Radio-Canada et CBC suspendent leurs activités sur Twitter

En soirée lundi 17 avril, Twitter change l'étiquette accolée au média canadien CBC pour indiquer "média financé à 70 % par le gouvernement". Après avoir échangé avec des utilisateurs, le patron de Twitter, Elon Musk, a plutôt ajouté "69 %" en référence à un acte de nature sexuelle.
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Le siège de Twitter à San Francisco, le 8 décembre 2022.
AP Photo/Jeff Chiu
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En réponse à la décision de Twitter de lui accoler l'étiquette de "média financé par le gouvernement", le média canadien CBC/Radio-Canada suspend ses activités sur le réseau social appartenant à Elon Musk. Les journalistes et autres travailleurs de l'information de Radio-Canada pourront toutefois continuer à utiliser cette plateforme tout en respectant, comme à l'habitude, les normes et pratiques journalistiques du diffuseur public.

Plus tôt le 17 avril, le Premier ministre Justin Trudeau a déploré que son adversaire conservateur, Pierre Poilievre, soit allé quérir l’aide de milliardaires américains chez Twitter pour s’attaquer à CBC/Radio-Canada. En marge de l’annonce d’un partenariat de 470 millions de dollars avec le géant suédois des communications Ericsson, le Premier ministre canadien a accusé Pierre Poilievre d'utiliser une multinationale américaine pour s'attaquer aux institutions canadiennes. 

Des pressions de la part des Conservateurs

Le 16 avril, Pierre Poilievre s'est félicité de la décision du réseau social Twitter d’apposer l'étiquette de média financé par le gouvernement au compte institutionnel de CBC. Le chef conservateur en avait fait publiquement la demande au réseau social américain quelques jours auparavant. Il proposait également aux internautes, dans sa publication Twitter, un lien Internet conduisant à une pétition en ligne pour supprimer le financement public de CBC et de Radio-Canada.

Le 17 avril à la Chambre des communes, le député et ex-chef du Parti conservateur Andrew Scheer a fait écho à cette pétition en se réjouissant de la décision de Twitter. "Bonne nouvelle pour tous ceux qui sont irrités par la décision de Twitter d'apposer l'étiquette ! Après les prochaines élections, nous nous assurerons que [CBC/Radio-Canada] n'obtienne aucun financement public !", a-t-il raillé.

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Selon les conservateurs, le diffuseur public canadien, fondé en 1936, serait une courroie de transmission pour la propagande du gouvernement libéral de Justin Trudeau. La direction de Twitter n’a cependant pas jugé opportun d’apposer la mention média financé par le gouvernement sur le compte institutionnel de Radio-Canada, qui est pourtant la même société que CBC. Pour le premier ministre Trudeau, cette stratégie des conservateurs est une attaque directe contre le journalisme et contre la culture canadienne menée en collaboration avec un géant d’Internet américain.

Ça souligne un désalignement de valeurs, un manque de compréhension à quel point les Canadiens sont fiers de nos institutions et n’aiment pas qu’on aille demander à des milliardaires américains de venir aider à s’attaquer à nos institutions. Justin Trudeau, premier ministre du Canada

"On sait que Radio-Canada/CBC sont présents à travers le pays dans les petites communautés, les petites villes, les régions qui sont moins desservies par d’autres institutions de nouvelles, rappelle le Premier ministre. Je pense que c’est vraiment désolant de voir un parti politique s’attaquer aux médias indépendants." "Pierre Poilievre prétend qu’il veut s’attaquer à la CBC sans s’attaquer à Radio-Canada. C’est entièrement faux, poursuit Justin Trudeau. On ne peut pas faire confiance aux conservateurs [...], qui s’attaquent régulièrement à la culture, à l’identité, au journalisme indépendant de qualité."

Croisade idéologique risquée

Pour le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, Pierre Poilievre et Elon Musk – le grand patron de Twitter – se sont lancés dans une croisade idéologique risquée en s’en prenant à une des principales sources de culture et d’information francophones au pays. Disant estimer sur son compte Twitter que Radio-Canada Info n'est pas exempte de tout reproche et que la société d'État affiche, selon lui, un penchant fédéraliste, le chef bloquiste s'est ouvertement inquiété de la volonté des conservateurs d'en couper le financement.

Pour les arts, l'information et le français dans les régions, c'est très grave, a déclaré Yves-François Blanchet sur son compte Twitter en se questionnant sur les intentions des conservateurs. En marge de la période de questions aux Communes, le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, a dénoncé la démarche de son homologue conservateur. "C'est une attaque contre les journalistes et une attaque contre la culture québécoise et la culture canadienne, lance-t-il[Pierre Poilievre] est quelqu'un qui a peur de répondre aux questions ! Ce n'est pas quelqu'un qui a la force ou le courage pour gérer le pays."

