Mémoires d'Algérie 1962-2022 : "Nous avons perdu le pays, nos biens, et une certaine joie de vivre"

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Jean Monneret profil
"Nous avons dégagé, et nous avons aussi été dégagés", estime Jean Monneret, rapatrié d'Algérie.
© TV5MONDE / Benjamin Béraud
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Rencontre - En 1961, un an avant l'indépendance, Jean Monneret quitte l'Algérie où il est né en 1939 et où sa famille vit depuis les premiers temps de la colonisation française, dans les années 1830. Ses parents suivront quelques mois plus tard, direction la France, lorsque viendra l'indépendance algérienne. Jean Monneret est un Pied-noir, un rapatrié et un historien. Soixante ans plus tard, sa "mélancolie" reste intacte quand il évoque cet "arrachement" que fut son départ.

TV5MONDE : Vous quittez l’Algérie en 1961, un an avant l’indépendance. Quel est votre état d’esprit au moment de tourner cette page ? 

Jean Monneret : Je quitte l'Algérie avec le cœur brisé. A l’époque, j'ai acquis la conviction que, d'une part, l'indépendance du pays est inéluctable, même si ce n’est pas dans l’immédiat. Il y a donc ce regret, ou plutôt cette mélancolie en pensant que la jeunesse que j'avais vécue, le pays dans lequel j'ai vécu, la société dans laquelle j'avais vécu n’existerait plus. Avec ses bons et ses mauvais côtés, ne tombons pas dans une espèce d'idéalisation. 
Dès cette époque, certains parlent de dégagement. C'est un peu l'idée que j'en garde aujourd'hui : nous avons dégagé. Nous avons été aussi dégagés dans une certaine mesure. 

TV5MONDE : Vous partez pour des raisons personnelles, en l’occurrence vos études, mais ce départ vous paraît alors inéluctable. 

Jean Monneret : Oui, en fait, il y a deux raisons. D'une part, j'avais terminé le lycée et il fallait aller à la faculté. La faculté d'Alger, à l'époque, était très troublée par des grèves de toutes sortes de choses. Il y avait des manifestations d'étudiants. Le fonctionnement de la faculté était un peu erratique. Je pensais donc que je ferais de meilleures études à Paris. En outre, j'avoue que j'étais un peu lassé aussi de cette atmosphère de guerre. Vous savez, ces derniers mois, les citoyens français se sont beaucoup plaints du confinement, du couvre-feu, etc... Mais il faut se souvenir que nous avons vécu huit ans de couvre-feu et des confinements. A l’époque, en Algérie, vous ne pouviez pas monter dans un autobus sans être fouillé par exemple. Et puis, d’un autre côté, je n'avais pas, contrairement à beaucoup de mes compatriotes, une foi bien grande en l'avenir. J'étais persuadé que, compte tenu de l'évolution du monde, de la situation internationale, l'indépendance de l'Algérie que personnellement je ne souhaitais pas, me paraissait inéluctable. Il valait donc mieux me mettre un peu en retrait des événements.  

Archive Jean Monneret enfant
Jean Monneret (à gauche), enfant à Alger en train de jouer avec l'un de ses voisins en 1945.
© Collection privée Jean Monneret

TV5MONDE : Si vous partez dès 1961, votre famille et notamment vos parents ne gagneront la France que plusieurs mois plus tard, au moment de l’indépendance, comme des dizaines de milliers d’autres personnes. 

Jean Monneret : On voyait à la télévision, on apprenait dans les journaux que les Pieds-Noirs déboulaient par milliers dans les ports de métropole comme Marseille. Parmi eux, mes parents pour qui quitter l'Algérie avait été très difficile.  
C'est inoubliable, non pas au sens d'un événement heureux. Ce sont des événements qui vous marquent à jamais. C'était un arrachement. En un laps de temps très court, vous apprenez qu’il faut partir, sans être sûr de pouvoir revenir. Ce qui était à vous n'est plus à vous. Il y a des gens qui arrivent, qui occupent votre appartement ou votre maison. Ce sont des choses horribles, sans parler des morts, des blessés et des gens dont on entend dire qu'ils ne sont plus là, qu’il y a eu des enlèvements. Ce sont des choses qui ne s’oublient pas. D'autant que, je crois pouvoir dire que l'accueil réservé aux rapatriés n'étaient pas non plus très agréable. Comme disait Brassens, nous avons été accueillis “à bras fermés”.  Il faut s'imaginer des gens qui croyaient beaucoup en la France, qui avaient un état d'esprit patriotique très différent de celui de la métropole, et qui constatent que la métropole se désintéresse d'eux et de leur sort.  

Ce sont des événements qui vous marquent à jamais. C'était un arrachement.

Jean Monneret, rapatrié d'Algérie.

Nous avons alors perdu le pays, nous avons perdu nos biens qui, dans le cas de ma famille n'étaient pas très vastes, mais nous avons perdu aussi une certaine joie de vivre, un certain équilibre. 

