Présidentielle 2022 : encore trop d'attente pour trop d'électeurs de Montréal

C’est un peu comme le jour de la marmotte. À chaque élection présidentielle, il faut être sacrément motivé si on est Français et habitant de Montréal (et de sa grande région) pour voter à l'élection présidentielle française. Le 9 avril dernier, pour le premier tour, des milliers d’électeurs ont dû attendre des heures pour pouvoir déposer leurs bulletins dans l’urne. Une situation qui exaspère d’autant plus la communauté française qu’elle se répète d’élection en élection.
Image
ATTENTE MONTREAL
Image de files d'attente dans le Palais des congrès de Montréal ce 9 avril pour voter au premier tour de l'élection présidentielle.
Capture AFPTV
Partager11 minutes de lecture
Quelque 67 000 Français sont inscrits sur les listes électorales du Consulat de France à Montréal, c’est 10 000 de plus qu’en 2017. Et en 2017, le vote pour les présidentielles avait été un véritable fiasco. Il se tenait au collège Stanislas de Montréal, un établissement scolaire qui n'avait pas les capacités d’accueillir les quelques 23 000 électeurs. ces derniers avaient alors patienté pendant plusieurs heures avant de pouvoir voter – le taux de participation avait été de 40% .

Une attente de plus de deux heures pour voter


Cette année donc, les autorités consulaires ont loué le grand Palais des congrès de Montréal dans l’espoir d’améliorer les choses. Quelque 200 volontaires et une trentaine d’employés consulaires étaient sur place pour assurer le bon déroulement des opérations. Peine perdue : dès 9h le matin, déjà des milliers de personnes faisaient la queue devant l’édifice, une queue qui n’a cessé de s’allonger au fil des heures. Résultat, entre 9h et 17h, les électeurs ont dû attendre parfois jusqu’à plus de deux heures pour pouvoir voter.
 

En reportage pour TV5 Monde, j’ai pu constater qu’autour du Palais des congrès, c’était la confusion la plus totale alors que les gens affluaient de toute part. Par où entrer dans l’édifice ? Où commençait la ligne précisément ?


Les gens tournaient à droite, à gauche, erraient d’un coin de rue à l’autre, personne n’était dehors pour les guider et il n’y avait pas l’ombre d’une pancarte pour indiquer quoique ce soit. Le Palais des congrès de Montréal compte sept entrées pour piétons. Mais pour se rendre jusqu’aux 39 bureaux de vote, il fallait passer par une seule de ces entrées. C’est là que se faisaient les contrôles d’identité et des pièces requises pour voter.
 



Donc un seul point d’entrée pour plusieurs dizaines de milliers personnes en quelques heures, on appelle ça un goulot d’étranglement, d’où une ligne d’électeurs qui s’étirait dans les rues autour de l’édifice au plus fort de l’achalandage.

À partir de 17h, heureusement, les lignes d’attente ont diminué considérablement et jusqu’à 19h, heure de fermeture des bureaux de vote, il était possible de voter en moins de 30 minutes. Mais entre 9h et 17h, la situation a vraiment été chaotique.

Plusieurs centaines de messages d’électeurs en colère sur le compte Facebook du Consulat de France à Montréal

Les centaines de commentaires sur le site Facebook du Consulat de France à Montréal indiquent clairement le mécontentement des électeurs d’ici : beaucoup s’indignent de la mauvaise organisation, le temps d’attente, le fait que d’une élection à l’autre il n’y ait pas d’amélioration pour éviter ces heures d’attente, plusieurs disent qu’on les a privés de leur droit de vote et ils soulignent le manque de respect des électeurs français d’ici, on se demande aussi pourquoi un seul site de vote pour autant d’électeurs.
 


Il y a aussi les commentaires de ceux qui sont venus après 17h et qui se disent ravis d’avoir pu voter si rapidement, mais ils sont plutôt rares dans la mer de mécontentement généralisé. Certains réclament la démission de la Consule de France à Montréal, Sophie La Goutte.

Deux heures de route aller-retour. Je suis dans Lanaudière : 3h30 d’attente dans la file, 5h30 pour revendiquer mon droit de voter. Si je n’avais pas pensé à mes aïeux, qui se sont battus pour cette liberté de voter, j’aurai fait demi-tour.
Olivier Cendré un élécteur français de la région de  Montréal sur le compte Facebook du consulat de Montréal.

Les électeurs ont été nombreux à réagir sur le compte Facebook du consulat. « Le 23, moi je vais bosser et je n'aurai pas toute la journée à perdre donc est-ce qu'il va y avoir une meilleure gestion de la ligne d'attente ? Mes deux parents âgés aimeraient aussi pouvoir voter mais ils ne pourront pas rester debout pendant des heures », déplore Audrey Yul, électrice.

