Offensive turque en Syrie : pourquoi le président Erdogan s'attaque aux Kurdes ?

Trois jours à peine après l'annonce par Donald Trump du retrait des soldats américains, l'armée turque a lancé ce 9 octobre une opération militaire dans le nord de la Syrie contre les forces kurdes locales, alliées de la coalition occidentale. L'offensive, déjà meurtrière, provoque un exode des populations et une réprobation presque unanime dans la "communauté internationale". Réuni ce jeudi en urgence, le Conseil de Sécurité de l'ONU ne s'est accordé sur aucune résolution contraignante. Cinq questions et réponses pour comprendre cette nouvelle crise.
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Akcakale
Bombardements sur le territoire syrien ce 10 octobre 2019 (photo prise depuis la ville turque frontalière de Akcalale).
(AP Photo/Lefteris Pitarakis)
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Que signifie l’incursion turque au Nord de la Syrie ?

Qu’une nouvelle bataille débute dans cette région très inflammable, dont il est encore difficile de mesurer les développements. Pour l’instant, la Turquie a débuté ce mercredi 9 octobre une opération militaire d'envergure dans le nord syrien près de la frontière avec la Turquie.

Des « raids aérien » ainsi que des tirs d'artillerie ont visé la ville de Ras al-Aïn et ses environs ainsi que celle de Tal Abyad. Une quinzaine de morts sont déjà rapportés par l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), selon lequel près de 60 000 civils fuient ce 11 octobre les zones bombardées.

> Retour sur l'offensive turque de mercredi 9 octobre :

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Des sources rapportées par l'OSDH font état ce jeudi de difficultés rencontrées par les forces turques sur le terrain. Une douzaine de supplétifs syriens d'Ankara auraient été tués .  Avec une couverture de feu intense, les forces turques tentent de prendre d'assaut la petite ville Darbasiyah, qui est presque vide de ses habitants, indique l'OSDH.

Quoiqu'il en soit, il ne s'agit pas cette fois d'incidents sporadiques. Ankara avait un peu plus tôt annoncé clairement le lancement d’une offensive par un tweet du président Erdogan : « Les Forces armées turques et l'Armée nationale syrienne  [rebelles syriens supposés combattre le régime de Damas et soutenus par Ankara] ont débuté l'opération "Source de paix" dans le nord de la Syrie ».

Le ministère turc de la Défense a confirmé en soirée que des militaires turcs et leurs supplétifs syriens avaient pénétré en Syrie, marquant le début de la phase terrestre de l'opération : « Les forces aériennes et l'artillerie ont jusqu'ici frappé 181 cibles appartenant au groupe terroriste ». Le mot "terroriste" désignant les Kurdes dans la langue d'Ankara.

L'intention n’était pas un mystère et les signaux clignotaient depuis longtemps. L’annonce dimanche du retrait des sodats américains de la zone par Donald Trump a ouvert la voie mais le fait qu’il n’ait pas fallu aux Turcs plus de quarante-huit heures pour passer à l’offensive indique clairement que tout était prêt. Les premiers mouvements de troupes ont commencé dès lundi. Cette invasion, dont la Turquie menaçait depuis plusieurs mois, est la troisième depuis 2016.

Que veulent les Turcs ?

Selon le président Erdogan l’opération vise « les terroristes des YPG [branche armée de l’Union démocratique kurde] et de Daech » et a pour objectif de mettre en place une « zone de sécurité » dans le nord-est de la Syrie. « La zone de sécurité que nous allons créer va permettre le retour des réfugiés syriens dans leur pays », a-t-il ajouté.

En réalité, l’ennemi d’Ankara n’est aucunement Daech mais les Kurdes, leurs structures et leurs combattants.

Répartis sur quatre pays (Syrie, Iran, Turquie,Irak, sans parler des diasporas), ceux-ci n’ont jamais possédé d’État en tant que tel, en dépit de leur rôle actif dans les conflits du XXème siècle et les remodelages de frontières. Leur simple aspiration à un tel projet est considérée comme un outrage et un danger par la Turquie, elle-même relativement jeune, cimentée dans le nationalisme du kémalisme, et dont le quart de la population est kurde.

L’inquiétude s’est accrue dans les années 1980, lorsque s’est développée en Anatolie (Est du pays, de population kurde) une rébellion armée menée par le PKK (Parti de travailleurs du Kurdistan). Ankara détient depuis 20 ans en prison son chef charismatique, Abdullah Öcalan.

