Terriennes

1er janvier 2020 : les bébés du nouvel An, pas tous ni toutes nées sous une bonne étoile

Une petite fille dort dans les bras de sa maman, lors d'un rassemblement organisé contre le foeticide féminin, à New Delhi, en Inde, 11 juillet 2006. Une étude a montré que jusqu'à 10 millions de fœtus féminins avaient été sélectivement avortés en Inde au cours des deux dernières décennies.
Une petite fille dort dans les bras de sa maman, lors d'un rassemblement organisé contre le foeticide féminin, à New Delhi, en Inde, 11 juillet 2006. Une étude a montré que jusqu'à 10 millions de fœtus féminins avaient été sélectivement avortés en Inde au cours des deux dernières décennies.
©AP Photo/Mustafa Quraishi
Une petite fille dort dans les bras de sa maman, lors d'un rassemblement organisé contre le foeticide féminin, à New Delhi, en Inde, 11 juillet 2006. Une étude a montré que jusqu'à 10 millions de fœtus féminins avaient été sélectivement avortés en Inde au cours des deux dernières décennies.
Leni Bonto et sa petite fille Zairah, premier bébé de l'année, né le 1er janvier 2019 à l'hôpital pour enfants Fabella, dans le nord de Manille (Philippines).  

On estime à 392 078 le nombre de naissances ce 1er janvier 2020 dans le monde. Derrière cette apparente bonne nouvelle se cache une réalité moins joyeuse. Le suivi sanitaire des parturientes et des nourrissons reste insuffisant dans de nombreuses régions de la planète, comme le souligne l'UNICEF. Sans oublier les fléaux que représentent les foeticides féminins et filiacides, en recrudescence notamment en Inde.

"Le début d’une nouvelle année, d’autant plus quand celle-ci amorce une nouvelle décennie, nous donne l’occasion de réfléchir aux espoirs et aux aspirations que nous avons pour notre avenir, mais aussi pour celui des générations futures", déclare Henrietta Fore, directrice générale d’UNICEF. 
 
Samantha Nazarere sourit en recevant son nouveau né, dans la banlieue pauvre de Mbare à Harare, Zimbabwe, le samedi 16 novembre 2019, avec l'aide de la grand-mère de 72 ans. La crise économique provoque la fermeture des installations médicales et les futures mères recherchent des accoucheuses non formées.
Samantha Nazarere sourit en recevant son nouveau né, dans la banlieue pauvre de Mbare à Harare, Zimbabwe, le samedi 16 novembre 2019, avec l'aide de la grand-mère de 72 ans. La crise économique provoque la fermeture des installations médicales et les futures mères recherchent des accoucheuses non formées.
©AP Photo / Tsvangirayi Mukwazhi
D’après les estimations, plus de la moitié des naissances de ce 1er janvier 2020 ont lieu dans les 8 pays suivants :

Inde
 - 67 385
Chine - 46 299
Nigéria - 26 039
Pakistan - 16 787
Indonésie - 13 020
États-Unis - 10 452
République démocratique du Congo - 10 247
Éthiopie - 8 493

Relire notre article :
>7,7 milliards d'êtres humains, mais combien de femmes ?
Quel avenir pour les bébés nés le premier de l’An, un jour considéré de bon augure dans le monde entier ? 

Des millions de nouveau-nés à travers le monde ne voient pas le jour sous cette bonne étoile rappelle l'UNICEF qui mène depuis plusieurs mois une campagne baptisée  "Pour chaque enfant, une chance de vivre". L'organisation appelle à des investissements immédiats dans la formation et l’équipement des agents de santé afin que chaque mère et chaque nouveau-né soient pris en charge par des mains expertes qui soient en mesure de prévenir et de traiter les complications avant, pendant et après la naissance.
 
