Mouvements protestataires dans le monde : "non, ce n'est pas une révolte globale"

Algérie, Chili, Guinée, Liban, Hong-Kong... Ces dernières semaines, la colère populaire se fait entendre sur presque tous les continents. Des contestations politiques ou sociales qualifiées à tort de révolte ou de lutte globale. C'est ce que nous explique Mathilde Larrère, historienne spécialiste des relations des citoyens à l'État. Entretien. 
 
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Un manifestant anti-gouvernement dans les rues de Santiago au Chili, le 29 octobre 2019. 
Un manifestant anti-gouvernement dans les rues de Santiago au Chili, le 29 octobre 2019. 
©AP Photo/Rodrigo Abd
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Des mouvements massifs de protestation ont émergé ces derniers jours sur presque tous les continents du globe. Les revendications des manifestants sont sociales et politiques, contre la hausse de taxes ici, contre des pouvoirs corrompus ailleurs. 

Pour Mathilde Larrère, spécialiste des relations des citoyens à l'État, la lutte des insurgés ne s'inscrit pas dans une seule et même dynamique de lutte globale, contrairement à l'image d'un mouvement uniforme que peuvent véhiculer certains médias. 

Dans l'Histoire, il y a eu des révoltes plus globales


TV5MONDE : Peut-on parler de "révolte globale" ?

Mathile Larrère : Ce n'est pas une révolte globale. Je dirais qu’il y a des révoltes simultanées et des connexions entre des mouvements qui peuvent donner l’impression d’une révolte globale. Mais ce n’est pas la même. Les contextes, les éléments déclencheurs, les régimes sont différents. Dans l’Histoire, il y a eu des révoltes plus globales, déclenchées pour les mêmes raisons et dans les mêmes buts. Mais ici, nous faisons face à une simultanéité des révoltes. Ce n’est pas la même chose.


Pourquoi cette simultanéité entre les différents mouvements sociaux ?

Dans toute l’histoire des circulations révolutionnaires, voir qu’un peuple se soulève à un endroit donne à l’autre l’envie d’un passage à l’acte. C’est classique. Mais évidemment, avant, ça prenait le temps que la nouvelle arrive, qu’elle circule, qu’on en prenne la mesure. Désormais, il y a une espèce d’immédiateté qui est nécessairement créée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication et qui crée une véritable accélération dans la simultanéité.

En 1968, il y avait aussi une grande connexion entre les différents mouvements. Quand la Sorbonne a été occupée, cela s’est su et ça a aussi entraîné des réveils ou des passages à l’acte. 

Les révoltes de 1968

L’année 1968 voit éclater des révoltes, principalement étudiantes et un peu partout dans le monde. 
- Initié par le Premier ministre et la jeunesse, le « Printemps de Prague » en Tchécoslovaquie marque la volonté de libéraliser le pays et de se dégager du carcan soviétique. Le mouvement est écrasé par les chars russes. 
- En Italie, le mouvement étudiant qui occupe l’université de Rome, va décroître avec les élections de mai 68. Peu après, les ouvriers se révoltent et organisent une grève générale qui se solde par un succès pour les syndicats. 
- En Chine, c’est la révolution culturelle. Mao se rebelle contre la vieille garde et envahit la cité interdite. 
 -En France, une révolte étudiante bourgeoise, spontanée et « antiautoritaire » éclate. C’est la remise en cause des institutions traditionnelles et la révolution des moeurs.
- Au Mexique, une forte contestation étudiante est violemment réprimée, les forces de l’ordre tirent sur la foule. 
- Aux États-Unis, des émeutes éclatent dans les grandes villes après la mort de Martin Luther King pour réclamer des droits civiques puis contre la guerre au Vietnam, enfin pour réclamer plus de droits pour les femmes. 
- D’autres mouvements sociaux éclatent la même année au Sénégal, en Irlande du Nord, au Liban, à Zurich, au Canada. 

Tous les photographes veulent prendre le geste du "lanceur de Banksy"


Nous avons pourtant le sentiment d’observer le même type de mouvement par les images qui sont véhiculées…

Les photographes, les journalistes et ensuite les rédactions qui choisissent les photographies tendent à sélectionner la même image. Une espèce d’image iconique de la révolte. Sur un certain nombre de clichés, il est pratiquement impossible de dire si on est au Chili ou au Liban. Tous les photographes veulent immortaliser ce qui s'apparente au geste du "lanceur" de Banksy (voir notre photo principale, ndlr) et on prend les forces de l’ordre avec la même pose. Tout cela tend à créer une grande uniformité entre ces mouvements. 

