Le Nigeria, drôle d’équipe aux deux visages

Plus que toute autre équipe africaine, le Nigeria cultive un sacré paradoxe : entre des attaquants de haut niveau mondial aussi prolifiques que nombreux et un déficit de talent croissant dans les autres compartiments du jeu. Comment expliquer cette apparente incohérence ? Tentative de décryptage.
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Le Nigeria, drôle d’équipe aux deux visages (1)
Imago / Panoramic
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Nigeria, terre de contrastes. Ce qui vaut pour cet immense Etat continent, le plus peuplé d’Afrique, vaut aussi pour les Super Eagles, l’équipe nationale fanion. Trois fois vainqueurs de la CAN durant leur riche histoire, six fois qualifiés pour un Mondial avec quelques épopées mémorables à la clé, les joueurs au maillot vert et blanc cultivent un sacré paradoxe, qui va crescendo au fil des ans, entre une attaque abondante et prolifique (Osihmen, nommé pour le Ballon d’Or, Lookman, Moffi, Awoniyi, Iheanacho, Boniface, Adams, Onuachu, Orban et on en passe) et d’autres compartiments pauvres en éléments de très haut niveau. Et les départs successifs à la retraite de Victor Moses, John Obi Mikel et autre Vincent Enyeama ont privé un pays de quelques joueurs « niveau Ligue des Champions » dont il disposait dans les autres lignes. Cette richesse inégale unique en Afrique, Solace Chukwu, journaliste spécialisé, l’explique sans peine.


« En vérité, au cours des trente dernières années, le Nigeria a presque toujours disposé d’un solide effectif d’attaquants. Le ‘jeu nigérian’ – si toutefois on va jusqu’à dire qu’une telle chose existe – est basé sur la vitesse, l’instinct et le physique. Autant d’attributs primordiaux pour le jeu offensif », estime le rédacteur en chef du site Pulse Sports Nigeria, interrogé par TV5 Monde. « Il est exact que nous n’avons jamais eu autant de joueurs prolifiques en même temps. Mais je pense que cela relève plutôt de la coïncidence que quoi que ce soit de concerté. »



Un réservoir de 220 millions d’habitants


Et le manque de milieux et de défenseurs de très haut niveau, nonobstant la taille XXL d’un réservoir de 220 millions d’habitants, tient aussi à cette absence de programmation, qui finit par se ressentir dans les résultats d’équipes de jeunes (U17, U20, U23), moins régulières et fortes que dans les années 1990-2015. « Alors que la vitesse et l’instinct sont des attributs utiles pour les attaquants, les milieux de terrain s’appuient généralement sur des qualités cérébrales plus subtiles, transmises par le biais d’un type d’entraînement ciblé et informé que le Nigeria ne peut tout simplement pas fournir à grande échelle. Il en va de même pour les défenseurs : des aspects tels que le placement et l’organisation nécessitent un encadrement spécialisé et de haut niveau, dont le pays dispose de moins en moins. » Quant à la présence d’Enyimba parmi les huit clubs fondateurs de l’African Football League, reflète davantage le poids de la diplomatie sportive nigériane que l’excellence de ses résultats (bien pâles comparé à ceux de géants continentaux comme Al-Ahly, le Wydad Casablanca, l’Espérance de Tunis ou encore les Mamelodi Sundowns).


Les différents sélectionneurs ont tenté de tourner la difficulté en puisant dans le réservoir des joueurs binationaux, bien aidés par les assouplissements progressifs des règles fixées en la matière par la FIFA. Les William Troost-Ekong, Kevin Akpoguma, Calvin Bassey ont été convoqués avec plus ou moins de succès. Mais Solace Chukwu n’y voit qu’aveu de faiblesse. « Même si les Nigérians ont toujours été ouverts aux joueurs issus de la diaspora, il existe clairement une préférence commune pour les joueurs nés au Nigeria », poursuit l’éditorialiste, qui ne se fait pas d’illusions excessives sur ces renforts. « Pour être honnête, rien n’est vraiment caché dans le monde d’aujourd’hui. Je pense que certaines options méritent d’être envisagées – Igoh Ogbu, Ibrahim Olawoyin, Michael Folorunsho – mais, pour la plupart, les options qui existent sont promises à d’autres nations. Des talents comme Ebere Eze et Michael Olise, qui évoluent tous deux à Crystal Palace, d'autres comme Caleb Okoli (Frosinone) et Destiny Udogie (Tottenham) sont tous convoités par d'autres pays, qui l’Angleterre, qui la France ou l’Italie, et attendent leur heure avant une convocation par une nation européenne. »



Une équipe abonnée aux buts « casquette »


Conforté avant la CAN 2023, qui aura lieu en début d’année prochaine en Côte d’Ivoire, le sélectionneur portugais José Peseiro s’est vu confier l’objectif d’atteindre le dernier carré. Ce ne fut pas le cas lors de l’édition 2021 au Cameroun : après un premier tour prometteur et tiré vers le haut par les attaquants, les Super Eagles avaient buté sur la rigoureuse Tunisie dès les huitièmes de finale. Le seul but encaissé, sur une frappe de Youssef Msakni déviée bêtement, avait mis le doigt sur les lacunes défensives des perdants du jour, abonnés aux buts évitables, comme ce fut le cas en barrage de qualification pour le Mondial 2022 face au Ghana. « On en revient directement au coaching. Les techniques et infrastructures de formation avancées pour les gardiens de but ne sont tout simplement pas disponibles, et à mesure que l’écart se creuse, la situation n’a fait qu’empirer », constate Solace Chukwu en guise de conclusion. Le Nigeria va devoir se retrousser les manches pour renouer avec sa grandeur passée.