Terriennes

Il y a 150 ans, les femmes de la Commune de Paris étaient sur les barricades

Les femmes étaient sur toutes les barricades, certaines avaient pris les armes, d'autres étaient ambulancières et cantinières, toutes aux côtés de leurs hommes pour défendre la Commune de Paris. Illustration tirée du documentaire Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan. 
Les femmes étaient sur toutes les barricades, certaines avaient pris les armes, d'autres étaient ambulancières et cantinières, toutes aux côtés de leurs hommes pour défendre la Commune de Paris. Illustration tirée du documentaire Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan. 
©Editions Delcourt

Quelques noms sont restés célèbres comme celui de Louise Michel ou encore d'André Léo ... Mais elles étaient nombreuses, ces femmes de la Commune de Paris, sur les barricades, armes à la main, ou dans les coulisses, pour soigner les blessés ou nourrir les insurgés. Dans son documentaire, Les Damnés de la Commune, Raphaël Meyssan passe de la bande-dessinée à l'écran pour donner vie à ces anonymes. Entretien. 

Cent-cinquante ans après la Commune de Paris, qui se souvient d'elles ? Si l'Histoire a peu à peu effacé les Communards, cette absence est encore plus aveuglante quand il s'agit de leurs comparses de révolte, les "Communardes".
 
Ils nous ont effacé de l'histoire, nous, les 20 000 hommes, femmes, enfants qu'ils ont massacrés. Nous, les 40 000 prisonniers, nous les déportés, nous les exilés. 
Victorine Brocher 
 
©Editions Delcourt/ Production Cinétévé
Après avoir réalisé une série en trois volumes en bande-dessinée, c'est dans Les Damnés de la commune (production Cinétévé), un documentaire d’archives réalisé à partir de gravures d’époque, que Raphaël Meyssan a décidé de les animer, à travers l'une de ces nombreuses oubliées anonymes mais qui, elle, a laissé son nom, Victorine Brocher. Dans Les souvenirs d'une morte vivante, qu'elle publie en 1909 à l'âge de 71 ans, elle raconte ce qu'elle a vécu avant la Commune: la misère, ses enfants, leur mort en bas âge, son mari alcoolique. Son dernier enfant meurt quelques jours avant l'insurrection parisienne du 18 mars 1871 et là débute son engagement à cœur perdu dans la commune. Une ambulancière formidablement incarnée dans le film par la voix de la comédienne Yolande Moreau.
 
Nous ne dirons rien de leurs femelles par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes. 
Alexandre Dumas fils
Derrière ce personnage, ce sont à toutes les soeurs de lutte de Victorine, victimes de l'opprobre public entretenu par des écrivains de renom, que le scénariste a voulu rendre leur juste place dans l'Histoire, et au rôle qu'elles ont joué au cours de ces 72 jours d'insurrection populaire, pour finir dans le sang, lors de la terrible "Semaine sanglante" du dimanche 21 au dimanche suivant 28 mai 1871. Rencontre. 
 
Terriennes : Vous auriez aussi pu intituler votre documentaire "Les Damnées, "ées" donc, de la Commune" ? 

Raphaël Meyssan : C'est vrai, j'ai concentré mon film sur le personnage de Victorine, c'est une histoire collective et j'avais envie de la raconter comme ça. Lors de mes recherches sur un homme de la Commune qui avait vécu dans mon immeuble La Valette, un homme grand fort, connu, je suis tombée sur elle, Victorine. Elle a laissé un témoignage, ses mémoires "Les souvenirs d'une morte vivante", et quand je l'ai lu j'ai été bouleversé, je n'ai pas pu faire autre chose que de continuer cette histoire avec elle à mes côtés. Et elle, c'est une toute petite femme, sur une photo, on voit qu'elle arrive à la poitrine de son second mari. C'est ce qui lui permet de s'échapper déguisée en enfant pendant la semaine sanglante. Ambulancière et cantinière d'un bataillon national, elle n'a pas un rôle comme les grands personnages de l'Histoire, mais elle joue vraiment une place dans l'histoire de la Commune. A l'image de milliers d'hommes et de femmes, inconnus, qui écrivent l'Histoire. 

Dans ce qu'on raconte de la Commune, on présente ces femmes comme les "Pétroleuses", vous, vous avez voulu briser ce cliché...

L'image des Pétroleuses, c'est un mythe, elles n'ont jamais existé ! C'est un mythe qui a été diffusé par les anti-Communards, les Versaillais, ceux qui ont pris Paris pendant la fin de cette révolution dans le sang. On parle d'environ 20 000 personnes qui ont été massacrées par les troupes du gouvernement de Versailles. Symboliquement, des Communards vont mettre le feu à des bâtiments représentant le régime versaillais. Il y a donc cette image de femmes en furie traversant Paris avec des bidons de lait qu'elles auraient rempli de pétrole pour ne pas laisser cette ville aux mains de l'ennemi. Cela n'a jamais eu lieu. Ce n'est pas la réalité. 

