cette forme de la lutte seraient responsables du moindre écrasement”, se justifie-t-il. 

Pour la sociologue Nacira Guénif-Souleimas, “l'antiracisme moral de SOS Racisme a totalement désactivé la lutte en France". "Les mouvements de contestation se sont alors reposés sur les institutions pour mener la lutte.  Aujourd'hui, nous avons une vision beaucoup plus claire du paysage des luttes depuis 1983 et même avant. Nous comprenons effectivement que SOS Racisme a été a été mise en place pour désamorcer la dynamique politique qui était à l'œuvre dans les quartiers populaires”, reprend-elle. 

“Nous savons maintenant que l'antiracisme moral a été une véritable malédiction. A l’époque, de nombreux collectifs se constituaient au moment des morts de jeunes par la police. Leur choix était soit d’être cooptés par SOS Racisme, soit ils étaient renvoyés à leur insignifiance, c'est -à -dire sans aucune marge de manœuvre, sans aucune possibilité de se faire entendre”, déplore Nacira Guénif-Souleimas. “Il y avait un sentiment d'injustice qui a été alimenté par le fonctionnement de SOS Racisme, par le fait qu'ils étaient soutenus de façon outrageusement visible par l'État avec des dotations financières”, conclut-elle.

Néanmoins, pour l’ancienne marcheuse Salika Amara, la dynamique n’est pas brisée. “Nous sommes dans les 40 ans de la marche. Avec certains des anciens acteurs, nous avons mis en place une nouvelle coordination nationale. Et il faut rappeler une chose. La marche de 1983 n’est pas un mythe fondateur. Elle a apporté plusieurs choses mais elle s’inscrit dans une histoire qu’il ne faut pas oublier, celle des luttes de l’immigration, notamment des grèves ouvrières de 1973”, explique la militante. En effet, en 1973, des mouvements de contestations d'ouvriers maghrébins ont été lancés avec la première grève générale des travailleurs maghrébins contre le racisme, appuyée par le mouvement des travailleurs arabes (MTA), fondé en 1972.  La chercheuse indépendante Hajer Ben Boubaker a d'ailleurs réalisé un documentaire audio sur cette histoire,"Une histoire du Mouvement des travailleurs arabes" pour France Culture

Pourtant, cet engagement a eu une conséquence insoupçonnée pour ces jeunes issus de l’immigration, celle de la fin du “mythe du retour”. Dans l’esprit de nombreux immigrés, notamment maghrébins, subsistait encore l’idée ou la possibilité de retourner dans leur pays. “Les parents ont compris à ce moment-là que leurs enfants ne retourneraient jamais au pays. L’État l’a compris aussi mais n’avait pas investi dans cette jeunesse auparavant, car il pensait qu’elle allait partir”, explique Salika Amara.

Effacement de la mémoire collective

Reste l’effacement de cette marche dans la mémoire collective nationale. Interrogé à ce sujet, Toumi Djaïdja répond laconiquement : “Quand tu veux tuer quelqu'un deux fois, tu ne parles pas de lui. Tout simplement”. Il reprend “La mémoire, elle se nourrit d'histoires. Nous avions bien compris que cette petite histoire, il fallait qu'elle rentre dans la grande. 40 ans, au niveau de l’histoire, ce n’est pas grand chose pourtant”. 

Il s'agit d’une amnésie volontaire fabriquée et destinée à perpétuer le mythe d’une France qui ne serait pas concernée par les questions raciales. Rokhaya Diallo, journaliste et réalisatrice

Pour la journaliste et réalisatrice Rokhaya Diallo, initiatrice de ce week-end au Centre Pompidou autour des 40 ans de la Marche et réalisatrice d’un documentaire sur le sujet, “Les Marches de la Liberté”, cet oubli collectif est une sorte “d’amnésie volontaire fabriquée et destinée à perpétuer le mythe d’une France qui ne serait pas concernée par les questions raciales”. “Cela contribue à nous déposséder de cette lutte, de ces références, nous, enfants d'immigrés en France, issus de l'immigration post-coloniale”, explique-t-elle.

“Pourtant la mémoire de cette marche continue à traverser les décennies”, reprend le père Christian Delorme. “C’est assez intéressant. Cette marche a été d’abord la première grande manifestation antiraciste dans l’histoire de France. Et puis elle a signifié l’émergence de toute une jeunesse issue de ces immigrations postcoloniales qui s’éveillent alors à la nationalité française, qui veut exister, être reconnue et respectée. Cette marche pour l’égalité, c’est une marche républicaine et fraternelle avant tout”, conclut-il.