Retraites : le gouvernement d'Élisabeth Borne résiste aux motions de censure mais ressort fragilisé

Deux motions de censure contre le gouvernement ont été rejetées lundi à l’Assemblée nationale, dont l’une à neuf voix près, permettant l’adoption définitive de la réforme des retraites, malgré une colère loin de faiblir dans le pays.

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Assemblée motion de censure
Les députés brandissent des affiches protestant contre la réforme des retraites après l'annnonce de l'échec d'une motion de censure contre le gouvernement d'Elisabeth Borne. 
AP/ Lewis Joly
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La première des deux motions a recueilli 278 voix sur les 287 nécessaires pour faire tomber le gouvernement d’Élisabeth Borne. Le vote sur ce texte, lancé par le groupe indépendant Liot avec le soutien de la gauche, a été très serré ce qui a fait immédiatement réagir les oppositions.

Ce gouvernement "est d’ores et déjà mort", a déclaré la cheffe de file des Insoumis, Mathilde Panot, tandis que François Ruffin appelait à "la démission" d’Élisabeth Borne. La Première ministre "doit partir" ou "le président doit la démissionner", a estimé la présidente du groupe RN Marine Le Pen. La motion Liot avait davantage de chances de succès que celle déposée par le RN, qui n’a recueilli que 94 voix pour sûr les 287 nécessaires.

Le gouvernement n’est "jamais allé aussi loin dans la construction d’un compromis", s’est défendue un peu plus tôt à la tribune Élisabeth Borne. Cette procédure "n’est pas l’invention d’un dictateur", a-t-elle lancé, dénonçant "l’antiparlementarisme à l’œuvre" des oppositions et le "déchaînement de violences" de certains députés de gauche pendant les débats tumultueux sur ce projet phare du second quinquennat d’Emmanuel Macron. L’exécutif a suscité l’ire des oppositions et déçu une partie de la majorité en dégainant l’arme constitutionnelle du 49.3, qui permet l’adoption d’un texte sans vote.

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La cheffe du gouvernement recevra les présidents de groupes de la majorité à l’Assemblée et au Sénat dans la soirée à Matignon, selon des sources concordantes.

C’est le député Charles de Courson, du groupe indépendant Liot, qui a ouvert le bal dans l’hémicycle. Il a fustigé "l’injustice" de cette réforme et dénoncé le "déni de démocratie" du 49.3. "L’Assemblée nationale, seule représentante du peuple français, n’aura jamais voté sur ce projet de loi", a lancé l’élu, à l’origine de la première motion débattue, un texte transpartisan soutenu par la gauche.

Défenseurs d’une autre motion, les députés RN ont dénoncé le "marasme" et "l’enlisement" de l’exécutif. "Alors chiche, Monsieur Macron ! Allons à la dissolution", a lancé Laure Lavalette. Ces deux motions de censure étaient une riposte au déclenchement jeudi du 49.3 par la Première ministre, qui n’a fait qu’attiser la contestation, souvent au-delà du seul sujet des retraites.

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Blocage du groupe LR

Cosignée par des députés de la Nupes, la motion de censure initiée par le groupe Liot (Libertés, Indépendants Outre-mer et Territoires) avait davantage de chances d’être votée par des élus de droite défavorables à la réforme des retraites que celle du RN. Mais la barre de la majorité absolue de 287 voix n’a pas été atteinte.

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Il aurait fallu qu’une trentaine de LR, soit la moitié du groupe, la votent. Or le parti de droite a soutenu la réforme et ses responsables disaient ne pas vouloir "rajouter du chaos au chaos" en faisant tomber le gouvernement.

Certains députés LR ont néanmoins voté la censure, comme Aurélien Pradié qui souhaitait provoquer "un électrochoc".

Réclamant "un peu de courage" aux députés de droite, Marine Le Pen leur a de son côté promis qu’ils n’auraient pas de candidat du RN face à eux en cas de législatives à la suite d’une dissolution.

"Marqués au corps"

Depuis, des rassemblements organisés ou spontanés se déroulent sur tout le territoire, dans le calme ou avec des débordements. Des actions ont émaillé lundi après-midi le lancement des épreuves de spécialité du bac, même si le ministre de l’Éducation nationale, Pap Ndiaye, a estimé qu’il n’y avait "pas de points d’inquiétude particuliers". Dans la matinée, plusieurs manifestations ont provoqué d’importantes perturbations du trafic à Rennes.

En attendant une nouvelle journée d’actions le 23 mars à l’appel de l’ensemble des syndicats, la grève s’est durcie dans les raffineries et les éboueurs poursuivent leur mouvement à Paris, Rennes ou Nantes.

Éboueur parisien et responsable syndical CGT, Karim Kerkoudi se dit "déterminé" : "Chaque jour, je me lève à 4 h 45 pour aller porter, à deux, entre 6 et 16 tonnes d’ordures. J’ai des tendinites aux deux coudes. La douleur aux lombaires, on n’en parle même plus. On est marqué au corps par le travail".

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Face à cette colère, Emmanuel Macron a demandé dimanche que la réforme "puisse aller au bout de son cheminement démocratique dans le respect de tous".

"Ils ne peuvent plus gouverner"

La suite des événements reste incertaine tant la crise est profonde. La majorité tente de resserrer les rangs face aux critiques. La cheffe du gouvernement prévoit de réunir ses ministres lors d’un déjeuner à Matignon mardi pour montrer qu’ils la "soutiennent", selon des sources concordantes. Elle a affirmé être "déterminée à continuer à porter les transformations nécessaires à notre pays avec mes ministres et à consacrer toute mon énergie à répondre aux attentes de nos concitoyens".

Le rejet des motions vaut pour adoption définitive de la réforme, avant sa promulgation par le chef de l’État, qui pourrait s’exprimer dans les prochains jours. Mais la gauche n’a pas dit son dernier mot : un référendum d’initiative partagée est dans les tuyaux, et des recours au Conseil constitutionnel se préparent.

"Nous sommes passés du sentiment d’être méprisés à un sentiment de colère", a estimé Laurent Berger (CFDT). Deux tiers des Français (68 %) disent ressentir de la colère après l’utilisation du 49.3 par le gouvernement, selon un sondage Elabe pour BFMTV.