En Russie, le "désespoir absolu" de personnes trans, nouvelle cible du pouvoir

Les députés russes ont adopté une loi interdisant toute intervention médicale et changements à l'état civil. Elle bannit aussi l'adoption et la garde d'enfants par les personnes transgenres. Ces dernières se retrouvent toujours plus vulnérables face au tournant ultra-conservateur des autorités. 

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Deux policiers arrêtent un militant LGBTI+.

En Russie, les autorités répriment de plus en plus les personnes LGBTI+, en particulier les personnes trans. Associated Press.

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Nikolaï, un homme transgenre de 21 ans, ne sait plus "comment vivre" en Russie, où une loi va interdire les transitions de genre, en plein virage ultra-conservateur depuis l'offensive en Ukraine.

Les députés russes ont adopté une loi interdisant toute intervention médicale (opérations chirurgicales ou thérapies hormonales) et changements à l'état civil pour les transitions. Elle bannit aussi l'adoption et la garde d'enfants par les personnes transgenres.

Seule exception : en cas d'"anomalie congénitale" chez les enfants, ou de maladies génétiques ou endocriniennes. Le projet de loi a été adopté vendredi 14 juillet en dernière lecture. Il doit maintenant être validé par la Chambre haute du Parlement, le Conseil de la Fédération, puis signé par le président Vladimir Poutine pour entrer en vigueur, deux étapes qui sont généralement de simples formalités.

Les mariages impliquant une personne transgenre seront "annulés" après l'entrée en vigueur de la loi, ajoute la Douma. 

Le vice-président de la chambre et co-auteur du projet de loi, Piotr Tolstoï, a précisé que l'interdiction de l'adoption d'enfants n'était pas rétroactive et que les personnes transgenres russes ayant déjà adopté des enfants n'en perdront pas la garde.

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Un "désespoir absolu"

La communauté transgenre russe est sous le choc. Depuis la libéralisation des années 1990, après la chute de l'URSS, les modifications à l'état civil, les opérations chirurgicales et les traitements hormonaux étaient devenus accessibles en Russie.

"Je ressens un désespoir absolu, je ne sais pas comment continuer à vivre. Si cette loi entre en vigueur, même la thérapie hormonale sera interdite", confie Nikolaï, qui parle à l'AFP sous couvert de l'anonymat.

Blouson de cuir, piercing au visage, il explique, l'air abattu, avoir fait plusieurs tentatives de suicide avant de prendre conscience de sa transidentité, alors qu'il était assigné femme à la naissance.

"Mon état psychologique s'est amélioré après le début de mon traitement hormonal. Je me suis accepté en tant que personne transgenre et j'ai commencé à me socialiser. Je ne tentais plus de me suicider", décrit-il.

Nikolaï avait lancé une procédure pour changer sa pièce d'identité. Elle n'a désormais aucune chance d'aboutir.

Accusation de haute trahison

Depuis le début de l'offensive en Ukraine, fin février 2022, les autorités russes multiplient les mesures conservatrices, notamment contre les LGBTI+, en affirmant vouloir éliminer des comportements qu'ils considèrent déviants et venus d'Occident.

Les services de sécurité russes (FSB) ont même arrêté jeudi 13 juillet un militant trans accusé de "haute trahison" au profit de Kiev. Il risque la prison à vie.

"Nous préservons la Russie avec ses valeurs culturelles, ses fondements traditionnels", a affirmé en juin Piotr Tolstoï, le vice-président de la Douma.

"Je veux vraiment que nos gars qui défendent en ce moment l'honneur de la Russie au prix de leur vie (en Ukraine) puissent rentrer et constater que le pays a changé", a expliqué Piotr Tolstoï.

Crainte d'une hausse de suicides

Ian Dvorkine, psychologue de 32 ans, dirige une ONG russe d'aide aux personnes transgenres, Centre T. Il craint une hausse des suicides dans sa communauté.

"Psychologiquement, c'est difficile pour les gens de sentir que l’État les désigne comme 'ennemis du peuple', les prive de droits, d'aides, et les met hors la loi", affirme-t-il à l'AFP.

Pour lui, le projet de loi est "fasciste" et "prive les gens d'une aide médicale".

L'interdiction de la thérapie hormonale risque "d'alimenter le marché noir des hormones". Leur consommation sans avis médical représenterait de sérieux risques, prévient-il.

Ian Dvorkine, lui-même un homme transgenre, élevait un enfant orphelin handicapé jusqu'à ce que les services sociaux ne le placent dans une autre famille.

Motif : il a été condamné à une amende, en mai, pour "propagande" de "relations sexuelles non-traditionnelles", en vertu d'une loi en vigueur depuis 2013 et dénoncée par des ONG comme un instrument pour réprimer les personnes LGBTI+.

En décembre, l'application de cette loi a été considérablement élargie. Elle bannit désormais la "propagande" LGBTI+ auprès de tous les publics, alors qu'elle ne concernait auparavant que les mineurs.

"Je suis sûre qu'un jour la Russie sera libre"

À 3 000 km de Moscou, dans l'Altaï, Ioulia Aliochina est la seule personne transgenre en Russie à avoir osé se lancer en politique. 

"Les autorités ont choisi ce petit groupe, déjà discriminé et stigmatisé, pour le réprimer", s'indigne cette juriste de 33 ans, dans une interview par téléphone à l'AFP.

De 2016 à 2022, seuls 2 990 Russes ont modifié la mention de leur de sexe à l'état civil, sur 146 millions d'habitants, selon le ministère russe de l'Intérieur.

D'après Ioulia Aliochina, l'homophobie et la transphobie se renforcent en Russie. Récemment, elle a reçu un message anonyme lui disant qu'elle devait "être fusillée conformément aux lois de la guerre".

La militante a également quitté la direction de la branche locale de son parti d’opposition, Initiative Civile, après l'élargissement de la loi interdisant la "propagande" LGBT+.

Malgré tout, Ioulia Aliochina voulait se présenter à l'élection du gouverneur de l'Altaï, en septembre. Mais, le 10 juillet, elle s'est retirée de la course. 

Des élus locaux qui lui avaient fourni les parrainages nécessaires se sont ravisés après le projet de loi anti-transidentité. "Mais je garde le moral", dit-elle à l'AFP. "Je suis sûre qu'un jour la Russie sera libre."