Sommet de l'OTAN : "La question n'est pas de savoir si l'Ukraine va devenir membre de l'Alliance, mais quand et comment"

Seize mois après le début de la guerre en Ukraine, les tensions entre les membres de l 'OTAN, notamment la France et l'Allemagne se révèlent au grand jour. Défense, sécurité, mais aussi adhésion de l'Ukraine à l'OTAN cristallisent ces différences d'approche. Le sommet de l'Alliance à Vilnius (Lituanie), les 11 et 12 juillet prochain sera l'occasion d'analyser les positions défendues notamment par la Pologne et les pays Baltes. Entretien.

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Volodymyr Zelensky

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky prend la parole lors d'une conférence de presse, après une rencontre avec le Premier ministre bulgare Nikolay Denkov, au bureau du Conseil des ministres à Sofia, Bulgarie, le jeudi 6 juillet 2023.

(AP Photo/Valentina Petrova)
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TV5MONDE : A quelques jours du sommet de l'OTAN à Vilnius (11 et 12 juillet, ndlr), Il semblerait qu’il y ait des tensions entre les membres de l’OTAN concernant notamment la candidature de l’Ukraine, particulièrement entre la France et l’Allemagne. Qu’en est-il et sur quoi reposent ces tensions ? 

Estelle HoorickxDocteure en Histoire Contemporaine, spécialiste de l'OTAN, officier de l'armée belge et attachée de recherche au Centre d'études et de sécurité et défense de l'Institut royal supérieur de défense (IRSD) : Lors de sommet de Vilnius, l'OTAN va vouloir afficher la solidité de l'organisation, son union pour l'Ukraine, vis-à -vis de l'invasion russe. L'OTAN va vouloir montrer une unanimité entre les membres de l'Alliance. Mais on sait dans les coulisses que, évidemment, les pays n'ont pas les mêmes sensibilités, les mêmes desiderata  par rapport à une adhésion rapide de l'Ukraine dans l'organisation.

Il y a d'une part la Pologne et les pays Baltes qui veulent vraiment une adhésion pleine, entière et directe pour l'Ukraine. Et des pays comme les Etats-Unis qui ouvrent la porte à l'Ukraine mais qui veulent plus de garanties. Il y a cela aussi du côté européen, comme vous l'avez souligné. Pour la France, l'Allemagne, les Pays-Bas, l'Italie, une adhésion directe et rapide n'est pas du tout envisageable. 

D'ailleurs, il ne sera pas question à Vilnius d'une adhésion directe de l'Ukraine, ce que les pays baltes ou la Pologne voudraient. Ce dont on va parler à Vilnius, ce sera vraiment la volonté de soutenir l'Ukraine, déjà sur le court terme, pour pouvoir mettre fin à cette invasion, la repousser et évidemment sur le long terme, donner des garanties de sécurité à l'Ukraine.

Parmi les pays européens, la France, qui voulait, au début de la guerre en février 2022, garder malgré tout un dialogue avec la Russie, qui voulait "ne pas humilier" la Russie, avait plutôt une posture de vouloir trouver une solution par le dialogue.

Il y a eu ces dernières semaines un changement de position, notamment de la France, du président Macron qui maintenant parle clairement de cette volonté d'adhésion. Il y a une position d'entre-deux que semble prendre la France pour l'instant. 

TV5MONDE : Et l’Allemagne dans tout cela ? 

Estelle Hoorickx : L'Allemagne, est aussi dans cette mouvance qui n'est pas celle des pays baltes, donc de la porte ouverte, mais avec des conditions. De toute manière, le traité de Washington ne permet pas une entrée d’un pays qui est en guerre. On observe effectivement des dissonances entre la France et l'Allemagne sur différents points notamment au niveau européen, sur la question de l'autonomie stratégique notamment. 

La relation entre la France et l’Allemagne est compliquée. C’est une “alliance incertaine”, comme le dit l’historien George-Henri Soutou, exacerbée depuis février 2022. Ce sont deux pays qui devraient être les piliers européens au sein de l’OTAN mais chacun défend des intérêts et points de vue très différents. De plus,  l’Allemagne se tourne de plus en plus vers les Etats-Unis et la France affirme une certaine idée de la souveraineté européenne. 

