Révolte en France : une violence sans précédent ?

Quatre jours après la mort du jeune Nahel, 17 ans, tué par un policier après un refus d'obtempérer, la France continue de s'embraser. Malgré une légère accalmie la nuit dernière dans quelques villes françaises, les émeutes se poursuivent partout sur le territoire. Nombre d'images témoignent d'une rare violence et inquiètent jusqu'à l'étranger. Cette révolte est-elle le marqueur d'une société de plus en plus violente ? Entretien avec le sociologue Michel Wieviorka. 

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Décès Nahel violences

Des policiers anti-émeute patrouillent à côté d'un véhicule blindé de l'équipe d'intervention d'élite de la BRI, tandis que des feux d'artifice explosent, le vendredi 30 juin , 2023.

©AP Photo/Aurelien Morissard
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Après les Gilets jaunes , la crise du Covid-19 et, plus récemment, le mouvement social contre la réforme des retraites, la France se retrouve à nouveau dans une situation explosive. Magasins pillés, mairies, bibliothèques, écoles, commissariats saccagés, voitures et immeubles incendiés, depuis quatre jours, les scènes de violences urbaines témoignent d'une situation particulièrement tendue. Une situation "sans précédent", selon certains commentateurs. Nous en parlons avec le sociologue, Michel Wieviorka. 

Depuis quatre jours maintenant, des images de violences en tout genre font état d’un climat particulièrement tendu dans plusieurs villes de France. Pour beaucoup, nous faisons face à une situation "sans précédent". La violence est-elle effectivement arrivée à son paroxysme en France ? 

Michel Wieviorka : Chaque expérience historique est différente des autres. Il faut toutefois noter, dans ces violences, une certaine continuité avec les émeutes de 2005 (des violences urbaines avaient alors éclaté après la mort de deux jeunes qui cherchaient à échapper à la police, ndrl). C'est un paroxysme certes, mais ce n’est pas LE paroxysme absolu.

Ce n'est pas une insurrection, ce n'est pas une révolution, ce n'est pas la guerre civile. La situation est très grave, je ne dis pas cela pour minimiser les faits, c'est même extrêmement grave et très préoccupant mais ces événements s'inscrivent dans une histoire d’émeutes urbaines.


Lorsque vous avez des problèmes structurels non traités, un climat défavorable et que vous avez en plus un acte d'une énorme gravité que personne ne peut accepter, cela met le feu à la prairie. C'est une actualité qui s’ajoute à une succession de problèmes.
Michel Wieviorka , sociologue
 

Comment expliquer cette "continuité" ?

Michel Wieviorka : Il y a trois temporalités à ces violences. Il y a d’abord les problèmes structurels, que tout le monde connaît et qui datent de la fin des années 70, début 80. Ces problèmes structurels, qui sont des problèmes lourds, attendent des politiques publiques dans lesquelles il doit y avoir de la prévision, des mesures en matière d'éducation, d'emploi etc. qui ne relèvent pas simplement de la répression.

Deuxièmement, dans un niveau de temporalité plus proche de nous, il y a depuis quelques années une tendance à durcir le débat public, à utiliser des expressions dures, fortes. Si en 2005, Nicolas Sarkozy n'avait pas parlé de "racaille" juste avant le drame survenu la même année (et dont nous avons parlé plus haut, ndrl), peut-être que les événements auraient pris un autre tour. Aujourd’hui, nous avons un chef d'État, un gouvernement et une classe politique qui manient vite un vocabulaire extrême. Lorsque des gens de gauche, raisonnables, se font traiter "d'islamo-gauchistes" ou lorsque l’on vous parle "d’écoterrorisme" etc, c’est peut-être un vocabulaire excessif. 

Notons également que tout cela intervient après le COVID, le confinement, les affaires de vaccins obligatoires ou presque. Il y a ensuite eu le mouvement sur les retraites et juste avant les Gilets jaunes. Tout cela créé un contexte nouveau par rapport à 2005 qui est très pesant.

Et puis enfin, il y a l'étincelle. Lorsque vous avez des problèmes structurels non traités, un climat défavorable et que vous avez en plus un acte d'une énorme gravité que personne ne peut accepter, cela met le feu à la prairie. C'est une actualité qui s’ajoute à une succession de problèmes.

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Nous avons en effet assisté ces dernières années à une succession de crises et de mouvements sociaux. Tous ont été ponctués de débordements. C'est également le cas aujourd'hui ... 

Michel Wieviorka :  Le problème est le suivant : ces violences s'inscrivent dans une continuité, comme nous l'avons expliqué mais elle se différencient également d'autres conduites ou d'autres significations. Si je vous dis que les jeunes de ces quartiers populaires sont victimes de discrimination, de racisme, qu'ils connaissent toutes sortes de difficultés sociales (école, logement, emploi etc...), c'est un chose. Si je vous dis que, parmi eux, certains se livrent au pillage, détruisent des magasins, s’en prennent à des commissariats, là, s'en est une autre. Est-ce qu’il y a continuité dans ce cas ? La question est délicate.