A la faveur du coup d’État manqué de juillet 2016 (auquel les Kurdes étaient parfaitement étrangers), Erdogan a impitoyablement réprimé un parti de gauche kurde démocrate, pacifique et représenté au parlement, le HDP, jetant en prison ses dirigeants qui étaient députés ou, comme Selahattin Demirtaş, son adversaire à l’élection présidentielle.

S’il a diminué  par l’effet de sa répression, le « péril kurde » reste l’obsession du régime d’Erdogan. En outre, la Turquie a vu se constituer en Irak, par un effet indirect de la Guerre du Golfe, une entité quasi-indépendante (le « Kurdistan irakien ») sous parapluie américain, à sa frontière. Elle entend par dessus tout empêcher la création d’une autre entité de même type en Syrie.

À la faveur de la rébellion contre Damas (dans laquelle les Kurdes ont observé une certaine neutralité), l’Union démocratique kurde a obtenu comme ses frères (d’ailleurs ennemis) d’Irak une assez grande autonomie avec, en 2016, la création d'une « région fédérale » composée de trois cantons: Afrine (nord-ouest) dans la province d'Alep, Euphrate (nord) sur une partie des provinces d'Alep et de Raqa et Jaziré (nord-est) qui correspond à la province de Hassaké. Qu’elle soit de surcroît dotée d’une armée de fait (la milice YPG) bénie par la coalition occidentale est intolérable aux yeux du maître d’Ankara.

D’après le quotidien turc Hürriyet, la Turquie envisage dans un premier temps de prendre le contrôle d’une bande de territoire à la frontière longue de 120 km et profonde d’une trentaine de kilomètres, allant des villes de Tal Abyad à Ras al-Aïn. Une « zone de sécurité » réclamée depuis plusieurs mois à Washington par Erdogan, qui voudrait y installer une partie des 3,6 millions de Syriens réfugiés en Turquie.

Mais ses troupes s’efforceront également, selon toutes probabilités, d’anéantir au passage les forces YPG qu’Ankara qualifie de « terroristes » et qui ont fortement aidé les Occidentaux contre Daech. Il a suffi de quelques mots à Donald Trump pour les sacrifier dimanche.
 

Pourquoi ce revirement américain ?

C’est le point le plus obscur car il doit plus à la psychologie incertaine de Donald Trump qu’à une doctrine rationnelle. Celui-ci a d’ailleurs soufflé le chaud et le froid en moins de vingt-quatre heures, donnant d’abord dimanche son feu vert à l’offensive turque avec l’annonce surprise du retrait américain, avant de déclarer lundi qu’il « anéantirait complètement l'économie de la Turquie » si celle-ci « dépassait les bornes ».

« Nous n'avons absolument pas abandonné les Kurdes qui sont des gens formidables et de merveilleux combattants », ajoutait-il dans un de ses Tweets où se développe sa complexe pensée. Il qualifie aujourd’hui de « mauvaise idée » l’initiative turque qu’il a permise.
 

Des responsables américains se sont employés dans le même temps à se démarquer de toute opération militaire d'Ankara et à minimiser le départ des soldats américains, évoquant un moment le simple redéploiement de 50 à 100 membres des forces spéciales. L’espace aérien syrien est supposé interdit à l’aviation turque. Tout cela n’a nullement retenu Recep Tayyip Erdogan qui a d'ores et déjà franchi les frontières non seulement terrestres mais aussi aériennes.

La réalité est que, malgré leur rôle auprès des Occidentaux, les Kurdes comptent peu dans l’équation géopolitique moyen-orientale, où ils sont assez régulièrement sacrifiés à des intérêts supérieurs. Dans la même déclaration menaçant la Turquie de « détruire [son] économie » , Trump rappelle « qu’elle est un partenaire commercial » considérable. 85 millions d’habitants, en effet. Et une puissance également militaire, membre de l’OTAN.

L’affaire n’en est pas moins quelque peu embarrassante pour la Maison Blanche, au moment où son locataire, menacé d’une procédure d’empêchement, a besoin de toutes les voix au Congrès. « Priez pour nos alliés kurdes qui ont été honteusement abandonnés par l'administration Trump », écrit sur Twitter l'influent sénateur républicain Lindsey Graham. « Je vais mener les efforts aux Congrès pour qu'Erdogan paie très cher », ajoute celui qui est d'ordinaire un proche soutien du président Donald Trump.

Deux sénateurs démocrate et républicain ont dévoilé mercredi une proposition visant à sanctionner très sévèrement la Turquie si elle ne retire pas son armée de Syrie dans la foulée de son opération en cours contre les forces kurdes. Le projet imposerait au gouvernement de Donald Trump de geler les biens aux Etats-Unis des plus hauts dirigeants turcs, y compris le président Recep Tayyip Erdogan, et d'imposer des sanctions à toute entité étrangère qui vendrait des armes à Ankara.
 

