Qui veut une nouvelle guerre entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan ?

Des affrontements meurtriers ont éclaté à la frontière entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. L'un et l'autre s'accusent mutuellement. Erevan dénonce une volonté de guerre totale de Bakou, qui lui surfe sur sa victoire éclair dans le Haut-Karabakh de septembre 2023. L'UE, les États-Unis et la Russie jouent difficilement le rôle d'arbitre.

Image
Aliev et Pachinian

Le président azerbaïdjanais Ilham Aliev (à gauche) assis à côté du Premier ministre arménien Nikol Pachinian (à droite) lors du sommet de la Communauté des États Indépendants à Saint-Pétersbourg, 26 décembre 2023.

Vladimir Smirnov, Sputnik, Kremlin Pool Photo via AP
Partager3 minutes de lecture

Le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a accusé jeudi l'Azerbaïdjan de vouloir une "guerre totale" avec l'Arménie, deux jours après de nouveaux affrontements meurtriers à la frontière entre ces deux pays du Caucase.

"Nos analyses montrent que l'Azerbaïdjan veut lancer des actions militaires dans certaines zones de la frontière avec la perspective d'une escalade militaire qui se transformerait en guerre totale contre l'Arménie", a déclaré M. Pachinian lors d'un conseil des ministres.

L'Azerbaïdjan poursuit la politique de "donnez moi tout ce que je veux par la voie des négociations, sinon je prends tout par la voie militaire"
Nikol Pachinian, Premier ministre arménien

"L'Azerbaïdjan poursuit la politique de +donnez moi tout ce que je veux par la voie des négociations, sinon je prends tout par la voie militaire+", a dénoncé Nikol Pachinian, accusant Bakou de ne pas vouloir "la stabilité et la sécurité" de la région.

L'Arménie et l'Azerbaïdjan s'accusent mutuellement

L'Arménie et l'Azerbaïdjan se sont accusés mutuellement mardi de tirs à la frontière entre les deux pays, près de Nerkin Hand (sud-est de l'Arménie).

Mardi matin, "les tirs des forces armées azerbaïdjanaises en direction des positions de combat arméniennes près de Nerkin Hand (dans le sud-est de l'Arménie) ont fait quatre morts au combat et un blessé du côté arménien", a dit le ministère arménien de la Défense dans un communiqué. 

De son côté, le Service azerbaïdjanais des garde-frontières a affirmé que l'armée azerbaïdjanaise avait mené une "opération de vengeance" en réponse à une "provocation" des forces arméniennes commise lundi soir selon Bakou et qui a blessé un soldat azerbaïdjanais.

Selon un communiqué du ministère azerbaïdjanais de la Défense, les forces arméniennes ont tiré à deux reprises lundi soir sur ses positions "en direction du village de Kokhanabi, dans la région de Tovouz" (nord-ouest de l'Azerbaïdjan).

A l'issue de l'opération mardi, "le poste militaire d'où provenaient ces tirs (...) a été entièrement détruit", ont assuré les garde-frontières azerbaïdjanais, en promettant une "riposte encore plus sévère" à "chaque provocation" à la frontière entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan.

Il n'y aura pas d'accord de paix tant que l'Arménie ne renoncera pas à ces prétentions vis-à-vis de l'Azerbaïdjan
Ilham Aliev, président azerbaïdjanais

Le ministère arménien de la Défense a rejeté ces accusations en affirmant qu'elles "ne correspondent pas à la réalité", accusant par ailleurs Bakou de "saper" les efforts pour "la stabilité et la sécurité du Caucase du Sud".

Bakou surfe sur sa victoire dans le Haut-Karabakh

Au pouvoir depuis deux décennies dans un pays riche en hydrocarbures, le président azerbaïdjanais Ilham Aliev, lors de son discours d'inauguration après sa réélection début février à la tête du pays, a répété mercredi que son pays n'avait pas de projet d'expansion.

"Nous n'avons pas de prétentions territoriales à l'égard de l'Arménie. Et ils doivent renoncer à leurs prétentions. Faire du chantage leur coûtera cher", a affirmé M. Aliev.

"Il n'y aura pas d'accord de paix tant que l'Arménie ne renoncera pas à ces prétentions vis à vis de l'Azerbaïdjan", a-t-il ajouté, alors que les deux pays ont de longue date de nombreuses disputes territoriales. 

