Russie : Evguéni Prigojine, comment le "cuisinier de Poutine" est devenu un défi à son autorité

Un peu plus de 24H après le début de leur rébellion, les troupes du groupe paramilitaire Wagner en route pour Moscou rentrent à leur base samedi 24 juin sur l'ordre de leur chef Evguéni Prigojine, après un accord conclu avec le Kremlin par la médiation du Belarus. Dans un discours, le président russe Vladimir Poutine avait juré de punir les "traîtres" parlant même de "coup de poignard dans le dos". Réputé proche du président russe, Evguéni Prigojine a rompu avec celui-ci en défiant son pouvoir. Récit d'une trajectoire.

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Prigojine au service de Poutine

Photo d'archive. Dans son restaurant de la banlieue de Moscou, Evguéni Prigojine sert Vladimir Poutine, alors Premier ministre de Russie après ses deux premiers mandats, 11 novembre 2011. 

 

AP Photo/Misha Japaridze, Pool, File
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Appelé “Cuisinier de Poutine”, Evguéni Prigojine reste un homme mystérieux. Passé du statut de restaurateur à celui de traiteur du Kremlin, puis à chef de la milice militaire Wagner à la tête d'un empire économique, celui qui était dans l’ombre de Poutine le défie aujourd’hui.

Dès vendredi 23 juin au soir, Evguéni Prigojine a franchi un cap et se retourne contre celui qui lui a permis d'agir, Vladimir Poutine. Il accuse l'armée russe d'avoir mené des frappes meurtrières sur des camps de ses combattants et appelle à se soulever contre le commandement militaire russe. Il promet de "libérer le peuple russe". Les troupes de Wagner se dirigent vers Moscou. De Rostov-sur-le-Don en passant par Lipetsk jusqu'à quelques centaines de kilomètres de la capitale russe, elles se rapprochent dangereusement du centre du pouvoir.

Vingt-quatre heures plus tard, après un accord conclu avec le Kremlin avec la médiation du président bélarusse Alexandre Loukachenko, Prigojine annonce finalement que ses hommes rentrent dans leurs camps pour éviter un "bain de sang russe"

Les poursuites pénales contre Evguéni Prigojine seront abandonnées et aucun des combattants du groupe Wagner, qui joue un rôle clé aux côtés de l'armée russe en Ukraine, ne sera poursuivi alors que le président Poutine avait juré de punir les "traîtres" parlant même de "coup de poignard dans le dos"..

Origines de Wagner

C’est en 2014, alors que la Russie décide d’annexer la Crimée, qu’intervient pour la première fois le groupe Wagner. Le nom d’Evguéni Prigojine circule déjà mais peu d’informations sur cet homme étaient alors vérifiables. On suppose qu’il est à la tête de cette milice mais aussi de l’Internet Research Agency (IRA), véritable agence de propagande et de désinformation en ligne. Les actions liées de ces deux entités (opérations militaires et opérations psychologiques) sont au service du Kremlin. L’IRA est suspectée notamment d’avoir mené des campagnes en ligne destinées à défendre les intérêts du Kremlin, à dénigrer les opposants russes, critiquer la présence française en Afrique, ou créer des tensions autour du Brexit, ou des élections américaines.

C’est néanmoins l’ancien lieutenant-colonel russe, Dmitri Outkine qui est considéré comme le fondateur de Wagner. Sa réputation d'admirateur du régime nazi d'Adolf Hitler laisse à penser que des membres de sa milice puissent partager la même idéologie.

En 2016, Il est décoré de l'ordre du Courage par Vladimir Poutine et apparaît sur des photos aux côtés du Président.

Alors que les sociétés militaires privées sont interdites en Russie, le groupe Wagner prospère tout de même. D’ailleurs, Washington affirme que Wagner est sous contrôle du ministère russe de la Défense, ce que nie Moscou.

Prigojine est à la tête de nombreuses sociétés qui bénéficient de contrats auprès du ministère de la Défense. Désinformation en ligne, actions militaires mais aussi exploitation minière, l’empire de Prigojine ne cesse de croître, comme en Syrie, ou la société Evro Polis a signé plusieurs contrats avec les autorités syriennes d'Al Assad, notamment sur les actions militaires et l’exploitation de gaz et de pétrole.

Wagner défend les intérêts de la Russie à l'étranger, comme en Syrie, mais aussi en Libye, en Centrafrique ou plus récemment au Mali. Pour certains observateurs, l'agence de renseignement militaire russe, le GRU financerait secrètement les activités de Wagner. 

