Tunisie : quels sont les grands enjeux du XVIIIᵉ Sommet de la Francophonie ?

 Le Sommet de la Francophonie débute ce samedi 18 novembre à Djerba, en Tunisie. Réunissant chefs d'États et de gouvernement, ce rendez-vous a normalement lieu tous les deux ans. Il doit décider de stratégies en faveur du développement de la langue française mais aussi du développement de ses locuteurs et des États francophones. Dans un contexte international tendu, il devrait mettre l'accent sur l'importance de la connectivité et du numérique. 

 
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Une cliente utilise le Wi-Fi dans un cybercafé du quartier à faible revenu de Kibera, à Nairobi, au Kenya, le 29 septembre 2021. L'Afrique n'a pas atteint l'électricité universelle permettant plus de connectivité et le développement par le numérique, l'un des chevaux de bataille de l'OIF.
Photo AP/Brian Inganga
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Un Sommet placé sous le signe du numérique 

 

L’organisation internationale de la francophonie a dessinée en 2022 ses nouveaux objectifs numériques. Dans sa charte intitulée Stratégie de la Francophonie numérique 2022-2026, l’organisation francophone met en avant le numérique comme accélérateur de développement des populations francophones et des États membres. L’usage de la langue française dans l’espace numérique doit ainsi permettre à ses locuteurs d’avoir accès à des informations de qualité, à un espace numérique respectant les idéaux de « valeurs démocratiques et les libertés fondamentales » mais aussi l’inclusion et la diversité. 

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Concrètement, il s’agira par exemple, de combattre la manipulation de l’information et la mésinformation ainsi que la haine en ligne. Des maux 3.0 bien connus mais qui tendent à se multiplier. Déjà, en novembre 2019, le Forum de la paix de Paris parlait d’un « internet qui est dominé par les hackers, les propagandistes et les prédateurs de données ». Des campagnes d’influence politique et de désinformation secouaient également plusieurs pays d’Afrique, dont la Côte d'Ivoire, la RDC, Madagascar, le Mozambique, la Centrafrique, le Cameroun, le Soudan, la Libye, le Mali. Ce, alors que l’Afrique est le premier pôle francophone au monde, devant l’Europe. Elle réunit à elle seule 62% des locuteurs quotidiens du français, là ou l’Europe en abrite 31,2%. 

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  • La répartition des locuteurs quotidiens de français dans le monde en 2022 :
Répartition locuteurs francophones dans le monde
©Gallimard/Organisation internationale de la Francophonie – "La langue française dans le monde", édition 2022. 
  • L’accès à la connectivité 

Sur 329 langues, le français est la quatrième la plus parlée et utilisée sur internet. Pourtant, sur ce terrain, elle est en passe d’être détrônée par l’hindi et les autres langues qui la talonnent : le portugais, le russe, l’arabe, l’allemand, le japonais et le malais. Selon la Synthèse de la langue française dans le monde 2022, cette stagnation s’explique par la saturation de l’internet francophone des pays industrialisés. Il est proche des 85% et ne laisse pas ainsi place à beaucoup plus de connexions simultanées. 

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Aussi, la fracture numérique des pays africains francophones met du temps à se résorber, si nous la comparons à la « croissance moyenne de la connectivité dans le monde ». En d’autres termes, électricité universelle et réseaux ne permettent pas au français de s’accroître comme il le pourrait dans la sphère numérique. Même si la croissance démographique africaine devrait favoriser, tôt ou tard,  la présence du français dans l’internet, selon le même rapport. L’un des objectifs de l’Organisation Internationale Francophone est donc également de favoriser des connectivités abordables dans des zones francophones isolées et enclavées, notamment en Afrique. 

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  • Des algorithmes plus au service du français

L’importance de la capacité à se connecter facilement touche directement un des autres objectifs de l’organisation, celui de la « découvrabilité ». Ce concept concerne l’aspect culturel de la langue. Plus celle-ci est mise en valeur sur des plateformes, comme Spotify ou Netflix - qui agrège 62 % de la consommation numérique mondiale des séries originales selon l'OIF - moins l’identité culturelle francophone est susceptible de s’éteindre face à la « standardisation de la consommation culturelle ». Cette vitalité culturelle donne aux États des retombées économiques non négligeables. L’un des enjeux majeurs pour favoriser cette découvrabilité, est celle pour les États francophones, de tenter d’influer sur les recommandations et algorithmes du Web 3.0. 

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L’un des autres enjeux francophones à l’égard du numérique est aussi politique. Il s’agirait de créer une « sphère d’influence pour la langue française ». Celle-ci ferait usage de son autorité au sein d’ « enceintes de négociation et de décision sur les politiques numériques ». Le but affiché est de pouvoir participer au développement des normes internationales liées au numérique, selon la charte 2022 traitant de la stratégie numérique de l’organisation. 