Le dirigeant azerbaïdjanais, âgé de 62 ans, surfe sur sa victoire militaire contre les séparatistes arméniens du Haut-Karabakh, qui a mis fin à trois décennies de sécessionisme marquées par deux guerres d'ampleur.

Le recours à la force nuit aux négociations. Toute violation du cessez-le-feu doit faire l'objet d'une enquête et d'un traitement approprié
Matthew Miller, porte-parole du département d’État américain

En septembre 2023, l'armée azerbaïdjanaise, à la faveur d'une offensive éclair, a pris entièrement le contrôle de cette enclave montagneuse qui lui échappait depuis le chute de l'URSS, poussant des dizaines de milliers d'habitants à fuir vers l'Arménie.

Selon Erevan, l'Azerbaïdjan chercherait à contrôler la région arménienne de Siounik pour relier l'enclave azerbaïdjanaise du Nakhitchevan au reste de l'Azerbaïdjan.

Face à cette crainte, l'Arménie a rejoint officiellement fin janvier la Cour pénale internationale, qui mène des enquêtes et juge les personnes accusées des crimes les plus graves qui touchent l'ensemble de la communauté internationale.

UE, États-Unis et Russie face à la rivalité entre Erevan et Bakou

Le chef de la diplomatie européenne Josep Borrell a lui déploré "les tirs arméniens sur les soldats azerbaïdjanais d'hier [mardi]", tout en jugeant que "la réaction de l'Azerbaïdjan aujourd'hui semble disproportionnée".

"Le recours à la force nuit aux négociations. Toute violation du cessez-le-feu doit faire l'objet d'une enquête et d'un traitement approprié", a déclaré pour sa part le porte-parole du département d’État américain, Matthew Miller, réitérant que Washington était favorable à une paix négociée.

De son côté, le Kremlin a appelé "les deux parties à la retenue".

Cette décision [de préparation d'un nouveau partenariat stratégique UE-Arménie, NDLR] envoie un signal fort de notre intérêt mutuel pour une nouvelle phase stratégique dans nos relations.
Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne

Ces derniers mois, plusieurs cycles de négociations chapeautées séparément, par l'Union européenne, les États-Unis et la Russie --allié traditionnel de l'Arménie--, n'ont pas donné de résultats et des incidents armés ont toujours régulièrement lieu à la frontière entre les deux pays.

Fin janvier, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian avait affirmé avoir proposé à l'Azerbaïdjan de signer "un pacte de non-agression", dans l'attente d'un traité de paix, quelques semaines après que son homologue azerbaïdjanais, Ilham Aliev, eut assuré ne pas vouloir une "nouvelle guerre".

Début décembre 2023, les deux pays s'étaient engagés à prendre "des mesures concrètes" pour "normaliser" leurs liens. Moins d'une semaine plus tard, ils échangeaient des prisonniers de guerre.

L'UE et la France veulent se rapprocher de l'Arménie 

L'UE souhaite mettre en oeuvre un plan "ambitieux" pour renforcer ses liens avec l'Arménie, autrefois allié traditionnel de la Russie, a indiqué mardi le patron de la diplomatie européenne Josep Borrell.

Les liens tissés de longue date par ce pays du Caucase avec la Russie se sont distendus depuis que l'Azerbaïdjan, son ennemi historique, s'est emparé de l'enclave arménienne du Nagorny- Karabakh en septembre dernier.

Erevan reproche au gouvernement russe de ne pas être intervenu pour arrêter l'offensive-éclair de l'Azerbaïdjan contre ce territoire disputé, contrôlé pendant des décennies par des séparatistes arméniens.

Lors d'une rencontre avec le ministre arménien des Affaires étrangères Ararat Mirzoyan, M. Borrell a indiqué qu'ils avaient décidé de lancer la préparation d'un nouveau partenariat stratégique entre l'Arménie et l'Union européenne.

"Cette décision envoie un signal fort de notre intérêt mutuel pour une nouvelle phase stratégique dans nos relations", a-t-il déclaré devant la presse.

Des discussions doivent débuter en vue d'une libéralisation des visas vers l'UE, a ajouté M. Borrell.

La France, où vit une importante communauté arménienne, est favorable au resserrement des liens entre l'UE et l'Arménie.

Mais cette politique risque de provoquer la colère de Moscou, qui avait attaqué l'Ukraine au moment où Kiev intensifiait son rapprochement avec l'UE.

La Russie dispose toujours de milliers de soldats stationnés dans plusieurs bases militaires en Arménie.