Taïwan, "phare d'espoir" démocratique face à la Chine

À l’issue d’un scrutin à un tour, le vice-président sortant, Lai Ching-te, a remporté l’élection présidentielle taïwanaise avec 41,6 % des voix, selon les résultats provisoires. Celui qui se fait aussi appeler William Lai s’inscrit dans les pas de la présidente sortante, Tsai Ing-wen, quant au statu quo de l’île vis-à-vis de la Chine. Un résultat qui rappelle qu'il existe « une Chine démocratique » selon Marie Holzman, sinologue et présidente de l’association Solidarité Chine. Entretien.

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Le vice-président taïwanais Lai Ching-te, également connu sous le nom de William Lai, à gauche, célèbre sa victoire avec son colistier Bi-khim Hsiao à Taipei, Taïwan, le samedi 13 janvier 2024.

Le vice-président taïwanais sortant, Lai Ching-te, également connu sous le nom de William Lai, célèbre sa victoire à l'élection présidentielle à Taipei, Taïwan, le 13 janvier 2024.

Louise Delmotte (AP)
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TV5MONDE : L’élection de Lai Ching-te inscrit Taïwan dans une continuité politique. Quel bilan peut-on tirer de ce scrutin ?

Marie Holzman : Nous sommes sans aucun doute dans une continuité puisqu’il était le vice-président de Tsai Ing-wen. C’est évidemment quelqu’un de différent, qui aura une attitude politique un peu différente. Mais grosso modo, l’idée reste la même. L’identité de Taïwan est en train de s’affirmer. Cette identité est double : culturelle et surtout politique.

Taïwan représente un système démocratique, même s’il n’est peut-être pas encore tout à fait arrivé à maturité. Il faut se rappeler que la première élection présidentielle a eu lieu en 1996, il y a moins de 30 ans. Le pays a déjà connu une alternance. Cela prouve que la population se passionne pour cette élection, qu’elle vote massivement. En 2000, année du passage de témoin entre le Kuomintang et le Parti démocrate progressiste (DPP), 80 % de la population avait voté. En 2024, on tourne vraisemblablement autour de 65 %. Si l’on compare à la France, il s’agit d’un chiffre tout à fait remarquable.

TV5MONDE : En réunissant 41 % des voix, Lai Ching-te a donc réussi le pari de convaincre la jeunesse taïwanaise, que l’on disait déçue du DPP.

Marie Holzman : Je ne sais pas si l’on peut dire déçue. Les jeunes électeurs taïwanais sont comparables aux jeunes électeurs français. Ils font face à des difficultés matérielles, ils ont quelques fois du mal à trouver du travail, les salaires ne sont pas très élevés, les loyers sont trop chers. Ils pensent au niveau de vie et se disent que Taïwan pourrait faire des progrès et mieux intégrer la jeunesse. Ce sont des revendications normales.

Dans le même temps, l’existence de trois tendances s’avère être un marqueur sain pour une démocratie. Outre le DPP, le Kuomintang n’est autre que le parti nationaliste, pour qui, il n’y a qu’une seule Chine et pour qui, tôt ou tard, Taïwan et la Chine devront se réunifier. La troisième formation, le Parti du Peuple, est l’équivalente du parti socialiste. Elle s’intéresse aux problèmes sociaux, prône l’égalité pour tous, se positionne contre l’homophobie. Ensemble, ils constituent un paysage politique très hétérogène.

Le monde réagit

Les réactions à l’international ne se sont pas faites attendre après l’élection de Lai Ching-te à la tête de Taïwan. Pékin a assuré qu’elle s’opposerait « fermement aux activités séparatistes visant à l’indépendance de Taïwan » et qu’une « réunification avec la Chine » demeure « inévitable. »
 

Les États-Unis, par la voix du président, Joe Biden, ont rappelé qu’ils « ne soutenaient pas l’indépendance » de l’île. Le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, a pour sa part félicité « le peuple taïwanais pour avoir démontré une nouvelle fois la force de son système démocratique et de son processus électoral solide. »
 
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L’Union européenne a elle « salué tous les électeurs ayant participé à cet exercice démocratique » et précisé qu’elle « s’oppose à toute tentative unilatérale visant à modifier le statu quo. »

TV5MONDE : Par ce résultat, le peuple taïwanais a également réaffirmé son désir de démocratie, sans pour autant accorder les pleins pouvoirs à son nouveau dirigeant.

Marie Holzman : C’est un peuple pour qui la démocratie compte énormément et pour qui, « l’indépendance », avec beaucoup de guillemets, représente beaucoup. Les Taïwanais n’utilisent pas ce mot car c’est le bouton rouge. Dès qu’il est employé, Pékin sursaute. Les Taïwanais n’ont pas envie de voir les avions les survoler et les missiles longer leur frontière. Ils parlent plutôt de statu quo. En d’autres termes, on reconnait qu’on est tous chinois, on fait du commerce ensemble, on échange, mais on n’est certainement pas sous la coupe du Parti communiste chinois (PCC).