En 2018, 2,5 millions de bébés sont morts durant leur premier mois de vie, dont un tiers le jour même de leur naissance. Parmi ces enfants, la plupart sont décédés de causes qui auraient pu être évitées, telles qu’une naissance prématurée, des complications lors de l’accouchement ou encore des infections comme la septicémie. À ces chiffres viennent s’ajouter plus de 2,5 millions de bébés nés sans vie chaque année.
 
Dans cette photo du vendredi 19 juillet 2019, une maman et sa petite fille. La jeune femme a accouché de son premier bébé sur un bateau sur un fleuve en crue à cause des inondations alors qu'elle se rendait à l'hôpital, à Gagalmari, à l'est de Gauhati (Inde). 
Dans cette photo du vendredi 19 juillet 2019, une maman et sa petite fille. La jeune femme a accouché de son premier bébé sur un bateau sur un fleuve en crue à cause des inondations alors qu'elle se rendait à l'hôpital, à Gagalmari, à l'est de Gauhati (Inde). 
©AP Photo/Anupam Nath

"Un trop grand nombre de mères et de nouveau-nés n’ont pas la chance de bénéficier des soins de sages-femmes ou d’infirmières formées et équipées, ce qui mène à des situations dramatiques", ajoute Henrietta Fore.

En juin 2019, l'UNICEF publie un rapport qui estime à plus de 5 millions de familles en Afrique, en Asie, en Amérique latine et dans les Caraïbes dépensant plus de 40 % du budget de leur foyer hors alimentation en services de santé maternelle chaque année.

D’après les résultats de l’analyse, le coût des soins pendant la grossesse et l’accouchement peut dissuader les femmes enceintes de consulter un médecin, un phénomène qui met en danger la vie des mères et de leurs bébés.

"Pour un trop grand nombre de familles, le simple coût de l’accouchement peut s’avérer dévastateur. Si une famille n’a pas les moyens de régler ces frais, l’issue peut même être fatale. Lorsque les familles se privent de certains services pour réduire les coûts liés aux soins de santé maternelle, ce sont les mères et leurs bébés qui souffrent", explique la Directrice générale de l’UNICEF.

En ce mardi 5 novembre 2019, Helen Perry, top, une infirmière praticienne qui est directrice des opérations de Global Response Management, s'occupe d'une femme migrante enceinte dans un camp de réfugiés à Matamoros, au Mexique. Les quelques médecins et infirmières travaillant dans le camp traitent des personnes, y compris des femmes enceintes et des enfants souffrant de problèmes respiratoires, d'affections cutanées, de diarrhée et d'autres maladies pouvant être liées aux conditions insalubres du camp.
En ce mardi 5 novembre 2019, Helen Perry, top, une infirmière praticienne qui est directrice des opérations de Global Response Management, s'occupe d'une femme migrante enceinte dans un camp de réfugiés à Matamoros, au Mexique. Les quelques médecins et infirmières travaillant dans le camp traitent des personnes, y compris des femmes enceintes et des enfants souffrant de problèmes respiratoires, d'affections cutanées, de diarrhée et d'autres maladies pouvant être liées aux conditions insalubres du camp.
©Photo AP / Eric Gay

800 femmes meurent par jour pendant leur grossesse 

Le rapport souligne que plus de 800 femmes meurent encore chaque jour de complications liées à la grossesse. On compte également chaque jour pas moins de 7 000 enfants mort-nés, dont 50 % étaient encore vivants au moment où le travail s’est déclenché, et 7 000 décès de nourrissons au cours de leur premier mois.

Entre 2010 et 2017, la couverture en personnel de santé a augmenté dans de nombreux pays, mais cette hausse est minime dans les pays les plus pauvres, là où les niveaux de mortalité maternelle et néonatale sont les plus élevés. Au Mozambique par exemple, la couverture médicale est passée de 4 à 5 agents de santé pour 10 000 personnes, et de 3 à 9 en Éthiopie. Rien à voir avec les pays du nord, exemple en Norvège, où ce chiffre est passé de 213 à 228 personnels de santé pour 10 000 personnes au cours de la même période...