Ces différents critères touchant au numérique doivent ainsi permettre le « développement humain, social et économique » dans l’espace francophone.

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Un contexte international inévitablement abordé 

 

  • La guerre en Ukraine 

Si l’organisation en elle-même n’a que peu de pouvoir ou d’influence en tant que tel sur le contexte international, elle aborde, par définition, les problèmes rencontrés par ses membres. Celui qui les touche tous, est la guerre en Ukraine.

Le conflit russo-ukrainien a mis sous tension les exportations de céréales et engrais ukrainiens et russes. Ceux-ci sont pourtant des produits vitaux pour la plupart des pays membres de l’organisation. 

« C’est la première fois qu’un conflit international pèse sur leur assiette. C’est pour cela que traiter ce sujet est indispensable. Il s’agit d’une urgence et d’un interêt géopolitique », explique Slimane Zeghidour, écrivain et éditorialiste à TV5MONDE. « Les pays de l’organisation n’ont aucun pouvoir de pression, par contre ils ont un besoin vital que les exportations de céréales et engrais puissent continuer. Ils ne demandent pas à ce que la guerre s’arrête ». 

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La dépendance des pays africains aux céréales et engrais ukrainiens et russes est conséquente. La région est la plus impactée au monde par ces questions d’exportations. L’Égypte est par exemple l’un des premiers importateurs mondiaux de céréales ukrainiennes. 25 pays africains importent eux plus du tiers de leurs besoins en blé des deux pays actuellement en guerre. Si la Russie venait à nouveau à se retirer de l’accord céréalier signé avec l’Ukraine et permettant les exportations des denrées, la crise alimentaire mondiale qui se déclencherait sur le continent africain serait potentiellement catastrophique. 

« Quand le président français Emmanuel Macron annonce qu’il va continuer à discuter avec Poutine, c’est un message qu’il envoie aux africains, pour dire : « Je ne perds pas le contact avec Poutine et au besoin je serai votre avocat », décrypte Slimane Zeghidour. 

  • La situation au Sahel 

Un autre sujet brûlant et inévitable à la table des discussions de l’organisation francophone concerne la région sahélienne et l’insécurité causée par les groupes djihadistes sur place.  Cette insécurité concerne plusieurs pays membres de l’organisation. Burkina Faso, Mali…, « des États très pauvres et qui dépensent une partie de leur budget dans la lutte contre les terroristes », explique Slimane Zeghidour, éditorialiste à TV5MONDE. Le rôle de l’OIF pourrait être celui de proposer des financements de programmes s’attaquant aux champs non couverts par les politiques des États, faute de moyens. 

Certains de ces pays sahéliens sont par ailleurs suspendus des instances de l'OIF. C'est le cas du Mali, après le coup d'État mené par la junte militaire en mai 2021. La même année, la Secrétaire générale Louise Mushikiwabo s'inquiétait de la récurrence des coups d'États dans l'espace francophone, après le putch en Guinée. "Ces situations récurrentes de violence extrême, de non-respect des principes démocratiques et d’atteintes aux droits de l’Homme et à la vie humaine sont contraires aux engagements pris par nos Etats et gouvernements dans la Déclaration de Bamako", disait-elle alors. 

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  • L’élection d’une ou d’un nouveau Secrétaire générale de la Francophonie 

L’actuelle Secrétaire générale de la Francophonie est Louise Mushikiwabo, première femme nommée au poste. Elle avait été élue en 2018, lors du sommet de Erevan en Arménie. Ce 18e Sommet de la Francophonie devrait voir sa réélection ou la fin de son mandat. Jusqu’à présent, les Secrétaires généraux de l’organisation étaient issus d’Egypte, du Sénégal, du Canada et du Rwanda. Le Secrétaire est défini par la Charte de la Francophonie comme la "clé de voûte du dispositif institutionnel de la Francophonie".  

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louise OIF

Louise Mushikiwabo, ex-ministre des Affaires étrangères du Rwanda, a pris les rênes de l'Organisation internationale de la Francophonie en 2018.
Ian Langsdon/ AP

Sa nomination, soutenue par Emmanuel Macron, avait été vue comme un signe de réconcilitation entre le Rwanda et la France. Pourtant, elle avait déclenché une certaine polémique notamment dans l'hexagone. Le Rwanda est membre du Commonweath et a fait de l'anglais une langue obligatoire à l'école. Au-delà de ces 'allégeances' linguistiques, le président rwandais, Paul Kagame, a souvent été épinglé pour des questions de droits humains dans le pays. Il est pourtant dans les missions premières de l'OIF de soutenir les droits de l'homme. 

Le Secrétaire préside le Conseil permanent de la Francophonie (CPF) et siège de droit à la Conférence ministérielle de la Francophonie (CMF). Avec le Sommet de la Francophonie, ce sont les trois instances de l’OIF. Il est élu pour quatre ans par les chefs d’États et de gouvernement et son mandat est susceptible d’être renouvelé.