Présidentielle 2022 : l'affaire McKinsey peut-elle faire dérailler la campagne de Macron ?

Un rapport du Sénat pointe du doigt le recours excessif du gouvernement Macron au cabinet de conseil McKinsey. Des commandes trop fréquentes, trop chères, et qui trop souvent, ne débouchent sur rien. À une semaine du premier tour, cette polémique tombe mal pour le président-candidat. Retour sur l’affaire McKinsey et ses conséquences sur la campagne d’Emmanuel Macron. 

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Emmanuel Macron
Emmanuel Macron, le 16 février 2022 à Toulouse 
Gonzalo Fuentes / AP
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Avec ses 361 pages, le rapport de la commission d'enquête sénatoriale sur l'influence des cabinets de conseil a fait l’effet d’un pavé dans la mare de la campagne présidentielle. Le Sénat parle d’un phénomène “tentaculaire”, et dénonce une augmentation constante du recours à des cabinets privés au cours du mandat d’Emmanuel Macron. Depuis 2018, les dépenses de conseil de l’État français ont plus que doublé, pour dépasser le milliard d’euros en 2021. 

En tête de la liste des prestataires, le cabinet de conseil américain McKinsey. Surnommé “La Firme”, McKinsey a été sollicité pour la réforme des Aides Personnalisées au Logement (APL),  la gestion de la pandémie de Covid-19, notamment l’organisation de la campagne vaccinale ou encore pour préparer la réforme des retraites. 

Des missions qui ont un coût (3,88 millions d’euros pour les APL, 12,33 millions pour la crise sanitaire), mais pas toujours de résultats concrets. Missionné pour intervenir auprès de la Caisse nationale d’assurance vieillesse (CNAV) dans le cadre de la réforme des retraites en 2019 et 2020, McKinsey facture sa prestation 957 674,20 euros. Mais la réforme est finalement reportée. De cette mission, il ne reste qu’une “présentation Powerpoint et un petit carnet de 50 pages”, selon Eliane Assassi, la rapporteure de la commission. 

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Cerise sur le gâteau : McKinsey, qui déclare un chiffre d'affaires de 329 millions d’euros en France pour l’année 2020, n’aurait pas payé l'impôt sur les sociétés depuis 10 ans. Soupçonné d’optimisation fiscale, le cabinet fait actuellement l’objet d’un contrôle fiscal, ordonné “avant le rapport” assure le ministre de l’Économie Bruno Lemaire. Mais selon la commission d’enquête du Sénat, les vérifications de Bercy n’auraient commencé qu’en décembre, après le début de ses travaux. 

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McKinsey, symbole de la défiance politique ? 

Le recours aux cabinets de conseils par les pouvoirs publics n’a rien de nouveau, mais les dérives pointées du doigt par le Sénat font tache, en pleine campagne présidentielle. Des millions d’euros injectés dans des projets de réforme jamais concrétisés, ou qui donnent lieu à des réductions d’aide pour les plus précaires, comme ce fut le cas avec la baisse des APL : il y a de quoi faire grincer des dents, notamment sur les réseaux sociaux. ​​
La polémique autour de McKinsey donne du grain à moudre à l'opposition au coeur d’une campagne éclair, sans possibilité de débat avec le président. À gauche comme à droite, l'opposition s’est immédiatement saisie de l’affaire, fustigeant le recours à des sociétés privées pratiquant l’optimisation fiscale, et un argent public mal dépensé. 

Mais le camp Macron ne se laisse pas démonter. La réponse est offensive : invité de l’émission “Dimanche en politique” sur France 3, le 27 mars dernier, le président a démenti l’existence de “combines”. "S'il y a des preuves de manipulation, que ça aille au pénal", a lancé le chef de l’État, assurant que la transparence était complète et qu’aucun contrat n’était passé dans la République “sans qu’il respecte la règle des marchés publics”.

La stratégie du gouvernement c’est ‘circulez y’a rien à voir’
Une attitude qui n’est pas sans rappeler le “qu’ils viennent me chercher” lancé en pleine affaire Benalla, du nom de l'ancien garde du corps du président, qui avait frappé un manifestant en pleine rue, le 1er mai 2018. 