Est-ce que les pillages, les attaques contre des écoles, contre des bibliothèques, contre des bus ou des tramways, contre des commissariats, contre les pompiers sont dans la continuité de la colère et de la rage consécutives au meurtre de ce jeune garçon ? Ou est-ce que cette violence s'autonomise pour avoir d'autres significations crapuleuses et purement violentes ? Je serai prudent car je pense qu'il y a une assez grande autonomisation. Ce n'est pas nécessairement le même jeune qui va à l'enterrement de Nahel (qui a d'ailleurs eu lieu ce samedi 1 juillet à Nanterre, ndrl) que celui qui va, la nuit, piller un centre commercial. Il y a des distances mais il y a aussi certainement des gens qui naviguent entre les deux. Il faut, il me semble, analytiquement distinguer les registres. La délinquance, le crime, les violences, c'est une chose. La rage, la colère, la protestation contre le racisme, les discriminations et un meurtre comme celui-ci, c'est autre chose. 

"Sauvages", "nuisibles"," chienlit", ces termes ont été utilisés dans un communiqué des syndicats de Police Unsa-Police et Alliance. La violence n’est pas que "physique", elle est aussi verbale …

Michel Wieviorka : Je pense que cette violence verbale s’est en effet beaucoup développée mais elle n’est pas nouvelle. Je me souviens par exemple de Jean-Pierre Chevènement, (ex-ministre de l’Intérieur, ndlr) qui parlait de "sauvageons" ou d’une expression de ce type qui m’avait semblé extrême. Il est toutefois vrai que cette violence n'a pas cessé et que les questions non traitées prennent aujourd’hui la forme de la polémique et de l'invective du vocabulaire excessif. Lorsque l’on sait traiter les problèmes, que l’on sait négocier, transformer une crise en débat, en conflit négociable, ce n'est pas du tout la même chose que lorsque la situation a pourri et qu’il n'y a plus que des blocs qui ne se parlent pas. 


Je fais d’ailleurs partie de ceux qui pensent que le pouvoir actuel a une responsabilité supplémentaire par rapport à tous ceux qui l'ont précédé.
Michel Wieviorka , sociologue


Quelles seraient les solutions pour mettre fin à ces violences rapidement et de façon durable ?

Michel Wieviorka : Nous ne pouvons pas totalement séparer l'urgence qu'il y a à ce que les violences cessent et le fait qu’il y a des problèmes structurels qui n'ont pas été traités. Je fais d’ailleurs partie de ceux qui pensent que le pouvoir actuel a une responsabilité supplémentaire par rapport à tous ceux qui l'ont précédé. Lorsqu’il a été demandé à Jean-Louis Borloo de faire un plan (ancien ministre, il a été chargé en 2017 de mener une mission sur les quartiers prioritaires, ndrl), ce projet a été présenté à Emmanuel Macron qui l'a envoyé sur les roses. Le chef de l'État a donc refusé un plan qui était important pour faire face à toutes ces questions structurelles dont nous avons parlé plus haut.
 


Il faut je crois, c’est toutefois ce que je souhaite, un consensus national pour que les violences proprement dites cessent rapidement et que des politiques, autres que celle de l'absence, se développent sur les banlieues.
Michel Wieviorka , sociologue

Tout le monde est évidemment révulsé par les pillages, les attaques de commissariats, les bibliothèques détruites et toutes ces choses. Il faudrait donc que le discours politique demande à tous les acteurs qui peuvent se faire entendre qu'ils s'unissent pour que tout cela s'arrête". Il faudrait ensuite qu'il dise : "Je comprends bien qu'il y a de la colère, de la rage, des problèmes non traités et je vais mettre en place, au titre de l'union nationale, un espace de réflexion d'où sortiront des propositions fortes rapides, même s'il s'agit de travailler sur le long terme".

Aujourd’hui, ce n’est pas cela que j’entends. Aujourd’hui, on ne parle que de répression.

Il faut je crois, c’est toutefois ce que je souhaite, un consensus national pour que les violences proprement dites cessent rapidement et que des politiques, autres que celle de l'absence, se développent sur les banlieues.

De manière générale, est-ce que la société devient plus violente ?

C'est une question qu'il faut toujours se poser mais à laquelle nous n'avons jamais la réponse. Chaque période a ses violences que l'on pourrait considérer comme objectives et que l'on pourrait essayer de mesurer. Mais chaque période a également sa subjectivité.

Nous considérons par exemple comme violentes des choses qui étaient beaucoup moins considérées comme telles autrefois et qui le seront encore moins en d'autres temps. Il faut être très prudent. De plus, avons-nous plus de violences ou sommes-nous plus sensibles à la moindre violence ? Concernant par exemple les violences sexuelles dans l'Église, y'en-a t-il plus ou en parle-t-on plus ? Même chose pour les violences faites aux femmes dont on ne parlait pas il y a cinquante ans. 

Nous vivons toutefois une période où la violence est tous azimuts et est particulièrement forte dans un certain nombre de domaines : violences terroristes, violences de l'extrême droite, violences émeutières, violences conjuguales, violences policières, crime, délinquance etc. Vous avez toutes sortes de lieux où s'expriment la violence. Y'en a t-il plus qu'autrefois ? Je serai prudent mais je dirai simplement que c'est un problème important de la société dans laquelle nous vivons et c'est donc un problème auquel il faut s'atteler.