Quelles sont les autres réactions internationales ?

Au lendemain de la première offensive turquedans le nord de la Syrie, les cinq membres européens du Conseil de sécurité de l'ONU ont réclamé ce jeudi à "la Turquie d'arrêter (son) action militaire unilatérale", terme utilisé par Emmanuel Macron plus tôt dans la journée, dans une déclaration à l'issue d'une réunion en urgence à huis clos tenue par cette instance.

Quant au secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, il a exprimé sa "profonde inquiétude" devant l'escalade de la violence dans le nord-est du pays. 

A ce stade, les cinq pays européens - France, Allemagne, Belgique, Royaume-Uni, Pologne - n'ont pas réussi à entrainer l'adhésion de l'ensemble de leurs partenaires du Conseil à leur déclaration, selon des diplomates. Leur texte souligne que les Européens "sont profondément préoccupés" par l'offensive turque sans toutefois la condamner.

De fait, les réactions internationale ont été unanimement réprobatrices envers l’invasion turque d’un pays théoriquement souverain avec, sans doute, une part d’indignation destinée aux opinions publiques respectives.

Devant le Parlement européen réuni à Bruxelles, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker a exigé mercredi l'arrêt de l'offensive. « La Turquie doit cesser l'opération militaire en cours. Elle ne donnera pas de résultat. Et si le plan de la Turquie est la création d'une zone de sécurité, n'attendez pas de financement de l'Union européenne », a-t-il affirmé.

L’Allemagne – qui compte un million de Kurdes sur son territoire - a condamné mercredi « avec la plus grande fermeté » l'offensive turque, qui « risque de déstabiliser davantage la région et de provoquer une résurgence » du groupe État islamique. Les Pays-Bas et l'Italie disent à peu près la même chose, les ambassadeurs turcs étant dans les deux cas convoqués par le ministre des Affaires étrangères pour protestation.

La France est sur la même ligne - la plupart des familles politiques pour une fois en accord – et a saisi le Conseil de sécurité de l'ONU dont elle est membre permanent. « Je condamne avec la plus grande fermeté l'offensive militaire unilatérale en Syrie et j'appelle la Turquie à y mettre un terme le plus rapidement possible », a déclaré jeudi le président Emmanuel Macron. L’Égypte, l’Irak, l’Arabie saoudite, le Bahreïn, les Émirats arabes unis condamnent également tandis que le Qatar, opposé à Ryad, se montre plus attentiste.

Sans marquer beaucoup d’empathie à l’égard des Kurdes, Vladimir Poutine avait demandé à Erdogan de « bien réfléchir » avant de s’embarquer dans un processus dangereux. Moscou - pour qui le piteux retrait américain est tout de même une bonne affaire - concentre par ailleurs sa critique sur Washington, observant par la voix de son chef de la diplomatie, Serguei Lavrov, que la politique américaine en Syrie risque de « mettre le feu » à la région. Il appelle ce jeudi les parties à des pourparlers.

Autre acteur majeur de la dite région, enfin, l’Iran a indiqué par son ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif – non sans une certaine mesure – son « opposition » à l’opération turque.

Mais Recep Tayyip Erdogan en a vu d’autres. Habitué a défier la communauté internationale tant dans sa dérive dictatoriale interne depuis le coup d’État manqué de 2016 que dans ses initiatives extérieures – c’est la troisième opération de son armée hors de ses frontières en trois ans ; la réalité de son combat contre Daech est souvent mise en doute – il sait que personne, malgré les cris d’orfraies, ne viendra entraver directement son aventure. Et l'athmosphère de guerre qui en résulte lui fournit un dérivatif profitable contre une contestation intérieure qui s'est traduite récemment par des des revers électoraux préoccupants.

Comme dans ses conflits précédents avec les occidentaux, il sait disposer envers eux d'un atout dissuasif : « Ô Union européenne, reprenez-vous. Je le dis encore une fois, si vous essayez de présenter notre opération comme une invasion, nous ouvrirons les portes et vous enverrons 3,6 millions de migrants », a-t-il menacé jeudi lors d'un discours à Ankara, renvoyant par ailleurs les régimes saoudiens et égyptiens à leurs propres crimes.

Dans la pratique qu'il connait bien pour l'avoir éprouvée, seules les sanctions économiques – américaines, surtout - représentent une menace de nature à modérer ses appétits et donc l’ampleur de son intervention. Mais elles seront longues à se mettre en place. Et d’ici là …

La réunion du Conseil de Sécutité des Nations-Unies appelée en urgence ce 10 octobre n'a débouché sur aucune résolution contraignante. Du fait des réserves américaines et russes, les européens ont du se contenter d'y lancer un appel à l'arrêt par la Turquie de son "action militaire unilatérale".

