Peuples autochtones à la COP15 : "Nous ne sommes pas que des victimes de l'environnement, nous sommes aussi des solutions"

La COP15 Biodiversité se déroule jusqu'au 19 décembre à Montréal. Des représentants de communautés autochtones y réclament la prise en compte de leurs droits et de leurs modes de vie pour préserver les écosystèmes - 80% de la biodiversité mondiale se trouve sur leurs territoires. Parmi eux, la tchadienne Hindou Oumarou Ibrahim milite pour la reconnaissance des savoirs autochtones. Entretien.
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Hindou Oumarou Ibrahim
Hindou Oumarou Ibrahim, lors d'une session à propos de l'Action sur les forêts et l'utilisation des terres, lors de la COP26 à Glasgow, le 2 novembre 2021. AP/ Paul Ellis.
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TV5MONDE : Quels sont les enjeux de cette COP15 Biodiversité pour les peuples autochtones ? 
 
Hindou Oumarou Ibrahim, militante tchadienne, co-présidente du Forum International des Populations Autochtones sur les Changements Climatiques : Pour les peuples autochtones, cette COP est particulière, parce que c'est une COP qui doit être décisive pour nos territoires, pour nos ressources naturelles et pour sauver les espèces végétales, animales. Il s’agit aussi de la sauvegarde des droits des peuples autochtones, et de la valorisation de leurs savoirs. 
 
Le groupe de travail qui y est consacré doit être renouvelé, et renégocié. On doit jouer un rôle pour améliorer la participation pleine et effective des peuples autochtones, l'accès direct aux ressources pour la conservation, la préservation et la reconnaissance de nos territoires. 
 TV5MONDE : Est-ce que vous attendez des compensations financières, comme les pays du Sud le demandaient aux pays du Nord à la COP27 ?
 
Hindou Oumarou Ibrahim : On demande l'accès direct aux financements - pour la biodiversité et pour aider les peuples - afin de diminuer les intermédiaires entre les partenaires financiers et les peuples autochtones. On ne veut pas que ce qui s'est passé à la COP de Glasgow se répète, lorsqu’il y a eu l'annonce de 1,7 milliard pour les peuples autochtones. 19% ont été débloqués, et 7 % seulement sont allés directement aux autochtones. 
 
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TV5MONDE : En quoi les intermédiaires dans ces financements posent problème ? 
 
Hindou Oumarou Ibrahim : Il y a plusieurs aspects. D'abord, les décisions sur les financements doivent être prises par les autochtones. La plupart du temps, ce qui se passe, c'est que ce sont les partenaires financiers qui décident : « On donne des financements pour la protection des forêts tropicales, ou bien pour la protection de tel écosystème ». Et ils choisissent ce qui les arrange. Or, pour nous, tous nos écosystèmes sont inter-liés. Si on veut protéger les forêts tropicales, on doit protéger les savanes. Si on veut protéger les savanes, on doit protéger les déserts, et on doit protéger aussi les océans et les glaciers, etc. Si on en laisse un, ça veut dire que l'autre va être plus vulnérable, et les espèces vont se déplacer. 
 
Les gouvernements essayent de contrôler les déplacements des humains pour les migrations, mais ils ne pourront jamais contrôler les déplacements des espèces animales, végétales, les insectes et ainsi de suite. Et là, ça va fragiliser les écosystèmes. Donc ça, c'est l'accès direct aux financements. 
 
On veut aussi changer les appellations : on dit que ce sont les bailleurs, et nous sommes les bénéficiaires. On n’est pas des bénéficiaires. On est des partenaires, nous sommes des partenaires écologiques qui protègent l'environnement, eux sont des partenaires financiers. Et si on est partenaire, on doit prendre les décisions ensemble. 
 
On ne peut pas parler de nos savoirs, qui sont cruciaux pour la sauvegarde du monde et du climat, sans parler de nos droits.
Hindou Oumarou Ibrahim, co-présidente du Forum International des Populations Autochtones sur les Changements Climatiques.
Ensuite, si on demande les financements directement, c'est pour ne pas que ça passe dans les mains des intermédiaires. Pour reprendre l’exemple des 1,7 milliards, 93 % sont allés aux grandes organisations de conservation, aux gouvernements et seulement 7 % dans les organisations autochtones. Ça, ça pose question. Tout ce qui passe par des intermédiaires finit plutôt dans de la logistique, de la bureaucratie, des réunions ; très, très peu va chez les autochtones. 
 