En plus, les symboles utilisés par les manifestants se retrouvent d’un endroit à l’autre. Ainsi, on  remarque les masques du Joker, ou ceux d’Anonymous avant (du héros de la Bd de David Lloyd "V pour Vendetta", ndlr).

​Tout cela donne une impression de globalité et d’unicité des mouvements. C’est le principe de l’internationalisme : un sentiment intensément vécu par les peuples soulevés quand il y en a plusieurs et qui crée et tisse des liens.


Quels sont les différents types de manifestations observés ?

Deux répertoires d’actions coexistent. Tout d'abord pacifique et massif, c'est la manifestation de masse. On la retrouve dans plusieurs villes au Chili ou encore à Barcelone avec la grande marche. C’est un répertoire d’action qui insiste sur l'effet de masse populaire et qui n’est pas dans une incitation à la violence ou à l’action directe.

Du fait des interdictions et des répressions de ces manifestations pacifiques, un autre répertoire d’action peut voir le jour qui a recours à des formes insurrectionnelles de violence, d’affrontements directs avec les forces de l’ordre, de barricades enflammées, etc. 

Ces deux répertoires d’actions sont liés l’un à l’autre. Ils sont assez poreux et c’est très souvent la répression de la manifestation qui va entraîner le passage à des formes insurrectionnelles.

S'il y a du monde, marcher pacifiquement peut suffire.

Marcher pacifiquement peut-il suffire pour obtenir ce que l’on veut ?

S'il y a du monde, marcher pacifiquement peut suffire, oui. Mais cela dépend aussi du type de régime. Si nous sommes dans un régime démocratique où même si la répression est sévère, on ne tire pas sur le peuple, alors vient un moment où le pouvoir cède. Le risque de jouer sur l’essoufflement du mouvement, c’est de se retrouver face à une radicalisation. Au début, la plupart des mouvements demandent juste des réformes. La révolte vient quand tout le processus de réforme a été bloqué du fait du pouvoir ou des privilégiés. C’est vraiment le propre de la révolution.
 

Même si le gouvernement cède, c’est déjà trop tard.

Quels sont les mécanismes qui déterminent la radicalisation d'un mouvement, ou alors son épuisement ? 

Si face à une manifestation massive et pacifique, le pouvoir recule et fait des compromis dans un temps assez court, cela peut arrêter un mouvement. Mais si le pouvoir met du temps à agir et en plus, est répressif, cela laisse place à des processus de politisation et de conscientisation qui rajoutent de nouvelles revendications.

Ainsi, même si le gouvernement se met à céder sur le problème de départ, c’est déjà trop tard. Le mouvement a eu son processus de politisation, il n’accepte plus simplement la levée de la réforme.

Toute la difficulté, c’est de savoir jusqu’à quel point le gouvernement est prêt à réprimer. S’il n’est pas prêt à aller très loin, cela signifie qu’il fléchira si les manifestants ne cèdent pas. Ce qui peut souvent pousser à faire fléchir le gouvernement, ce sont aussi des segments des classes dirigeantes qui lâcheraient l’État. L’armée, les économistes …

Au XIXe siècle, ils n’existaient pas de chefs ni de structures, mais les révolutionnaires arrivaient quand même à leurs fins.

Est-il possible d’arriver à ses fins quand on est un mouvement sans leader ? La plupart des mouvements actuels n’en ont pas...

Lors des révoltes du XIXe siècle, ils n’existaient pas de chefs ni de structures, mais les révolutionnaires arrivaient quand même à leurs fins. Dans les phases insurrectionnelles, il n’y a pas de leaders, c’est normal. Après ces phases apparaissent les relais politiques, qui seront acceptés par les révolutionnaires, ou pas.

La grosse différence de notre époque avec le XIXe siècle, c’est qu’il n’y avait pas de représentation du système démocratique. Il existait donc des attentes démocratiques et de l’espoir. On pensait qu’avec un système plus représentatif, on pourrait obtenir satisfaction.

Actuellement, la crise démocratique est réelle et s’accompagne d’un manque de confiance en la représentativité. On ne croit plus aux représentants, ou en tout cas, ceux qui étaient représentants par le passé ont été délégitimés. 

Quelles sont les issues possibles de ces mouvements de contestation et de révolte ?
 
Il y a des pays dans lesquels le gouvernement doit céder ou démissionner. Le « dégagisme » fait souvent partie des attentes du peuple. Mais la troisième étape, qui est aussi un saut dans le vide et les gens en ont conscience, est la création d’assemblées constituantes. Il existe un certain nombre de territoires où l’on demande des nouvelles constitutions. Au Chili, on en réclame une, par exemple. En ce sens, engager un processus constitutionnel peut aussi apaiser les tensions et amener à la fin d’un mouvement.