Que se passe-t-il à la frontière entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie ?

Au moins 49 militaires arméniens ont été tués dans la nuit du 12 au 13 septembre  dans des affrontements les plus meurtriers depuis la guerre en 2020 opposant l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Bakou fait état de 50 soldats azerbaïdjanais tués. La situation sur place serait toujours tendue.

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Des soldats Armeniens marchent le long de la frontiure du Nagorno-Karabakh en Arménie en novembre 2020
Des soldats Arméniens marchent près de la frontière entre le Nagorno-Karabakh et l'Arménie en novembre 2020. De nouveaux heurts ont éclaté entre l'Azerbaïjian et l'Arménie autour de la région.
 
© AP
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« À l'heure actuelle, nous avons 49 (militaires) tués (...) et ce n'est malheureusement pas le nombre définitif ». Au lendemain de frappes azerbaïdjanaises, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian dénonce devant le Parlement d’Erevan une nouvelle « agression » de Bakou dans la nuit du 12 au 13 septembre.

Les tirs auraient visé plusieurs villes arméniennes le long de la frontière entre les deux pays rivaux comme Goris et Sotk, ou encore Kapan, Sev Lake, Jermuk, Martuni et Artanish selon le site d’analyse Nagorno Karabakh Observer.

Les deux pays se rejettent la responsabilité du déclenchement de ces attaques. L'Azerbaïdjan accuse l'Arménie d’« actes subversifs à grande échelle », ajoutant que des tirs de mortier arméniens ont causé des « pertes » dans ses rangs et fait état de 50 soldats azerbaïdjanais tués. L'Arménie, de son côté, accuse l'Azerbaïdjan d'avoir initié les hostilités par un « bombardement intensif ».

Le jeu flou de la Russie

Dès le 10 septembre, le ministère de la Défense azerbaïdjanais affirmait au travers d'un communiqué être la cible de tirs de l’armée arménienne. Il affirmait alors avoir « pris des mesures adéquates au vu de la situation. » « L'Azerbaïdjan concentrait des forces au sud de l’Arménie, affirme Gaïdz Minassian, docteur en sciences politiques et enseignant à Sciences Po Paris.  Il y avait donc des signes avant coureurs [à un regain de tensions] »

Guerre Haut Karabakh

Un homme se tient debout dans une rue marquée par les bombardements de l'armée azérie à Stepanakert,  la capitale de la république autoproclamée du Haut-Karabakh peuplée d'Arméniens, le 6 octobre 2020.

© David Ghahramanyan/NKR InfoCenter PAN Photo via AP

L’Azerbaïdjan a-t-elle profité de la guerre en Ukraine pour précipiter son offensive, sachant que la Russie, allié de l’Arménie, serait occupée sur d’autres fronts ? « Depuis le mois de février, on s’attend en Arménie et Azerbaïdjan à avoir des effets de la guerre en Ukraine sur le Caucase. Cependant, une opération de la sorte se prépare de longue date, analyse l’expert. Par ailleurs, le rôle du Kremlin ici n'est pas évident car la Russie et l’Azerbaïdjan sont des pays qui coopèrent stratégiquement, même si l'Arménie est considérée comme l'alliée de la Russie. On est donc dans un flou parce qu'on ne sait pas précisément quel est le jeu de Moscou dans cette affaire. »

Si la Russie fait actuellement face à une contre-offensive des troupes ukrainiennes au sud et au nord-est de l'Ukraine, elle continue à tenir son rôle d'arbitre dans le Caucase. Après s’être dit « extrêmement préoccupée par la nette dégradation de la situation » entre Bakou et Erevan, le Kremlin a annoncé avoir négocié un accord de cessez-le-feu en vigueur vers 06H00 GMT après la nuit d’attaques, ce qui n’a cependant été confirmé par aucun des deux pays belligérants.

L'Azerbaïdjan cherche à capitaliser sa victoire militaire de 2020 en obtenant une victoire politique. Gaïdz Minassian, docteur en sciences politiques et enseignant à Sciences Po Paris.