De cuisinier à chef de guerre

Evguéni Prigojine est natif comme Vladimir Poutine de Saint-Pétersbourg. Il passe neuf ans en détention à l'époque soviétique pour des délits de droit commun : cambriolage, proxénétisme ou encore violences.

Il sort en 1990, alors que l'URSS est en train de s'effondrer, et monte une affaire à succès de vente de hot-dogs.

Il prospère et va jusqu'à ouvrir un restaurant de luxe qui devient l'un des plus courus de Saint-Pétersbourg, où Vladimir Poutine connaît en parallèle sa propre ascension politique.

Après l'accession en 2000 de Vladimir Poutine à la présidence, son groupe de restauration officie au Kremlin, ce qui lui vaut le surnom de "cuisinier de Poutine" et la réputation d'être devenu milliardaire grâce aux contrats publics, que ce soit dans la restauration des écoles russes ou de l’armée de Moscou.

C'est cet argent qu'il aurait donc utilisé pour fonder Wagner, armée privée d'abord composée de vétérans endurcis de l'armée et des services spéciaux russes, mais aussi quelques unes de ses sociétés, comme l'IRA, considérée comme une "ferme à trolls"

Prigojine se dévoile publiquement

C’est en septembre 2022, soit plus de six mois après l’invasion de l’Ukraine par la Russie que Prigojine déclare publiquement qu’il est le représentant du groupe Wagner. Jusque là, il avait toujours nié ses liens avec le groupe et son existence restait secrète, comme les activités de ses nombreuses sociétés. Dans une vidéo, il appelle alors aux prisonniers de s’engager à ses côtés, en échange d'une libération. Il reconnaît également avoir fondé la milice en 2014 lors d’une interview. 

C’est également en 2022 que le gouvernement russe a reconnu être à l’origine de cette formation, chose que la Russie avait toujours nié. Wagner dépendrait donc directement du ministère de la Défense russe, et de ses installations militaires. 

Selon John Kirby, porte parole de la Défense américaine, ce sont prés de 50 000 hommes qui combattraient en Ukraine sous la bannière Wagner. Véritable “chair à canon” pour le Kremlin, ils n’apparaissent dans aucun registre officiel, ainsi leurs morts ne sont pas comptabilisées dans les pertes militaires dans cette guerre. 

En mars 2023, le Monde révèle la fuite de plus d’un million de documents internes venant des serveurs de près de 400 sociétés (réelles ou fictives) appartenant à Prigojine. C'est Dossier Center, un groupe d’enquêteurs financés par l'opposant russe Mikhaïl Khodorkovski qui en est à l'origine. L'enquête dévoile l'incroyable nébuleuse autour de l'ancien cuisinier, des employés interchangeables triés sur le volet, des sociétés toutes liées entre elles. 

Tensions avec l'armée russe

Mais alors que l'invasion russe en Ukraine est à l'arrêt depuis plusieurs mois, le patron de Wagner exprime et met en scène son opposition grandissante au commandement en chef de l'armée russe dans sa gestion du conflit. En février déjà, Evgueni Prigojine accuse l'état-major russe de "trahison", en refusant, selon lui, de fournir du matériel et de l'appui militaire aérien à ses hommes en première ligne dans l’est de l’Ukraine. 

L'ancien cuisinier multiplie les provocations et les attaques envers l'état-major, visant quasi directement le chef d’état-major Valeri Guerassimov et le ministre de la Défense Sergueï Choïgou, deux représentants importants du pouvoir de Vladimir Poutine.

Le 9 mai dernier, "Jour de la Victoire" sur l'Allemagne nazie en 1945 en Russie, alors que Vladimir Poutine assistait à un défilé militaire à Moscou, Evgueni Prigojine, lui s'exprimait en vidéo pour critiquer encore une fois le commandement de l'armée russe, en accusant les soldats de fuir Bakhmout, en pleine bataille, et le commandement de ne pas être capable de défendre le pays. Cette fois, c'était directement Vladimir Poutine qui était visé, sans pour autant le nommer, une première pour le chef de Wagner.

Les tensions grandissent entre Wagner et l'armée qui s'accusent de collaboration secrète avec Kiev, d'attaques irrégulières. Une escalade qui prend un tout nouveau tournant avec les déclarations de Prigojine vendredi 23 juin, accusant l'armée russe d'avoir bombardé des camps militaires de sa milice.