Que peuvent faire les Kurdes ?

« Nous répétons au monde que nous n’allons pas viser la Turquie, mais si la Turquie nous attaque ou occupe notre territoire, nous utiliserons notre droit de nous défendre jusqu'au dernier souffle », a tweeté un dirigeant kurde, Ahmed Moussa, haut commandant des Conseils militaires locaux de la province de Hassakeh.

Malgré la capacité impressionnante de résistance dont ils ont fait preuve dans d’autres circonstances (siège d’Afrine, en particulier, de janvier à mars 2018) les Kurdes et leurs YPG, davantage une milice qu’une armée, n’ont guère les moyens de s’opposer de front au rouleau compresseur turc. Elle peut cependant le harceler et lui faire perdre du temps alors que, compte tenu de la pression internationale évoqué plus haut, celui-ci lui est compté.

Forces turques et alliées : L'aviation d'Ankara est engagée dans la bataille. Depuis plusieurs jours, renforts et véhicules blindés ont été dépêchés à la frontière.

Ankara peut aussi compter sur 18.000 combattants syriens de l'Armée nationale syrienne (ANS), une coalition de factions rebelles directement financée et entraînée par la Turquie, selon le porte-parole d'un de ces groupes. Ces insurgés combattaient autrefois le régime de Bachar al-Assad. Mais, avec l'évolution du conflit et l'affaiblissement de la rébellion, les liens avec la Turquie se sont resserrés. Désormais, leur engagement se fait principalement aux côtés de la Turquie dans la lutte contre les forces kurdes. Ces groupes ont déjà participé à l'offensive turque ayant permis à Ankara en mars 2018 de reconquérir l'enclave kurde d'Afrine (nord-ouest), au prix de combats meurtriers.

Outre les fusils automatiques de type Kalachnikov, ces supplétifs syriens disposent de lances-roquettes RPG, ou encore de canons d'artillerie.

Forces kurdes : La milice kurde des YPG constitue l'épine dorsale d'une coalition de combattants kurdes et arabes appelée les Forces démocratiques syriennes (FDS), formée en octobre 2015. Les FDS rassemblent des factions armées hétéroclites issues des tribus arabes de l'est syrien (tribu sunnite des Chaïtat) ou encore des minorités chrétiennes, comme le Conseil militaire syriaque.
Ces dernières années, cette alliance a été le fer de lance en Syrie de la lutte contre le groupe Etat islamique (EI). Elle a annoncé avoir perdu 11.000 hommes dans les combats contre les jihadistes.

Aguerries au combat, les FDS ont bénéficié de l'entraînement et de l'armement fourni par Washington, mais aussi du soutien d'une coalition internationale emmenée par les Etats-Unis, qui regroupe notamment la France et la Grande-Bretagne. Dépourvues désormais de l'appui aérien de la coalition dont elle jouissait dans les batailles anti-EI, les FDS se retrouvent aujourd'hui affaiblies face à la force de frappe aérienne turque. Elles ont appelé les Etats-Unis et la coalition à instaurer une "zone d'exclusion aérienne" dans la zone visée par Ankara. (AFP)

Les Kurdes peuvent par ailleurs se rapprocher du régime de Damas, auquel ils se sont abstenu de faire la guerre mais cela, dans l’immédiat, ne leur sera pas d’un grand secours.

A l’égard de ses alliés occidentaux – ceux qui les ont trahis et ceux qui seraient tentés de le faire – les Kurdes détiennent un argument de bien plus de poids que toute considération sentimentale ou morale : les prisonniers de Daech qu’elle détient dans ses camps. Près de 70000 personnes, selon des évaluations crédibles, dont 12000 combattants. Parmi ces derniers, 2000 étrangers (450 Français, entre autres, que Paris refuse de rapatrier). Cela fait beaucoup de terroristes potentiels.

L'administration semi-autonome kurde annonçait jeudi que des bombardements turcs avaient touché une prison abritant des combattants étrangers du groupe Etat islamique dans le nord de la Syrie. « Cette prison abrite les plus dangereux des criminels originaires de plus de 60 pays », a-t-elle rappelé.

Le chef militaire kurde des Forces démocratiques syriennes (FDS), Mazloum Kobane,  avait confié lundi à NBC News que ses hommes chargés de surveiller les prisonniers étaient en route pour la frontière turque. La dite surveillance des prisonniers devient donc une « seconde priorité » pour les Kurdes. Nul doute que le message est bien entendu des Occidentaux.