Volonté de conquête 

Après deux guerres entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan (en 1991-94 et en 2020) au cours des trois dernières décennies pour le contrôle de la région du Haut-Karabakh, une enclave peuplée d'Arméniens en Azerbaïdjan, ces nouveaux combats illustrent combien la situation reste explosive. Depuis le cessez-le-feu du 9 novembre 2020, date de fin du dernier conflit, un processus de paix est mené sous médiation européenne. Son aboutissement est aujourd’hui menacé dénonce le Premier ministre arménien Pachinian.

Déjà cet été, des tensions avaient refait surface dans la région, notamment dans le district de Latchine, région sous contrôle des forces de paix russes. Les forces azerbaïdjanaises sur place avaient alors mené une opération nommée « Vengeance ». L’Arménie avait accusé l’Azerbaïdjan de tenter de prendre le contrôle unilatéral de cette zone qui lie l’Arménie au Haut-Karabakh. Les récentes frappes azerbaïdjanaises ont notamment visé les localités alentours.

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« L'Azerbaïdjan cherche à capitaliser sa victoire militaire de 2020 en obtenant une victoire politique qui passe par l'ouverture de ce que l’Azerbaïdjan appelle « le corridor de Latchine » qui traverserait l'Arménie, explique Gaïdz Minassian. L’Arménie est d'accord pour rouvrir les voies classiques de communication. Cependant, un corridor relève d’un statut juridique bien différent. Une fois établi, il ne dépend plus de la souveraineté de l'État traversé mais de l'État qui traverse. Or l’Arménie, au nom de son intégrité territoriale, refuse de perdre cette souveraineté. »

Communauté internationale

Pour répondre à ces "agressions", l’Arménie a demandé l’aide de l'ONU et de l'Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), structure régionale pilotée par la Russie, qui garantit la souveraineté territoriale de ses membres, toutes anciennes républiques soviétiques (Arménie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizistan et Tadjikistan).

Les États-Unis se sont dit "extrêmement inquiets", appelant à une cessation immédiate des combats tandis que la Turquie, alliée de l'Azerbaïdjan, a de son côté appelé l'Arménie à "cesser ses provocations et se concentrer sur les négociations de paix".

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Une réponse de la communauté internationale est toutefois fortement attendue selon Gaïdz Minassian. « Il y a trois options de scénario possibles. Soit rien ne se passe, et cela aura valeur de blanc seing accordé l’Azerbaïdjan pour attaquer de nouveau. Soit on opte pour une déclaration commune, ce qui exclut toute forme d’engagement mais montrerait une certaine forme d’unité. Soit le Conseil de sécurité de l'ONU choisit de faire voter une résolution, et cela témoignerait alors d'une volonté des puissances à ne pas ouvrir un deuxième front dans le Caucase. » expose-t-il.

Les poids lourds de la scène internationale étant fortement mobilisés par la guerre en Ukraine, leur capacité d’unification sur un autre cas de conflit pourrait faire défaut. « Quel est l'impact de la guerre en Ukraine sur le Conseil de sécurité ? On le saura dans les jours qui viennent », interroge l’expert.

Le Haut-Karabakh en quelques dates
1921 : rattachement du Haut-Karabakh à l’Azerbaïdjan décidé par Staline.
1988 : le Haut-Karabakh se révolte contre la tutelle azérie et vote son rattachement à l’Arménie.
1991 : avec l’effondrement de l’URSS, le Haut-Karabakh proclame son indépendance unilatéralement. C’est le début de la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.
1992: création du groupe de Minsk, coprésidé par la France, la Russie et les Etats-Unis, chargé de trouver une issue pacifique au conflit.
1994: signature d’un cessez-le-feu entre les dirigeants de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan et du Haut-Karabakh. La guerre aura fait près de 30 000 morts.
2016 : de nouveaux affrontements éclatent au Haut-Karabakh. La "guerre des quatre jours" fera une centaine de morts dans les deux camps.
27 septembre 2020: reprise des combats au Haut-Karabakh.
13 septembre 2022 : regain des tensions à la frontière. Au moins 49 militaires arméniens morts.