TV5MONDE : En quittant l’Algérie à 21 ans, vous tournez une page importante de votre vie, on l’a compris. Quels souvenirs gardez-vous de votre vie à Alger ?  

Jean Monneret : Le conflit algérien avait commencé en 1954, mais pour les Algérois il a commencé à prendre une tournure visible, palpable, en 1956. Je me souviens par exemple d’un jour où, alors que nous sommes sortis de cours à midi, nous nous dirigeons tout naturellement vers la station de tramway qui est en face du lycée. Là, tout est bloqué, il y a des militaires, nous essayons de comprendre. Et là, je me rappelle très bien apercevoir, pas très loin, un Musulman renversé sur le dos [NDLR, le terme "musulman" sert à qualifier les autochtones algériens]. Il avait été abattu par le FLN. J'avais quinze ans. ce sont des choses qu'on n'oublie pas. Je m’en souviens même comme si c’était hier.  

"La valise plutôt que le cercueil"

L'expression est devenue un slogan pour évoquer ceux que l'on a appelés les Pieds-noirs ou, de manière plus précise, les rapatriés, le premier terme étant flou tant par son origine que par sa définition exacte. Les rapatriés sont estimés à environ 800.000 entre 1954, début de la guerre d'Algérie et les premiers mois de 1962, lors de l'indépendance. Ces rapatriés sont, en général, et c'est le cas de Jean Monneret, des Français dont les familles se sont installées en Algérie dès les années 1830, début de la colonisation française du pays.

TV5MONDE : En 1961, quand vous quittez Alger, c’est donc aussi avec l’espoir de sortir de cette situation de guerre. Néanmoins, dans ce qui est encore la métropole, le conflit existe également.  

Jean Monneret : La différence, si je regarde les choses par le bout de la lorgnette, c’est que j'arrive dans un pays où il n'y a pas de couvre-feu, où l’on peut se coucher à l'heure que l'on veut. On peut aller au cinéma, rentrer tard, aller en boîte de nuit. A ce moment-là, je respire. Mais il faut bien le dire : très vite, on est rejoint par le conflit. Il était déjà transposé dans la métropole puisqu'il existe à ce moment-là à Paris, deux grands “quartiers africains”. Barbès, qui a gardé ces caractéristiques aujourd’hui encore mais aussi, et cela semble complètement oublié, le quartier Mouffetard, la rue de la Huchette, le bas du boulevard Saint-Michel [NDLR, une partie du Quartier latin dans le 5e arrondissement]. Il y avait là beaucoup de commerces algériens ou marocains aussi. Et il y avait une organisation FLN loin d'être inactive ! Elle organisait des attentats contre la police, contre des commissariats quasi-quotidiennement [NDLR, une trentaine d'attaques contre la police française commises par le FLN du 29 août au 3 octobre 1961]. 

Jean Monneret photo de face
Né en 1939, Jean Monneret a quitté l'Algérie en 1961. Historien, il a écrit sur la mémoire des rapatriés et il ne cache pas une certaine nostalgie de l'Algérie française.
© TV5MONDE / Benjamin Béraud

TV5MONDE : Soixante ans après, on ressent toujours énormément de crispations lorsque l’on aborde la question de la guerre d’Algérie, de la colonisation, de l’indépendance aussi. De votre point de vue, qu’est ce qui a été raté dans cette séparation ? Comment peut-on désamorcer ce traumatisme très prégnant ?  

Jean Monneret : D'abord, au risque de risque de passer pour un matérialiste endurci, ce qui n’est pas mon cas, je pense que les gens qui ont perdu leurs biens là-bas méritaient que l'on s'occupe de leur faciliter la vie. Ce n'est que très lentement, des années après, que la question d'une indemnisation a été envisagée, sous la présidence de Giscard d'Estaing (entre 1974 et 1981, NDLR). Par conséquent, pendant longtemps, les compatriotes ont eu le sentiment que non seulement ils avaient tout perdu, mais qu'en outre, la France s’en fichait. C’était d’autant plus dur que, pendant la guerre mondiale, les Algériens, particulièrement parmi les Pieds-noirs, avaient été surmobilisés pour participer aux opérations en Tunisie, en Italie, au débarquement en Provence... J'avais le sentiment que nous avions contribué à la libération de la France.

Les gens qui ont perdu leurs biens là-bas méritaient que l'on s'occupe de leur faciliter la vie.

Jean Monneret, rapatrié d'Algérie.

Ensuite, il y a tout ce qui s'est dit dans les médias, à la télévision. Cela a été tout de même très déséquilibré. Une vision dominante nettement anticoloniale s’est imposée. Alors, en tant qu'historien, je sais très bien que les choses là-bas étaient compliquées : il ne s'agit pas de faire des récits à l'eau de rose, mais, du point de vue des Pieds-Noirs, ça a été une sorte de troisième peine. Il y a eu ce sentiment d'une grande injustice. Il y avait cette idée pour beaucoup depuis qu'il n’y avait aucune considération pour leurs souffrances.