Shirin Bakhtiari a dû attendre de longues heures avant de pouvoir voter. « Arrivée à 11 :30, j’ai fait 3h d’attente. J’ai vu plusieurs personnes littéralement faire demi-tour en arrivant devant le Palais des congrès! À quel point est-ce normal ? », s'interroge l'électeur sur le compte facebook du consulat.

Certains comme Olivier Cendré sont venus de loin : « deux heures de route aller-retour. Je suis dans Lanaudière, 3h30 d’attente dans la file, 5h30 pour revendiquer mon droit de voter, si je n’avais pas pensé à mes aïeux, qui se sont battus pour cette liberté de voter, j’aurai fait demi-tour ».

Taux de participation de 35,73%, soit 5 points de moins qu’en 2017.

 

Parlant de bénévoles, voici les témoignages de deux d’entre eux, Nicolas Bellier : « Merci à vous pour ces mots pour nous qui étions bénévoles dans les bureaux. Assesseurs, secrétaires, délégués et présidents. Ce que vous ne savez pas c’est que nous sommes sortis du palais des congrès à minuit à cause de l’incompétence des services consulaires ».

Lire : Premier tour de la présidentielle 2022 : pour qui ont voté les Français.es de l'étranger ?

« Vous n’avez tenu aucun compte des leçons de 2017. Ce n’était pas le changement de lieux pour plus grand qu’il fallait faire. Mais avoir plusieurs sites différents à Montréal, rive Nord et Rive sud. Comment voulez-vous acheminer plusieurs dizaines de milliers de personnes sur un même lieu sans avoir de files d’attente monstre », s'interroge Nicolas Bellier

La Consule de Montréal reconnaît que tout ne s'est pas passé comme prévu.

En entrevue avec TV5 Monde, la Consule de Montréal, Sophie Lagoutte, reconnaît que la tenue de ce premier tour ne s’est pas déroulée comme prévu. « En toute honnêteté, le scrutin ne s’est pas déroulé comme on l’espérait, en tous cas, pas sur l’ensemble de la journée. Il y a eu un fort pic d’affluence qui a créé des temps d’attente importants sur une partie de la journée avec une file qui s’est créé à l’extérieur. On a eu des temps d’attente raisonnable en début de journée, et après 16h30, il n’y avait plus d’attente, on a pu clore le scrutin à 19h sans aucun électeur dans la file. Mais pour les Français qui ont dû attendre dehors au pic de fréquentation, cela a été une expérience bien moins agréable qu’on ne l’aurait souhaité », précise Sophie Lagoutte.
 

Nous avons constaté les faiblesses du dispositif samedi dernier, nous allons faire les corrections qui peuvent améliorer la situation.La Consule de Montréal, Sophie Lagoutte.

En ce qui concerne le seul point d’entrée pour avoir accès aux bureaux de vote, la Consule explique que comme un autre événement se tenait au Palais des congrès qui y abritent aussi des commerces, la circulation devait rester fluide dans l’édifice. « Il n’était pas possible d’avoir une file pluridimensionnelle, il fallait une file unique pour préserver la circulation autour pour les autres acteurs qui étaient au palais, précise Sophie Lagoutte, et puis cela débouchait sur un site de contrôle avec 24 tables, 24 sites de contrôle pour l’identité pour les électeurs », explique la Consule.
 


Concernant l’absence totale d’aide pour les électeurs à l’extérieur de l’édifice, Sophie Lagoutte réplique : « On avait beaucoup dialogué avec le Palais des congrès en amont de l’événement et le palais nous avait dit que compte tenu de l’organisation de l’événement à l’intérieur, il n’y aurait pas de file à l’extérieur, donc nous n’avions pas de dispositif de sécurisation, d’aménagement, de guide et de signalétique à l’extérieur dans la mesure où le dispositif devait normalement permettre d’accueillir tous les électeurs à l’intérieur. C’était une mauvaise anticipation ».

Déjà en 2017, il y avait eu ce raz-de-marée des électeurs français de Montréal : des dizaines de milliers de personnes qui vont voter sur un seul site sur une seule journée, forcément, ça crée de l’affluence. « Il y a quand même eu des améliorations cette année, assure la Consule. Par exemple en 2017 à Stanislas, il n’y avait que 2, 3 personnes pour contrôler les identités, là on a mis 24 postes de contrôle. Le nombre de tables permettait une entrée régulière comme on l’avait calculé de 45 à 50 électeurs par minute. La queue, elle était très impressionnante mais elle avançait tout le temps, il n’y avait pas de goulot d’étranglement mais un afflux important d’électeurs au même moment ».