Sonia Joyce, jeune maman d'un bébé âgé d'à peine trois jours, à l'hôpital de Juba au Sud-Soudan, il est né prématuré de deux mois, le 11 mars 2019. Ce pays est l'un où le taux de mortalité infantile est le plus élévé au monde. 
Sonia Joyce, jeune maman d'un bébé âgé d'à peine trois jours, à l'hôpital de Juba au Sud-Soudan, il est né prématuré de deux mois, le 11 mars 2019. Ce pays est l'un où le taux de mortalité infantile est le plus élévé au monde. 
©AP Photo/Sam Mednick

Les filles, encore et toujours, en première ligne

A l’échelle mondiale, les complications liées à la grossesse constituent la première cause de mortalité chez les filles âgées de 15 à 19 ans. Parce qu’à l’adolescence, les filles n’ont pas terminé leur croissance, elles sont davantage exposées à des complications si elles tombent enceintes. En outre, leurs enfants ont un plus grand risque de mourir avant d’avoir fêté leur cinquième anniversaire. 

Généralement, ces jeunes filles se retrouvent avec de nombreux enfants à nourrir, souvent davantage que les femmes mariées à l’âge adulte, ce qui compromet leurs propres chances de vie tout en augmentant la charge financière globale qui pèse sur leur famille. Au Cameroun, au Tchad et en Gambie, plus de 60 % des femmes âgées de 20 à 24 ans mariées avant l’âge de 15 ans avaient trois enfants ou plus, contre moins de 10 % des femmes du même âge mariées à l’âge adulte. 

"Nous ne parvenons pas à fournir des soins de qualité aux mères les plus pauvres et les plus vulnérables - déplore Henriette Fore - Trop de mères continuent d’endurer des souffrances interminables, notamment durant l’accouchement".

Le foetus fille plus fort selon une étude scientifique

 
©pixabay/André Sitonico
D'un point de vue scientifique, les bébés filles seraient plus résistants dans le ventre de leur mère que leurs frères... Dans une étude réalisée à l'université d'Adélaïde en Australie et publiée en 2014 dans la revue Molecular Human Reproduction, les chercheurs mettent en avant un taux de mortalité infantile plus élevé chez les garçons et donc un taux de survie plus élevé chez les filles. Selon eux, l'explication se trouverait dans le placenta, qui jouerait un rôle essentiel dans le développement des fœtus, très différent selon qu'il s'agit d'une fille ou d'un garçon. Une plus forte expression de certains gènes permettrait une meilleure communication entre la mère, le placenta et le fœtus fille. 

"Nos recherches ont clairement montré qu'il y a des différences dans l'expression génétique et donc physiologique chez les bébés filles par rapport aux bébés garçons, différences qui étaient au-delà du sexe de l'enfant", explique le Pr Claire Roberts, auteur principal de l'étude. Ces données pourraient être importantes afin d'améliorer la prise en charge des futures mamans ainsi que celle des bébés en couveuse ou en maternité néonatale.

Regain du foeticide féminin en Inde

En juillet 2019, un chiffre sonne l'alerte en Inde. 216 bébés, pas une seule fille. C'est l'agence de presse indienne ANI qui publie ces données officielles sur le sexe-ratio à la naissance recueillies dans 132 villages du district d'Uttarkashi, chef-lieu de l'Uttarakhand.

Cette région fait pourtant partie des États indiens où le gouvernement mène une campagne depuis 2015 pour sauver les fillettes et améliorer l'efficacité des services de protection sociale. "N'avortez plus de vos filles", lançait alors le Premier ministre Narendra Modi, en préambule de cette campagne baptisée "Beti Bachao Beti Padhao", dont l'ambition plus globale était de corriger le déséquilibre hommes-femmes dans le pays. En 1994, les autorités indiennes avaient déjà instauré le Pre-natal diagnostic technique Act, interdisant aux médecins de relever le sexe du futur bébé. Cette mesure reste peu appliquée, en raison notamment de l'existence de nombreuses cliniques clandestines.

