Reconnaissance faciale : pourquoi la France veut-elle l'expérimenter ?

Des voix au gouvernement et parmi les parlementaires s'élèvent pour demander une réflexion sur l'encadrement juridique de la reconnaissance faciale. Des "caméras intelligentes d'identification" pourraient-elles s'implanter dans les rues des villes françaises, dans les administrations ? Avec quels objectifs et quelles limites ? Entretien avec Laurent Mucchielli, directeur de recherche en sociologie au CNRS.
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Reconnaissance faciale
(Illustration : Shutterstock)
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Cédric O, le secrétaire d'Etat au Numérique l'a affirmé le 14 octobre dernier, dans un entretien donné au quotidien "Le Monde" : "Expérimenter la reconnaissance faciale est nécessaire pour que nos industriels progressent". Cette technologie — déjà utilisée pour dévérouiller les smartphones de dernière génération ou reconnaître le propriétaire d'un assistant Google, — commence à être utilisée au sein d'entreprises, dans des aéroports, et massivement dans les rues des villes Chinoises. Les responsables politiques français annoncent depuis 2018 tester la reconnaissance faciale dans le domaine de la sécurité publique, mais jusque là, sans débat ni loi pour la mettre en œuvre. 

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Ces "caméras intelligentes" — pilotées par des intelligences artificielles et capables d'identifier ou authentifier des visages humains — posent de nombreux problèmes en terme d'atteinte aux libertés, de liberté de circulation, de droit à l'anonymat et à l'image, de consentement à l'utilisation des données biométriques.

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La reconnaissance faciale pourrait aussi mener à une "policiarisation" de la société, selon les organisations de défense des droits de l'Homme ou des libertés. Ces dernières dénoncent le risque d'un "panoptisme global", grâce aux caméras intelligentes : une surveillance policière permanente et invisible… menant à un contrôle social généralisé. 


Le panoptique : de la surveillance carcérale invisible… au contrôle social

Le panoptique est un type d'architecture carcérale imaginée par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham et son frère, Samuel Bentham, à la fin du 18ème siècle. L'objectif de la structure panoptique est de permettre à un gardien, logé dans une tour centrale, d'observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s'ils sont observés. Ce dispositif devait ainsi donner aux détenus le sentiment d'être surveillés constamment et ce, sans le savoir véritablement, c'est-à-dire à tout moment. Le philosophe et historien Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975), en fait le modèle abstrait d'une société disciplinaire, axée sur le contrôle social.

Le philosophe Gilles Deleuze, à la fin des années 80 définit les contours d'une société de contrôle, reprenant le concept de panoptisme de Michel Foucault : "Quand Foucault définit le panoptisme, tantôt il le détermine concrètement comme un agencement optique ou lumineux qui caractérise la prison, tantôt il le détermine abstraitement comme une machine qui non seulement s'applique à une matière visible en général (atelier, caserne, école, hôpital autant que prison), mais aussi traverse en général toutes les fonctions énonçables. La formule abstraite du panoptisme n'est plus « voir sans être vu », mais « imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque. »

Gilles Deleuze prévoyait déjà en 1990 la surveillance électronique qui s'active aujourd'hui dans la société française : "Il n'y a pas besoin de science-fiction pour concevoir un mécanisme de contrôle qui donne à chaque instant la position d'un élément en milieu ouvert, animal dans une réserve, homme dans une entreprise (collier électronique). Félix Guattari imaginait une ville où chacun pouvait quitter son appartement, sa rue, son quartier, grâce à sa carte électronique qui faisait lever telle ou telle barrière ; mais aussi bien la carte pouvait être recrachée tel jour, ou entre telles heures ; ce qui compte n'est pas la barrière, mais l'ordinateur qui repère la position de chacun, licite ou illicite, et opère une modulation universelle." (Extrait de "Post-scriptum sur les sociétés de contrôle", Gillez Deleuze, 1990.)

Une tribune publiée dans le quotidien Le Monde ce jeudi 24 octobre, des députés Didier Baichère (LREM, Yvelines) et Stéphane Séjourné (député européen Renew Europe), intitulée "Pour une reconnaissance faciale éthique", est venue relancer l'idée de légiférer sur la reconnaissance faciale.  Pour les deux parlementaires, "cette technologie représente des opportunités commerciales multiples, mais il est nécessaire d’entamer une réflexion sur les modalités de son utilisation.

Le débat ne fait que commencer, et pour l'ouvrir, nous avons choisi d'interroger Laurent Muchielli, directeur de recherche au CNRS (Laboratoire Méditerranéen de Sociologie, Aix-en-Provence, enseignant à l'Université d'Aix-Marseille), sur cette nécessité politique de réfléchir aux enjeux de la reconnaissance faciale en France, à des fins d'expérimentation et d'encadrement législatif.