Un seul site de vote  pour 67 000 électeurs.

Concernant les recommandations émises par le Consulat de venir entre 9h et 17h et d’éviter de venir après 17h, Sophie Lagoutte reconnait que c’était une mauvaise idée : « cela a eu pour effet de concentrer les électeurs sur une courte période, je pense que nous nous abstiendrons de faire des recommandations sur les heures de pointe pour les prochains scrutins. Mais on a quand même veillé à communiquer l’information dès que la file était en voie de résorption et qu’elle avait disparu pour dire aux gens qu’ils pouvaient venir voter sans attente ».

En ce qui concerne le fait qu’il y ait un seul site de vote pour un bassin électoral de 67 000 personnes, alors qu’à New York, Genève, Londres, il y a plusieurs sites de vote, la Consule de Montréal justifie la décision : « Pour nous le choix cette année a été de trouver un lieu qui nous garantissait pouvoir accueillir 30 000 personnes en une journée, donc cela nous a semblé raisonnable de faire ça sur un seul site et le Palais des congrès est quand même spécialiste de la gestion des flux et des foules. Nous avons constaté les faiblesses du dispositif samedi dernier, nous allons faire les corrections qui peuvent améliorer la situation ».

Plusieurs bénévoles jettent l’éponge après le premier tour

La Consule de Montréal dit ne pas exclure cette solution de plusieurs sites de vote pour de prochains scrutins, ce qui impliquerait aussi avoir plus de personnel pour assurer le bon déroulement de ce vote.

À ce sujet, plusieurs bénévoles ont jeté l’éponge après le premier tour, découragés par leur expérience. Le Consulat doit d’ailleurs faire un nouvel appel aux bénévoles. A noter que contrairement au Québec ou au Canada, le personnel qui veille au bon déroulement des journées électorales, que ce soit en France ou à l’étranger, sont des bénévoles.

Alors qu’au Canada, les gens sont payés pour le faire, ce qui fait la différence avoue la Consule : « Je suis d’accord que la comparaison avec le régime canadien n’est pas en notre faveur ». On peut ajouter, sans l’ombre d’un doute, que les capacités organisationnelles des Québécois – et des Canadiens – sont clairement supérieures à celles des Français

Jean-Luc Mélenchon remporte le premier tour à Montréal

Sur les 67 207 inscrits, 24 015 personnes ont voté, donc taux de participation de 35,73%, c’est 5 points de moins qu’en 2017. Jean-Luc Mélenchon est arrivé en tête, avec 34,88% des voix, contre 31,85% pour Emmanuel Macron, 12,69% pour Jadot, 6.41% pour Zemmour et 3,97% pour Marine Le Pen. En 2017, Emmanuel Macron avait remporté le premier tour avec 36%, contre 30% pour Jean-Luc Mélenchon

Sophie Lagoutte confirme que les autorités françaises dans l’hexagone ont été informées du déroulement de ce premier tour le 9 avril : « Cela a été rapporté dans les journaux français donc Paris a été bien informé ».
 

« Ce que beaucoup de gens qui avaient été là en 2017 m’ont dit, c’est que, certes il y avait de l’attente, mais il y avait une réelle amélioration du dispositif qui était fluide, quand vous étiez dans le Palais des congrès, c’était très bien fléché, indiqué, c’était efficace, on voyait l’apport des bureaux de vote supplémentaires qu’on a fait, ils sont passé de 24 à 39, les opérations électorales se sont déroulées de façon continue, sans embouteillage dans les bureaux de vote. Donc je tiens à souligner qu’il y a malgré tout des améliorations par rapport à 2017, que peut-être les gens qui ont rebroussé chemin au vue de la file n’ont pas perçu. J’ai quand même croisé plusieurs électeurs qui appréciaient le changement de lieu et qui estimaient que le choix du Palais des Congrès permettait de tenir le scrutin dans les meilleures conditions, même si elles n’étaient pas parfaites » conclut la Consule.

Nous verrons comment va se dérouler le deuxième tour le 23 avril prochain, si des mesures concrètes vont être prises pour réduire au maximum le temps d’attente des électeurs et pour que tous ceux et celles qui se déplaceront ce jour-là pourront remplir leur devoir de citoyen dans des conditions normales, c’est-à-dire sans y passer la journée. Rendez-vous donc le 23 avril et Français de Montréal, armez-vous d’une bonne dose de patience, quoiqu’il en soit !