Ukraine : des récits d'actes de torture remontent du terrain

Un enregistrement audio entre un soldat russe et sa mère a été diffusé par les services de renseignement ukrainiens. Le soldat relate des actes de torture d’une violence inouïe. Selon certains experts, cette conversation confirmerait l’existence d’exactions sur le terrain.

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BOutcha
Enterrement de quatre personnes mortes pendant l'occupation russe de Boutcha, le 20 avril 2022. 
AP/Emilio Morenatti
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« Je ne suis pas du tout désolé. J’ai tué près de 20 hommes, je suis très calme. » Le dialogue est glaçant. Au téléphone, Konstantin Solovyov, soldat russe envoyé à Kharkiv, s’entretient avec sa mère Tatyana pour lui donner des nouvelles du terrain. Dans l’enregistrement relayé par l’armée ukrainienne, le ton est assuré, serein. Les propos, eux, décrivent une réalité intenable. Dans un contexte de guerre, la diffusion d'une telle conversation est à prendre avec précaution. 

« Tu as aimé faire ça ? -Oui. »

échange mère fils russe
Extrait retranscrit par l'armée ukrainienne de l'échange entre Konstantin Solovyov, soldat russe et sa mère.
DR

Konstantin Solovyov : C’est arrivé devant mes yeux et j’y ai participé. Des officiers du FSB ont torturé des prisonniers de guerre. Tu sais ce que c’est « la petite rose »?
Tatyana Solovyov : Non
KS : Tu peux faire pousser 21 roses sur le corps d’un homme. 20 sur ses doigts et un sur son pénis, pardon.
TS : Ok.
SK : As-tu déjà vu une rose s’ouvrir ?
TS : Oui.
SK : C’est pareil. Quelqu’un coupe la peau de manière à faire apparaitre la chair, sur tous les doigts. Et après, tu le fais sur le pénis. C’est ce qu’on appelle les 21 roses sur le corps d’un homme.
[…]
KS : Il y a un autre type de torture, j’ai oublié son nom. Le tonneau ? On met un tuyau dans l’anus d’une personne et on fait passer du barbelé à travers.
TS : Oh mon dieu !
KS: Je ne suis pas du tout désolée. J’en ai tué près de 20, je suis très calme.
TS : Ils ne sont pas humains.

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Au-delà des techniques de torture détaillées, les propos déshumanisants sur les prisonniers ukrainiens interpellent. Le soldat avouera dans la foulée arriver même à prendre du plaisir lors de ces séances de torture. Il décrit alors une autre situation :

KS : On avait capturé ces prisonniers, on les a transportés.
TS : D’accord.
KS : Alors qu’on attendait les ordres de la part des chefs des cellules de torture, on gardait ces prisonniers. On les a battus gravement. On leur a cassé leurs jambes pour qu’ils ne puissent pas s’échapper. J’ai cassé les hanches d’un prisonnier. Elles étaient déplacées. Il m’a dit : « Je m’en fiche. » Pourquoi tu as si peur alors ? « Je n’ai pas peur ! » a-t-il répondu. Pourquoi tu pleures alors ? Il s’est tu. J’ai adoré ça, c’était comme violer des gens moralement.
TS : Tu as aimé faire ça ?
KS : Oui.

La mère du jeune soldat ajoutera dans la foulée qu’elle aurait eu aussi du plaisir dans sa situation. Si la situation personnelle familiale ressurgit à la fin de la conversation et témoigne de violence au sein du foyer ( « quand je rentrerai, on fera ça à papa. La torture de la rose. » ), le récit du soldat dépeint des actes répétés de torture barbare perpétués sur des soldats et civils ukrainiens.

Le journaliste et expert de l’Europe de l’est, Sergej Sumlenny, qui a traduit et relayé une partie de la conversation sur Twitter confirme : « Il ne s’agit pas ici d’excès de la part de deux sadiques. Tout cela est le fruit du travail de la police secrète du FSB, comme beaucoup de camps de tortures de Tchétchénie à la Syrie. »
 

Chocs électriques et simulacre d’exécution

Il y a deux mois de cela, l’organisation Reporters sans frontières alertait sur le cas de Nikita. Ce fixeur (personne qui facilite le travail du journaliste sur place) ukrainien qui travaillait notamment avec les rédactions françaises de France 2, BFMTV et RFI, a été pris en otage et détenu pendant 9 jours par des troupes russes.

L’ONG française de défense de la presse a fait état sur son site de ce que Nikita (prénom d'emprunt) a subi pendant sa détention. « […] Les militaires le sortent violemment de la maison et le collent à un mur extérieur. Ils relèvent son bonnet, la lame d’un couteau effleure son œil, descend le long de sa joue, ils menacent de lui couper le visage. Il explique qu’il est fixeur et interprète pour des journalistes étrangers, mais les coups pleuvent, des coups de crosse de fusils mitrailleurs, sur le visage et sur le corps, peut-on lire sur le site.

La douleur est telle que chaque seconde semble une éternité. Nikita, otage des troupes russes pendant 9 jours

« Nikita sent des morceaux de dents dans sa bouche et crache du sang. Les soldats le jettent dans un fossé, à côté d’un chien mort, et le soumettent à un simulacre d’exécution : un soldat prétend vouloir vérifier que son arme fonctionne, le coup de feu effleure la tête de Nikita. »

Nikita est rejoint durant sa détention par trois autres personnes dont un ancien haut fonctionnaire ukrainien. Selon l'ONG, un soldat remonte le pantalon de Nikita, « à la jambe droite, jusqu’au genou. Un autre lui assène des chocs électriques. La vue bouchée, le visage collé au sol, Nikita est incapable de décrire avec quel instrument. Mais il raconte trois ou quatre chocs électriques, pendant cinq à dix secondes à chaque fois. La douleur est telle que chaque seconde semble une éternité. Les deux autres civils qui l’accompagnent sont également torturés. »

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La Russie accusait à son tour en avril l’Ukraine de détenir des soldats russes « de manière illégale », subissant « violence physique et torture » afin de « les forcer à donner des justifications fallacieuses concernant leur détention illégale par les services de sécurité ukrainiens ». Les accusations n’ont cependant pas pu être vérifiées.

Jusqu’à aujourd’hui, seule l’ONG Human Rights Watch qui effectue un travail de terrain et dont une équipe a enquêté à Boutcha du 4 au 10 avril, dit aussi avoir trouvé « des preuves étayées d'exécutions sommaires, meurtres, disparitions, et torture ». Celles-ci constitueraient des « crimes de guerre et de potentiels crimes contre l’humanité. »