Donc, on veut que ça aille directement chez les communautés. Et pour que ça puisse être efficace, il faudrait mettre en place des mécanismes par nous-même dans certaines communautés. Par exemple, chez moi, beaucoup de gens ne sont pas allés à l'école. On ne peut pas faire remplir des fiches Excel, ou bien écrire des rapports sur ces projets, que les communautés ne comprennent pas, et qui ne leur serviront jamais. Or, les communautés sont les meilleures pour restaurer et préserver les écosystèmes. Alors il s’agit de changer ces critères, et de créer cet accès directement. 
 
Enfin pour nous, l'accès direct au financement veut dire la transparence. On veut savoir d’où vient l'argent. Pour l’instant, on ne sait pas si l'argent vient d'un greenwashing, d'une grande compagnie pétrolière, de taxes,… On veut être transparent avec tout le monde.
 
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TV5MONDE : En dehors des questions financières, sur quoi insistez-vous au cours de cette COP ? 
 
Hindou Oumarou Ibrahim : Les États sont en train de mettre en place l'ambition des 30x30 (objectif de protéger 30% des terres et des mers, NDLR). Nous, on veut protéger au moins 50% de la biodiversité mondiale d'ici 2030. Et on doit aussi protéger 100 % des territoires autochtones d'ici 2030, puis aider à conserver ces 100% d'ici 2050. Et là, ça va aller avec les financements qui vont permettre de faire cette reconnaissance, y compris pour les terres marines.
 
TV5MONDE : Qu’attendez-vous comme autres changements d’attitude vis-à-vis des populations autochtones ?
 
Hindou Oumarou Ibrahim : Je pense que la première des choses est la reconnaissance et le respect des droits des peuples autochtones. On ne peut pas parler de nos savoirs, qui sont cruciaux pour la sauvegarde du monde et du climat, sans parler de nos droits. Si on n'a pas nos droits, nos savoirs vont disparaître plus vite. Et la deuxième chose, c'est la participation des peuples autochtones aux prises de décisions. On est en train de parler de nos terres, de notre histoire, de nos maisons. On ne parle pas d'endroits pour générer de l'économie. C’est notre identité. Donc notre participation est très importante. 
 
La troisième chose, c’est qu’on ne peut pas parler de comment on peut participer sans nous récompenser pour ce qu'on fait. Après avoir utilisé toutes les ressources naturelles, fait disparaître la biodiversité, accélérer les changements climatiques, il faut payer les autochtones qui sont en train d'aider à protéger cet environnement. Et là, ça nous permettra de décider sur les modes de vie dont on a besoin. 
 
TV5MONDE : Est-ce que vous considérez que la COP est un terrain d'action efficace pour ces demandes ?
 
Hindou Oumarou Ibrahim : Absolument. C’est un endroit de consultations bilatérales, où les États, les acteurs financiers, du secteur privé ou public, sont là. C'est un endroit opportun pour que tout le monde puisse se mettre ensemble et partager les informations. C'est aussi un lieu où les médias peuvent nous écouter directement et relayer nos voix.
 
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TV5MONDE : Des militants autochtones ont critiqué le plan de la COP de créer davantage d'aires protégées. Ils disent que c’est un objectif qui pourrait être utilisé pour procéder à des expulsions de communautés autochtones, etc. Qu’en pensez-vous ? 
 
Hindou Oumarou Ibrahim : Je suis d'accord avec mes collègues. Protéger l'environnement, ce n'est pas augmenter la création d’aires protégées, ou mettre des gardes forestiers avec des armes qui ferment un endroit.
 
Quand on parle de la biodiversité, il y a la question de l’équilibre de l'écosystème dedans. Les meilleures personnes qui peuvent maintenir l'équilibre dans ces écosystèmes, ce sont les peuples autochtones. Si par exemple, on prend les chasseurs cueilleurs, ils savent exactement ce qu’il faut chasser, cueillir, à quel moment, s'il y a une plante qui est envahissante, etc. Avec les changements climatiques, des plantes ou animaux deviennent plus envahissants. C'est eux qui vont limiter l'excès même de certaines espèces. 
 
Notre voix est plus entendue maintenant qu'il y a dix ans, c'est sûr. Avant, on nous folklorisait.
La deuxième chose, c’est que ça va être un prétexte pour exclure les gens et s'accaparer les terres au nom des aires protégées. Ça va rendre les peuples autochtones de plus en plus vulnérables. Dans certaines aires protégées, des États procèdent à des exploitations minières. Partout dans le monde, on a des exemples où ils utilisent des aires protégées, et à l'intérieur, ils font autre chose. Et on a aussi des exemples où les terres autochtones sont mieux protégées que les aires protégées. Donc c'est un objectif dangereux pour nous.
 
TV5MONDE : Selon un rapport de l'ONU, 80 % de la biodiversité mondiale se trouve sur les territoires indigènes. Est-ce que vous avez d’autres exemples des manières dont les modes de vie autochtones peuvent justement contribuer à protéger la biodiversité ?
 