TV5Monde : Didier Baichère et Stéphane Séjourné expliquent que la reconnaissance faciale comporte plusieurs défis : "défi d’innovation technologique et industrielle, défi d’appropriation citoyenne et défi de régulation juridique". Que pensez-vous de ces affirmations ?
 

Laurent Mucchielli
Laurent Mucchielli, chercheur en sociologie, a notamment publié "Vous êtes filmés ! Enquête sur le bluff de la vidéosurveillance" (Armand Colin, 2018)

Laurent Mucchielli : Les trois affirmations des deux députés sont incontestables en soi, mais ils évitent soigneusement de poser le vrai problème, qui est ailleurs. La question majeure et préalable est : la reconnaissance faciale, pour quoi faire ? dans quel but ? pour répondre à quel besoin ? Pour améliorer quelle dimension de la vie quotidienne des citoyens ? C’est tout le problème de cette fascination et de  cette crédulité actuelles pour les nouvelles technologies, qui amènent nombre d’élus à s’enthousiasmer pour des technologies, sans avoir préalablement procédé ni à un diagnostic des besoins de la population, ni à une évaluation des innovations technologiques précédentes du même genre. Cela donne un côté « hors sol » à leurs propos, qui doit nous interroger.

La première des réflexions collectives qu’il nous faudrait avoir est justement celle qui est absente du débat ainsi lancé. C’est un peu embêtant tout de même… Mais on voit bien l’avantage qu’il y a à contourner la question du diagnostic des besoins et de l’évaluation des innovations précédentes. Cela permet, par exemple, d’éviter de regarder comment fonctionne réellement la vidéosurveillance depuis son lancement national en 2007, et de se demander si les milliards d’euros d’argent public dépensés l’ont été utilement pour la population.

TV5Monde : "La France pourrait se positionner en exemple pour développer une reconnaissance faciale éthique bénéficiant à tous sans créer de nouvelles inégalités, sans empiéter sur nos libertés publiques, sans poser de nouveaux risques sur notre sécurité individuelle et collective", selon les deux députés. Cela est-il possible, souhaitable, selon vous, et si oui, par quels biais ?

L.M : 
Ces propos relèvent de la pétition de principe de type philosophique et ne sont pas du tout réalistes. Là encore, on est simplement dans du déclaratif, on se paye de mots. Qu’est-ce qu’une reconnaissance faciale "éthique" ? Je ne vois pas. En quoi y aurait-il un risque de "créer de nouvelles inégalités" ? Je ne vois pas non plus. Je vois mieux en revanche les risques que comporte cette technologie pour la vie privée et les libertés publiques. La question centrale qui se profile derrière, est celle des fichiers.

Comme son nom l’indique, la reconnaissance vise à permettre d’identifier quelqu’un qui est déjà connu, c’est-à-dire qui est fiché biométriquement. Qui veut-on reconnaître et donc, qui veut-on ficher ? L’exemple de la Chine montre que, connectée à un fichier de toute la population, la reconnaissance faciale peut être utilisée comme un outil majeur de contrôle social des citoyens en permettant une sorte de "flicage" de tout l’espace public. L’urgence serait donc, mais après le débat sur le besoin — dont je parle dans ma réponse précédente —, d’avoir un débat politique et juridique sur les objectifs poursuivis à l’aide de cette technologie, sur les fichiers de police, sur l’encadrement juridique à imposer et sur les moyens donnés à des organismes publics de contrôler le respect de cet encadrement juridique.  Ce qui pose notamment la question des moyens financiers et humains de la CNIL.

TV5Monde : La reconnaissance faciale n'est pas véritablement encadrée juridiquement et il semble que cela soit devenu nécessaire. Une loi "d'expérimentation au niveau national" — appuyée par le Forum économique mondial, une consultation citoyenne, le CNNum, ainsi qu'un "comité éthique" pour piloter le débat, le tout coordonné par la Cnil — serait la bonne solution, toujours selon les deux députés : qu'en pensez-vous ?

L.M :
Encore une fois il est clair qu’il existe actuellement un large vide juridique, ce qui est normal puisque la technologie est relativement nouvelle. Mais le problème de fond n’est pas là. Il faut absolument sortir de la naïveté ambiante vis-à-vis des nouvelles technologies — puisque face au marketing des industriels de la sécurité, trop de gens se comportent comme des spectateurs crédules d’un film de science-fiction — et se demander préalablement si nous en avons réellement besoin. Il faudrait aller regarder de près les expériences étrangères pour voir dans quelle mesure la technologie répond ou non aux besoins identifiés. Le droit ne doit venir qu’après. Et si on décide de faire une loi pour encadrer le développement de cette technologie, alors je répète que la question de la surveillance de l’application du droit sera majeure. Car le potentiel d’intrusion dans la vie privée et de réduction des libertés publiques est majeur avec cette technologie. J’ajoute que ce potentiel intrusif et de contrôle social me paraît déjà bien plus avéré que son utilité pour améliorer notre sécurité dans notre vie de tous les jours.