(Re)voir : Affaire Benalla : à qui la faute ?

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Perçue comme bravache par l’opposition, cette réponse du président s’inscrit dans une démarche de minimisation pour Pierre Bréchon. “La stratégie du gouvernement aujourd’hui c’est ‘circulez y’a rien à voir’, explique le politologue, professeur à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble.

Emmanuel Macron “a banalisé le phénomène. C’est une stratégie assez raisonnable, parce qu’on ne peut pas ne pas répondre : le président et tous ses soutiens sont bien obligés de répondre, ils sont attaqués. Mais face à l’attaque, la réponse est de dire qu’il n’y a eu aucune illégalité, que c’est un non sujet.”

Un scandale qui vient perturber la campagne d’Emmanuel Macron ?

Un “non-sujet” qui ne semble pas inquiéter le camp Macron. Le président-candidat caracole en tête des sondages, avec 28.5% des intentions de vote. “Même s’il y a un mécontentement”, l’affaire McKinsey ne suffira pas à ébranler l’avance d’Emmanuel Macron aux yeux de Pierre Bréchon. 

“C’est une affaire qui, au fond, n’est pas si embêtante pour le président”, tempère-t-il. “Ça déplace quelques voix, mais ça renforce surtout les opinions de ceux qui sont déjà convaincus.” Et un éventuel volet judiciaire -des plaintes ont été déposées contre McKinsey et deux autres cabinets- reste trop lointain pour menacer la réélection. 

(Re)lire : présidentielle: comme un vent porteur pour Marine Le Pen

Car à 8 jours du premier tour, l’avance d’Emmanuel Macron reste confortable, même si l’écart se resserre avec Marine Le Pen. “Souvent les candidats en 2, 3 ou quatrième position se redressent un peu dans les dernières semaines”, explique Pierre Bréchon. “Je pense que son problème n’est pas celui-là.  Jusque-là, Emmanuel Macron avait surtout peur de Valérie Pécresse, mais maintenant, il est sur la logique 'il faut préparer le second tour'.

Face à la remontée de Marine Le Pen et alors "qu’elle apparaît comme ayant le plus de chances d’être au second tour, la stratégie va être de cartonner et de s’en prendre à son programme.” 

Surfer sur l'international, jusqu'aux législatives

L’objectif est clair : rappeler que dans le contexte de la crise ukrainienne, “Madame Le Pen a un programme dangereux”, et que “celui qui est le plus rassurant, qui a une position forte à l’internationale, c’est le président”, résume Pierre Bréchon. McKinsey est donc loin d’être au cœur des préoccupations présidentielles.

Qui va menacer les candidats LREM ? 

“Actuellement les gens savent plus pour qui ils vont voter au second tour qu’au premier”, rappelle le professeur de sciences politiques : le scandale McKinsey a beau faire l’actualité, il ne devrait pas pour autant renverser le candidat Macron.  

(Re)voir : présidentielle française : "Emmanuel Macron veut marquer sa différence avec les autres candidats"

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À l’heure de la guerre en Ukraine, le contexte international prend beaucoup de place dans l'élection présidentielle - bien plus que McKinsey. Et ce contexte international pourrait même porter Emmanuel Macron jusqu’aux législatives de juin. “Ce que je sais de fondamental, c’est que les législatives fonctionnent depuis 2002 comme des élections de confirmation”, martèle Pierre Bréchon. “Un candidat élu -et 2017 l’a encore montré- a de fortes chances d’avoir une majorité parlementaire, parce qu’il est important de lui laisser sa chance de gouverner”.

(Re)voir : présidentielle en France : la gauche a-t-elle ses chances ?

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Face à des candidats de gauche (PS, LFI) mal implantés sur le territoire et des députés Républicains qui devraient se répartir entre “les droites dures qui vont se maintenir en opposition, et les gens qui vont basculer vers Macron”, le politologue semble dubitatif : “qui va menacer les candidats LREM ?” Apparemment, pas McKinsey.