On voit qu'il y a des dissonances au sein de l'Union européenne, mais aussi au sein de l'OTAN, et notamment entre les grandes puissances européennes que sont Paris et Berlin. 

L’Allemagne, les Pays-Bas et l'Italie sont plus prudents par rapport à une adhésion de l'Ukraine dans l'Union européenne où la France, justement, a un peu la même attitude qu'elle a au sein de l'OTAN, c'est à dire de vouloir jouer un rôle d'intermédiaire. Tout le monde, finalement, se rend compte que l'adhésion de l'Ukraine, de toute manière, arrivera. La question n'est pas de savoir si l'Ukraine va devenir membre de l'OTAN, mais quand et comment.

TV5MONDE : Y a-t-il d’autres conditions que la fin de la guerre pour que la candidature de l’Ukraine soit effective au sein de l’OTAN ?

Estelle Hoorickx : Déjà, on se rend bien compte que cette guerre va malheureusement durer. Beaucoup imaginaient une victoire ukrainienne à court terme. Mais peut-être qu'il n'y aura jamais de paix. On va peut être en arriver à une situation de guerre perpétuelle, un peu à la coréenne. C'est une difficulté que les pays qui soutiennent l'Ukraine commencent à réaliser. Il va falloir penser dans le temps long. Les discussions de Vilnius porteront aussi sur les problèmes de stock de munitions, du suivi et des investissements en armement pour les Européens notamment. Donc cette adhésion va prendre du temps, si ce jour arrive réellement.

Mais on veut faire en sorte que l'Ukraine soit en position de force à un moment donné pour pouvoir mener des négociations et pouvoir obtenir ce qu'elle veut obtenir pour elle-même. Il y a le point de la récupération de son territoire d'avant 2014 qui est tout de même à mettre au conditionnel.

Mais effectivement, après cela, oui, il y a tout un processus qui existe. On a vu ici que pour la Finlande, ce processus est arrivé très rapidement parce que la Finlande avait des partenariats avec l'OTAN, et remplissait toutes les conditions, et elles sont nombreuses. Il faut satisfaire un certain nombre de critères qui sont politiques, économiques, militaires et qui sont définis dans l'étude de 1995 sur l'élargissement de l'OTAN.

Dans ce document, il y a 82 points. Il est demandé notamment qu'il y ait un système politique démocratique dans le pays demandeur. Il faut un système qui repose sur une économie de marché. Il faut traiter les communautés minoritaires de manière équitable. Il faut s'engager à régler les conflits de manière pacifique, d'être capable et désireux d'apporter une contribution militaire aux opérations de l'OTAN et enfin d'être attaché au caractère démocratique des relations entre civils et militaires dans les institutions. Un peu comme c'est le cas pour l'adhésion dans l'Union européenne, il y a aussi des conditions qui sont surtout politiques, économiques et militaires. L'Ukraine montre qu'avec les outils militaires, elle est capable de beaucoup de choses au niveau politique, comme c'est le cas pour l'Union européenne. Mais il y a encore un certain chemin. 

Mais ces critères ne sont pas insurmontables pour l’Ukraine, même si les critères sont davantage militaires. L'OTAN est une organisation qui veut maintenir la paix et la stabilité dans le monde et surtout assurer la sécurité de ses pays membres par la défense collective. On ne va pas faire rentrer dans l'OTAN un pays qui serait dangereux pour l'organisation. 

Rappelons qu’en 2008, l’OTAN avait refusé l’adhésion rapide de l’Ukraine. A l’époque les Etats-Unis étaient plutôt en faveur de cette adhésion, l’Allemagne et la France, non. Il y avait cette idée, à l’époque, de ne pas provoquer la Russie. Finalement, rien n’a empêché la Russie d’envahir l’Ukraine. Finalement, faire entrer l’Ukraine dans l’OTAN, c'est aussi, d'une certaine façon et surtout pour les Européens, parce que là, on voit qu'il y a des dissonances, entre ce que pensent les Etats-Unis et les pays de l'Union européenne, c'est avoir une Ukraine forte sur le continent européen. Il y a une volonté d'assurer la sécurité européenne en passant par l'Ukraine. 

A Vilnius, on va vouloir renforcer le soutien sur le long terme à l'Ukraine, un peu comme le modèle israélien. Israël ne fait pas partie de l’OTAN, mais il y a une relation privilégiée au niveau militaire. Et ça se traduira sûrement par un nouveau paquet d'aides pour que l'Ukraine s'adapte aux normes de l'OTAN, à sa doctrine de l'OTAN, qu'elle modernise sa défense, qu'elle favorise l'interopérabilité des forces.