Comment étaient considérées les femmes qui participaient à ce mouvement par les Communards eux-mêmes ? 

La Commune fut un moment important dans le mouvement féminin, comme on le disait à l'époque, on ne disait pas encore féministe. Mais ce n'est pas une révolution féministe, il y a des moments, des passages, des avancées féministes mais vraiment il leur a fallu se battre pour les obtenir. Ce sont des hommes qui sont élus, les femmes n'ont pas le droit de vote, les bataillons de la garde nationale qui défendent la capitale sont composés d'hommes quasimment exclusivement. Elles doivent se battre pour être intégrées dans ces bataillons d'abord à des places attendues pour les femmes, comme ambulancières et cantinières, et puis quelques-unes très rapidement prennent les armes, comme Louise Michel évidemment, et vont mener le combat sur les barricades du début jusqu'à la fin. Par exemple, la fameuse barricade de la Place Blanche qui était tenue par 100 ou 200 femmes. Pendant la semaine sanglante, les femmes ont été sur toutes les barricades, elles n'ont pas toujours des armes, mais elles sont avec leurs maris, leurs hommes. Elles rechargent leurs fusils, elles sont présentes et elles jouent un rôle important. 

Alors c'est vrai que d'un point de vue institutionnel, ce n'est pas l'avancée qu'on pouvait espérer. Malgré tout, elles en obtiennent, comme sur décision du ministre Vaillant à l'éducation, il fait en sorte que les institutrices aient le même salaire que les instituteurs. Les épouses ou concubines de gardes fédérés morts au combat vont avoir les même droits, et c'est la même chose pour les enfants, qu'ils soient naturels ou légitimes. En revanche dans la population, il y a un mouvement très fort des femmes, elles sont partout et notamment dans les réunions publiques. 
 
André Léo, journaliste et écrivaine communarde, gravure utilisée dans le documentaire <em>Les Damnés de la Commune</em>, de Raphaël Meyssan. 
André Léo, journaliste et écrivaine communarde, gravure utilisée dans le documentaire Les Damnés de la Commune, de Raphaël Meyssan. 
©Editions Delcourt
Pour votre documentaire, vous vous appuyez sur de nombreuses illustrations de l'époque, est-ce que cela a été facile de retrouver des images où l'on voit ces femmes ? 

Les gravures que j'utilise pour le documentaire ou pour les albums de bande-dessinée proviennent des journaux de l'époque qui étaient anti-communards et puis aussi dans quelques autres documents, des biographies et récits sur la Commune eux-aussi avec un à priori anti-communard. Les hommes y sont souvent grimés en alcooliques, les femmes en prostituées ou pétroleuses, les enfants sans éducation et violents. Donc en effet, ce n'était pas évident de les mettre en scène d'une autre manière, c'est à dire avec empathie pour les Communards. J'ai trouvé de temps en temps quelques personnages féminins qui ressortent en gros plan et qui ont joué un rôle dans l'Histoire. Il y a par exemple une très très belle image d'une femme à la chaire d'une église. Les églises étaient occupées le soir pour les réunions publiques et les assemblées de femmes. On en voit une prononcer un discours et dans le film je la fais incarner par une Communarde célèbre, André Léo, qui était journaliste et qui écrivait beaucoup dans la presse communarde.  
Mairie de Belleville, gravure extraite du documentaire <em>Les Damnés de la Commune</em>, Raphaël Meyssan.
Mairie de Belleville, gravure extraite du documentaire Les Damnés de la Commune, Raphaël Meyssan.
©Editions Delcourt
Au terme de la semaine sanglante, le bilan est lourd, est-ce qu'on a une idée du nombre de femmes qui ont laissé leur vie ainsi que de celles qui ont été exilées ?

Officiellement, on ne connait pas le nombre exact de victimes mais le chiffre de 20 000 personnes est avancé. On a en revanche le chiffre donné par le gouvernement concernant les prisonniers, qui est de 40 000, majoritairement des hommes mais aussi beaucoup de femmes et des centaines d'enfants. Une grande partie a fait l'objet d'un non-lieu mais certaines sont condamnées, à mort parfois, ou à la prison et beaucoup à la déportation. Plus de 4000 ont été exilé-e-s en Nouvelle-Calédonie, dont des femmes, Louise Michel est la plus connue, mais aussi des enfants, dont certains étaient nés en prison. Beaucoup se sont exilés, ont fui les persécutions, comme Victorine qui a réussi à partir en Suisse. D'autres sont allés en Belgique, d'autres à Londres. Il y a aussi des témoignages d'exactions commises par les troupes versaillaises pendant la semaine sanglante. Autant les massacres étaient organisés et validés par la hiérarchie militaire, autant d'autres exactions ne le sont pas. On parle de viols commis par les soldats versaillais.