Soupçons d'espionnage chinois : une stratégie d'État ?

Allemagne, Royaume-Uni... Le continent européen est-il devenu un nid d'espions chinois ? Alors que se multiplient les affaires d'espionnage impliquant la Chine, TV5MONDE a interrogé Antoine Izambard, grand reporter international pour Challenges et spécialiste de la Chine.

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Le drapeau national chinois est hissé à l'ambassade de Chine à Londres, lundi 11 septembre 2023.

AP Photo/Kin Cheung
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Le Royaume-Uni a annoncé ce lundi 22 avril l'inculpation de deux personnes accusés d'espionnage au profit de la Chine et en Allemagne trois personnes ont été arrêtées pour des accusations similaires. Mardi 23 avril, un agent chinois présumé au cœur du Parlement de l'Union européenne a été arrêté.

Si rien ne permet de lier les affaires entre elles, ni d'expliquer la concomitance de leur révélation dans un monde qui règle traditionnellement ses différends discrètement, elles soulignent tout de même un phénomène dénoncé par les européens et démenti avec force par Pékin.

TV5MONDE : les affaires d’espionnage impliquant la Chine semblent se multiplier. Cela témoigne-t-il d’une poussée (inédite) de la part de Pékin ? 

Antoine Izambard : L'affaire qui fait le plus parler, c'est celle de cet assistant parlementaire d'un élu de l'AFD le parti d'extrême droite en Allemagne. (NDLR : l'assistant a été arrêté et accusé d'espionnage au profit de la Chine). Cette infiltration aurait permis à la Chine d'avoir des informations sur les travaux du Parlement européen. Il y a une vraie inquiétude au sein de l'Union, parce qu'on sait que la Chine est très active à Bruxelles. Il y a eu par le passé des cyberattaques, d'autres affaires impliquant des élus européens ou belges espionnés par la Chine, le cas des instituts Confucius en Belgique, qui ont fait l'objet de soupçons d'espionnage ... C'est donc un vrai sujet là bas. 

Cette affaire au Parlement européen a permis de montrer que l'un des objectifs de la Chine est de contrôler les dissidents chinois à l'étranger. C'est ce que l'on constate depuis que Xi Jinping est président, avec de plus en plus de rapatriement forcés. Cette affaire-là s'est donc jouée sur deux tableaux à la fois, l'infiltration du Parlement européen et le contrôle des dissidents chinois. 

(Re)lire → L’espionnage industriel, une arme privilégiée par la Chine ?

L'autre affaire, cette semaine, porte sur le transfert de technologies. Depuis maintenant une dizaine d'années, on voit bien que la Chine est extrêmement active dans l'espionnage industriel, économique et commercial. Aujourd'hui, la Chine est la puissance la plus menaçante en Europe.

Mais il y a vraiment un changement depuis l'arrivée au pouvoir de Xi Jinping en 2013 : un durcissement, une volonté de mieux contrôler le grand récit du Parti communiste, d'être plus actif aussi en termes de captation de renseignement économique et politique.  Depuis plus de trois on constate que certains élus au Parlement et à Bruxelles sont espionnés. Cela témoigne d'une activité accrue.

Que les Chinois tentent d'essayer d'influencer nos élections européennes ou puissent jouer un rôle dans les élections américaines ne relève pas de la science-fiction Antoine Izambard, grand reporter international pourChallenges et spécialiste de la Chine 

On peut très bien imaginer que d'autres affaires ne sortent pas.

TV5MONDE : au-delà de la récolte de renseignements, la Chine représente-t-elle une menace en termes d’influence ?

Antoine Izambard : Bien sûr, c'est une crainte partagée par la plupart des services de renseignement occidentaux et en Europe. On sait que la Chine est de plus en plus active en termes de désinformation. Les Chinois essaient d'influencer nos élections européennes et de jouer un rôle dans les élections américaines. Cela ne relève pas de la science-fiction, même si nous avons l'impression que ces activités chinoises sont moins mises en avant que celle des Russes.

Ce qui se passe aujourd’hui avec TikTok rappelle d’ailleurs ce qui s'était passé avec Huawei du temps de Donald Trump. 

(Re)voir → Espionnage : pourquoi les Occidentaux s'attaquent-ils à Huawei ? [À vrai dire]

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Le principe est toujours le même : la Chine reste un régime autoritaire où il y a un contrôle très fort et des porosités évidentes entre le public et le privé. Donc, une entreprise privée en Chine n'est jamais réellement indépendante de l'Etat. Pour Huawei, à l'époque, on craignait que le matériel ne serve à des fins d'espionnage. C'est un peu pareil avec TikTok et les soupçons d'espionnage... C'est une vraie question.