Il sera sans doute aussi question de la création d’un Conseil OTAN - Ukraine. Pour l'instant il y a une Commission OTAN- Ukraine qui va se renforcer pour créer une relation d'égal à égal et discuter des grandes questions de sécurité.

TV5MONDE : Existe-il encore des positions voulant garder un dialogue avec la Russie aujourd’hui au sein de l’OTAN ?

Estelle Hoorickx : Je pense vraiment qu’ il y a un avant et un après le 22 février 2022. Tous les rêves que pouvaient avoir certains pays concernant la relation avec la Russie n’existent plus. Les pays qui étaient tenus de dialoguer avec la Russie pour des raisons économiques, qui avaient une attitude plutôt conciliante avec la Russie, en sont revenus. 

On voit encore une Hongrie qui est peut-être le seul pays qui continue à avoir une vision plutôt conciliante. Elle ne peut pas être ouvertement pro-russe puisqu'elle dépend aussi économiquement de l'Union européenne. Chacun a ses intérêts économiques, ou de valeurs. Par exemple, la Turquie a un agenda politique qui diffère de celui des pays européens ou américains. Cependant au sein de l'OTAN, il y a quand même une condamnation unanime de tout ce que fait la Russie en Ukraine.

TV5MONDE : Cette guerre en Ukraine a-t-elle redonné du sens à l’existence même de l’OTAN ?

Estelle Hoorickx : Oui, la  guerre en Ukraine a vraiment fait sens par rapport à la tâche fondamentale de l'OTAN, à savoir cette défense collective qu'on avait un petit peu oubliée dans la bataille.

La question de l'utilité de l'OTAN se posait justement plus à la période post-guerre froide, où on se demandait effectivement l'intérêt d’une telle organisation dans un pays qui semblait en situation de paix relative, en tout cas, sans une guerre telle qu'on la connaît sur le continent européen. Même des pays comme la Suède ou la Finlande qui avaient cette neutralité et dont la population finalement n'était pas encline à rentrer dans l'organisation, ont choisi assez rapidement de demander leur adhésion parce qu'ils se sont rendus compte que c'est l'organisation militaire occidentale qui leur garantit le plus la sécurité et la protection de leur souveraineté. 

D'aucuns d'ailleurs s'interrogent, si l'Ukraine avait adhéré à l'OTAN rapidement, en serait-on à la situation que l’on connaît actuellement ?  Bien sûr, il ne faut pas idéaliser. Il y a toujours des problèmes internes. Mais néanmoins, il y a ce retour à l'importance de la défense collective, à côté des deux autres tâches fondamentales de l'OTAN que sont la gestion de crise et la sécurité coopérative. 

Après la période de guerre froide,  cette gestion de crise en Afghanistan, en Libye, dans les pays Balkans, l'image de l'OTAN a été  sacrément écornée. Avec ce qui se passe en Ukraine, il y a quand même un renforcement de l'utilité de cette organisation pour dissuader toute attaque.

TV5MONDE : Si, comme vous le disiez, la guerre s’installe dans la durée, peut-on imaginer que l’OTAN détache des troupes en Ukraine, ou est-ce une ligne infranchissable ? 

Estelle Hoorickx : Non, c'est vraiment la ligne rouge. Des missions d’aide ukrainienne, il y en a, oui. Mais envoyer des soldats qui combattraient aux côtés de l’Ukraine, il faudrait qu’un des autres pays de l'Alliance soit menacé pour qu’une intervention directe au conflit ait lieu. C’est la ligne rouge, que l'OTAN ne veut absolument pas franchir.

Si on fait allusion aux déclarations de l'ancien secrétaire général de l'OTAN, Anders Fogh Rasmussen qui disait que s’il n’y a pas une garantie forte de l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, peut-être que nous agirons de façon bilatérale.

La Pologne et les pays frontaliers sont naturellement plus impactées par la guerre, par exemple. Donc, il n'est pas impossible d'avoir par exemple des Polonais qui iraient sur le front, mais à titre national, et pas au titre de l'organisation. L’OTAN ne prendra jamais cette décision.