Rassemblement contre le foeticide féminin, à New Dehli, 10 décembre 2006. Selon le Center for Social Research, environ 500 000 filles disparaissent chaque année, ce qui signifie qu'au cours des 20 dernières années, 10 millions de filles ont été perdues. À Delhi, il y a 868 filles pour 1000 garçons. 
Rassemblement contre le foeticide féminin, à New Dehli, 10 décembre 2006. Selon le Center for Social Research, environ 500 000 filles disparaissent chaque année, ce qui signifie qu'au cours des 20 dernières années, 10 millions de filles ont été perdues. À Delhi, il y a 868 filles pour 1000 garçons. 
©AP Photo/Manish Swarup

En 2011, une étude publiée dans la revue médicale The Lancet révélait que près de 12 millions de fœtus féminins avaient été avortés en Inde au cours de ces trente dernières années.

Le filiacide : quand on tue les nouvelles nées

Dans une longue enquête publiée en octobre 2019, et rassemblée dans un ouvrage La malédiction d'être fille (Editions Albin Michel), Dominique Sigaud consacre un large chapitre au foeticide. Selon la journaliste, "Il y a d'une part ceux qui ne veulent pas mettre au monde de filles, et qui choisissent le foeticide, qui consiste à faire avorter la mère quand on sait que le bébé est de sexe féminin. A cela s'ajoute la technique de choisir un sexe masculin pour les couples les plus riches".
 
Des étudiantes indiennes brandissent des pancartes alors qu'elles crient des slogans contre la pratique de l'avortement des fœtus féminins à Mumbai, Inde, mercredi 12 décembre 2012. En Inde, les filles sont souvent considérées comme un fardeau car la tradition exige que la famille de la mariée paie à la famille du marié une grande dot d'argent et de cadeaux. 
Des étudiantes indiennes brandissent des pancartes alors qu'elles crient des slogans contre la pratique de l'avortement des fœtus féminins à Mumbai, Inde, mercredi 12 décembre 2012. En Inde, les filles sont souvent considérées comme un fardeau car la tradition exige que la famille de la mariée paie à la famille du marié une grande dot d'argent et de cadeaux. 
©AP / Rafiq Maqbool
 
Ce qui m'a le plus frappé dans mon travail, c'est le filiacide, le meurtre de bébés filles à la naissance, parce que les femmes étaient trop pauvres pour connaître le sexe pendant la grossesse et avorter à temps, elles font naître le bébé et font en sorte qu'il meurt.
Dominique Sigaud, autrice de La malediction d'être fille (Albin Michel)

"Ce qui m'a le plus frappé dans mon travail, c'est le filiacide, le meurtre de bébés filles à la naissance, parce que les femmes étaient trop pauvres pour connaître le sexe pendant la grossesse et avorter à temps, elles font naître le bébé et font en sorte qu'il meurt. La pression fait qu'elles sont obligées de le tuer. Cela incombe à la mère et ça retombe sur la mère, ce qui est d'une violence extrême évidemment parce qu'elle vient de le porter pendant 9 mois. Ça se passe sur tous les continents, à part en Europe (et encore) et en Australie.", ajoute-t-elle.

"Cela a toujours existé, les Romains faisaient cela, le pater familias décidait qui allait mourir, et donc c'était les filles qu'on sacrifiait", précise encore Dominique Sigaud. Pour elle, ce qui est important à souligner c'est le rôle que jouent les filiacides sur l'inconscient masculin, "il y a évidemment des garçons dans ces familles, qui voient bien que leur mère était enceinte. Ils comprennent très vite qu'on tue les filles, donc une fille ça ne vaut rien puisqu'on peut s'autoriser à la tuer". "Il y a énormément de filiacides en Inde, or l'Inde est l'un des pays dans lequel il y a le plus de viol collectif, et bien cela va ensemble", conclut-elle.