TV5MONDE : comment se protéger de cet espionnage chinois ? 

Antoine Izambard : C'est compliqué parce qu'en théorie les premiers garde-fou contre les ingérences sont nos services de renseignement. La DGSE et la DGSI (le renseignement intérieur et extérieur français ndlr), c'est moins de 12 000 personnes. En comparaison, le MSE, le renseignement extérieur chinois, compte plus de 100 000 personnes. Certaines sources parlent même de 200 000 personnes. 

Les Russes utilisent beaucoup d'agents de métiers. A l'inverse les services chinois s'appuient sur la diaspora, sur les communautés chinoises qui vont être activées pour ramener du renseignement. Si elles ne sont pas très volontaires ou n'acceptent pas, il peut y avoir des pressions sur leur famille en Chine. C'est tout un une manière différente de faire du renseignement et qui donne un effet multiplicateur qui est très compliqué à contrer.

(Re)lire : quelles alternatives face aux géants chinois et américains comme Huawei, Google et Apple ?

 La Chine est plus agressive dans ce domaine. Il y a eu un virage après 2019. La Commission européenne avait synthétisé cela, en parlant de la Chine comme d'un partenaire, mais aussi comme d'une rivale systémique. On a donc progressé dans la compréhension de ce qu'est la Chine et de la menace qu'elle représente. Il y a une plus grande lucidité et moins de naïveté à Bruxelles.

TV5MONDE : la Chine est-elle particulièrement active en matière d’espionnage ? Ou bien est-ce une pratique commune à tous les pays ? 

Antoine Izambard : On a coutume de dire qu'en matière économique ou politique, il n'y a pas d'alliés. Tout le monde espionne tout le monde. Mais il y a quand même un savoir-faire et des capacités propres à chaque pays. La Russie, les États-Unis, la Chine ou Israël sont par exemple des spécialistes du cyber-espionnage. La France privilégie le renseignement même si elle a moins d'effectifs. Le Royaume-Uni est lui très bon en termes technique... Les services de renseignements reflètent un peu la puissance d'un pays. Donc logiquement la Chine, et les États-Unis sont les deux puissances les plus importantes de la planète. Et donc les deux pays qui espionnent le plus le monde. 

TikTok interdit aux États-Unis ?

TikTok est la troisième application gratuite la plus téléchargée au monde. Avec plus d’un milliard d’utilisateurs dans le monde, l’application chinoise s’est bien installée dans les smartphones du monde entier et même un peu trop au goût de certains. Après une première tentative, portée par Donald Trump, mais finalement avortée en 2021, les États-Unis se penchent à nouveau sur une interdiction du réseau social. Le Sénat a approuvé, le 22 avril dernier, une mesure qui oblige ByteDance, la maison-mère de TikTok, a vendre la plateforme à un acheteur approuvé par les États-Unis. En cas de refus, l’application se verra interdite sur le territoire américain, car Washington soupçonne TikTok d’utiliser l’application pour siphonner les données de ses utilisateurs, parmi lesquels 170 millions d’Américains. 

Les données à risques comprennent les adresses IP et la localisation des utilisateurs, mais la menace TikTok ne s’arrête pas là : les États-Unis estiment aussi que l’application est un outil d’influence, ce qu’ils voient d’un mauvais œil, à quelques mois d’une élection présidentielle cruciale. 

Et les inquiétudes américaines sont loin d’être infondées car ByteDance entretient des liens étroits avec le pouvoir chinois.

Comme le rappelle la Fondation pour la Défense de la Démocratie, un institut de recherche indépendant, basé à Washington, en 2018, ByteDance a créé l'Académie de l'intelligence artificielle de Pékin avec l’appui du ministère chinois de la Science et de la Technologie. Cette académie collabore avec des universités chinoises pour produire des recherches de pointe pour l'armée. ByteDance travaille également avec des entreprises impliquées dans la surveillance et la répression de minorités ethniques, ou encore le programme d’armement nucléaire de la Chine. 

Autant d’alliances commerciales qui suscitent l’inquiétude, d’autant plus que la loi chinoise contraint les entreprises à collaborer avec les services de renseignement de l’État. Le Parti possède 1% du capital de ByteDance. Cette participation, qui peut sembler modeste, permet non seulement à l’État chinois d’avoir accès à la technologie et aux stratégies internes de ByteDance mais aussi de nommer l’un des trois directeurs du conseil d’administration. De quoi assurer au gouvernement chinois un important pouvoir sur le groupe et donc, sur TikTok.