Pour le moment, autant qu’on le sait, je pense qu’il s’agit d’une élection idéale. D’un côté, la démocratie a été affirmée, mais de l’autre, le président n’a pas reçu les pleins pouvoirs et ne devrait pas avoir la majorité à l’Assemblée nationale. Il va être constamment obligé de s’adapter aux différentes tendances à Taïwan. Cela constitue un formidable parapluie contre les critiques. La situation sur l’île va s’en retrouver équilibrée.

Lorsque le gouvernement de Pékin va grincer des dents contre le DPP car celui-ci refuse de parler d’une seule Chine, le gouvernement taïwanais pourra se défendre en évoquant les positions beaucoup plus nuancées de la Chambre des représentants.

D’une certaine façon, dans les conditions géopolitiques actuelles de Taïwan, le résultat du vote me parait très favorable à l’île. William Lai aura du pain sur la planche car les Taïwanais sont des démocrates très actifs. Ils manifestent beaucoup, lancent des pétitions...

La démocratie peut cohabiter avec une culture chinoise
Marie Holzman, sinologue et présidente de l'association Solidarité Chine

TV5MONDE : Au sortir de sa victoire, Lai Ching-te s’est immédiatement engagé à « protéger Taïwan des menaces chinoises » tout en rappelant que l’île sera du « côté de la démocratie ». Peut-on y déceler une attitude plus offensive dans la volonté de maintenir Pékin à distance ?

Marie Holzman : Non, franchement. Au contraire, cela me paraît très diplomatique. William Lai se doit évidemment de souligner que Taïwan est une démocratie, et ce, pour deux raisons. D’une part, c’est très important pour les Taïwanais. D’autre part, cela constitue un rappel pour l’ensemble du monde démocratique qu’il existe une Chine démocratique. La démocratie peut cohabiter avec une culture chinoise.

Nombreux sont ceux en Chine et hors de Chine à espérer que la République populaire devienne aussi, un jour, démocratique. Elle cesserait alors d’être une menace constante pour le monde. Vladimir Poutine et Xi Jinping ne sont peut-être pas les meilleurs amis du monde mais ils sont en tout cas les alliés les plus fidèles. C’est très inquiétant. De son côté, Taïwan n’a jamais menacé personne, ne s’est jamais engagé dans aucune guerre et demeure un îlot pacifique.

Les partisans du candidat à l'élection présidentielle de 2024 à Taiwan, le vice-président de Taiwan Lai Ching-te, également connu sous le nom de William Lai, applaudissent après la victoire de Lai, à Taipei, Taiwan, le samedi 13 janvier 2024.

Les partisans du candidat Lai Ching-te, exultent après sa victoire, à Taipei, le 13 janvier 2024.

ChiangYing-ying (AP)

TV5MONDE : L’issue du vote va-t-elle accentuer la pression diplomatique et militaire chinoise ?

Marie Holzman : Ce qui me semble en tout cas assez évident, c’est que la tendance va se maintenir, les menaces vont se poursuivre. Depuis la rencontre entre Tsai Ing-wen et Nancy Pelosi aux États-Unis, le nombre d’avions ayant sillonné le ciel de Taïwan a nettement augmenté. Mais il s’agit avant tout d’un problème de politique intérieure en Chine. Xi Jinping a, en partie, utilisé Taïwan comme une espèce d’objectif de vie. Il souhaite laisser sa trace dans l’Histoire en « réunifiant », comme on le dit en Chine, la grande patrie. Pour lui, c’est un slogan très important.

Dans les conditions actuelles, tomber aux mains de Pékin, c’est courir le risque de devenir un deuxième Hong Kong
Marie Holzman, sinologue et présidente de l'association Solidarité Chine

Je me souviens d’une déclaration de Ma Jing-yeou, ancien président de Taïwan. Il ne s’opposait pas à une réunification avec la Chine, à la seule condition qu’elle soit devenue démocratique

Dans les conditions actuelles, tomber aux mains de Pékin, c’est courir le risque de devenir un deuxième Hong Kong. Hong Kong a perdu toute liberté et se retrouve totalement sous le joug du PCC. Et les Hongkongais n’en sortent pas gagnant du tout. Les Chinois ont même déjà rebaptisé la région. Dans la propagande, on a remplacé Hong Kong au profit de la Greater Bay Area (ndlr : la Région de la Grande Baie). Il en serait pareil pour Taïwan. L’île deviendrait alors une toute petite province de la Chine. Et ça, les Taïwanais n’y sont pas du tout prêts, indifféremment de la tendance politique.

Le modèle de Taïwan est une espèce de phare d’espoir non seulement pour les Chinois mais aussi pour la planète entière. Si cette région du sud-est asiatique se calme, c’est tout un pan de la planète qui entrera dans une période pacifique.

  • (Re)voir : Taïwan : la défense face à la Chine, enjeu majeur du scrutin
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