Ils affirment toujours vouloir définancer la CBC mais pas Radio-Canada... Peut-être parce que Radio-Canada est plus populaire au Québec? Peut-être parce que cela nuirait à leurs chances de remporter plus de sièges au Québec et dans les comtés francophones ? Peut-être que c'est là leur calcul, parce qu'autrement, cela ne fait aucun sens, a de son côté lancé Alexandre Boulerice, le lieutenant du NPD pour le Québec.

Une démarche "malhonnête et vicieuse"

Ancien directeur général de l'Information à Radio-Canada, Alain Saulnier voit pour sa part dans la démarche de Pierre Poilievre quelque chose de "malhonnête et de vicieux".

Surtout, poursuit Alain Saulnier au micro de L'heure du monde sur ICI Première, le chef conservateur se sert de cette croisade "pour aller chercher de l'argent et remplir ses caisses électorales" en vue des prochaines élections fédérales. Sur la page web de la pétition du Parti conservateur pour définancer le diffuseur public, les membres du public sont effectivement invités à faire un don et à fournir leurs coordonnées à cette formation politique.

Par ailleurs, Alain Saulnier estime que même si Twitter atteint seulement 10 % de la population et que le fait d'apposer une étiquette sur le compte de CBC pourrait n'avoir, ultimement, qu'un impact limité, cette charge contre les médias fait partie d'un tout : "Ça conforte les gens qui s'en prennent à l'État, aux institutions publiques", dit-il. Faire confiance à des multimilliardaires américains pour déterminer ce qui est bien et ce qui est mal dans nos médias est complètement aberrant, juge encore M. Saulnier.

Qu'est-ce qui leur permet de décider du bien et du mal dans les médias ? À quoi jouent-ils, exactement ?Alain Saulnier, ancien directeur général de l'Information à Radio-Canada et professeur

De passage à 24•60 sur les ondes d'ICI RDI, le professeur de droit et juriste Pierre Trudel a pour sa part rappelé que l'indépendance du diffuseur public est écrite noire sur blanc dans le texte de la Loi sur la radiodiffusion, entrée en vigueur en 1971. "L'idée [de Poilievre] ne résiste pas à l'analyse", martèle-t-il. Pierre Trudel a par ailleurs souligné que bon nombre d'institutions, notamment le Bureau de la vérificatrice générale et les nombreux juges fédéraux, sont tous financés par le gouvernement canadien sans pour autant perdre leur indépendance.

Une indépendance préservée

"Les dirigeants de Radio-Canada ont généralement été très soucieux de préserver l'indépendance du diffuseur public", indique Pierre Trudel avant de rappeler que même si le président du diffuseur est nommé par le gouvernement, une fois celui-ci désigné, il n'a plus de comptes à rendre qu'au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), qui a notamment pour mandat d'examiner les activités de Radio-Canada, y compris en vue du renouvellement de sa licence d'exploitation. D'ailleurs, ajoute encore ce spécialiste, des examens des pratiques de CBC/Radio-Canada menés par cet organisme fédéral ont révélé que, généralement, "le diffuseur public fait son travail et que les critiques [à propos d'un parti pris] ne tenaient pas la route".

Selon la direction de CBC/Radio-Canada, cette étiquette apposée sur le compte Twitter de CBC implique que le gouvernement canadien "peut intervenir à divers degrés dans le contenu éditorial", ce qui n’est pas le cas, a rappelé la société d'État le 16 avril. Dans un communiqué, CBC/Radio-Canada explique qu'elle "est financée par des fonds publics au moyen d'un crédit parlementaire voté par tous les députés".

Radio-Canada ajoute que son indépendance éditoriale est par ailleurs protégée par la Loi sur la radiodiffusion et que son travail est soumis à des Normes et pratiques journalistiques – un guide de standards éthiques et déontologiques strict et transparent – "ainsi qu'à un processus de plainte indépendant par l'intermédiaire des ombudsmans de Radio-Canada et de CBC." Selon Radio-Canada, CBC n’a jamais été contactée par Twitter avant que le réseau social ne prenne sa décision. Le diffuseur public affirme aussi tout ignorer du processus qui mène à l’apposition de cette étiquette chez Twitter.

Relations tendues entre Elon Musk et les médias

CBC n'est pas le seul grand média à s'être récemment fait affubler de la mention "média financé par le gouvernement" par Twitter. La ABC (Australian Broadcasting Corporation) a elle aussi hérité de cette étiquette sur Twitter. La direction de Twitter a aussi jugé bon de dépouiller le New York Times de la certification officielle de son compte, Elon Musk accusant le quotidien américain de propagande.

Ces derniers jours, les étiquettes de la NPR (National Public Radio) américaine et de la BBC ont elles aussi été changées. Le réseau social a accolé au compte de la NPR la mention de média affilié à l'État, l'affublant de la même étiquette que les médias détenus par les gouvernements chinois ou russe. Pour protester contre les nouvelles politiques du réseau, la NPR est devenue le premier grand média à quitter Twitter.