Hindou Oumarou Ibrahim : Prenons l'exemple de ma communauté (les Peuls au Tchad, NDLR), qui sont des éleveurs nomades.
Le fait de se déplacer d'un endroit à un autre permet de ne pas abuser de la biodiversité. On peut aussi prendre les bouses des vaches pour fertiliser la terre et pour maintenir l'équilibre. Notre mode de vie est un mode de vie qui permet de restaurer les écosystèmes de la biodiversité, et de préserver la durabilité. Et c'est ça qui devrait inspirer les négociations, plutôt que de créer des aires protégées par-ci, par-là.
 
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TV5MONDE : Les peuples autochtones regroupent des communautés très différentes aux quatre coins du monde. Comment est-ce que leurs intérêts et leurs modes de vie sont liés ?
 
Hindou Oumarou Ibrahim : C'est vrai qu'on est très différents, on voit la différence physique ou la différence extérieure, mais on est tout à fait les mêmes d’un côté. C'est ça qui a permis de travailler sur la déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, et de créer sept régions socio-culturelles. 
 
Qu’on écoute les autochtones dans le Sahel ou en Afrique centrale, au milieu de la forêt, en Amazonie, partout dans le monde, on a la même vision de la Terre, ou des ressources naturelles. On est les gardiens des écosystèmes. On n'est pas obligés de parler la même langue ou de venir des mêmes coins, mais on se comprend automatiquement. On a la même vie sociale, basée sur des principes de respect de l'autre et de respect de toutes les espèces des écosystèmes mondiaux. C'est ça qui fait notre richesse, et notre force. 
 
Les négociations sont très en retard, elles durent depuis deux ans. Il est urgent que ça avance.
TV5MONDE : Vous avez créé l’association des femmes peules autochtones du Tchad. Est-ce qu'il y a des spécificités pour votre pays que vous voulez mettre en avant ?
 
Hindou Oumarou Ibrahim : Au Tchad, on a plusieurs aires protégées transfrontalières. Et dans ces aires protégées, on a des communautés qui transitent d'un endroit à un autre, d'un pays à un autre. La représentation des autochtones qui sont nomades est très importante dans cette COP. Le fait de considérer les différentes législations, qui varient d'un pays à un autre, mais qui partagent les mêmes aires protégées, est centrale. Comment harmoniser ces législations, pour faciliter aussi les droits à la terre, aux autochtones qui sont nomades ? Je pense que c'est très particulier pour nous, bien que d'autres pays aussi en ont.
 
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TV5MONDE : Comment a évolué l’organisation des peuples autochtones pour ces demandes ces dernières années ?
 
Hindou Oumarou Ibrahim : Depuis l'accord de Paris en 2015, on a pu démontrer que nous ne sommes pas que des victimes de l'environnement, nous sommes aussi des solutions. On contribue, et on n'a pas attendu les autres pour commencer à montrer ça.
Ça a permis de changer la vision du monde, de comprendre dans le monde entier que les autochtones sont un grand atout. Le fait d'avoir des autochtones, notamment de la société civile, dans les réunions de toutes les organisations internationales montre que nous sommes des groupes qui ont des droits dans les négociations. Donc ça, ça a permis à beaucoup de choses de changer.
 
Notre voix est plus entendue maintenant qu'il y a dix ans, c'est sûr. Avant, on nous folklorisait. On invitait les autochtones parce que nous nous habillons différemment, etc. Mais maintenant, quand on nous invite, c'est parce qu'on contribue aussi. Ils doivent écouter ce qu'on est en train de dire, pour faire avancer les discussions.
 
TV5MONDE : La COP15 a commencé le 7 décembre. Comment avance-t-elle pour vous pour l’instant ? 
 
Hindou Oumarou Ibrahim : Les négociations sont très en retard, elles durent depuis deux ans. C'est pour ça qu'il est urgent que ça avance. J'espère bien que les ministres qui vont venir le 15 (pour s’exprimer sur les engagements de leur pays pour la biodiversité, NDLR) vont commencer à se focaliser sur de grandes ambitions, pas se battre sur des questions qui ne sont pas le sujet ici.
On parle de l’inflation, des guerres. C'est important, mais ils doivent d'abord discuter du sujet principal, qui est la protection de la biodiversité, et puis après parler des autres crises mondiales. Si on commence à mélanger toutes les choses, ça veut dire qu'on n'aura pas le temps pour discuter de ce qui nous a amenés ici. Ça va être dommage pour l'environnement, pour l'écosystème et pour les communautés qui sont là. C'est un peu frustrant pour nous de voir ça, c’est très lent.