Terriennes

5 millions d'euros et 10 mesures contre les violences conjugales en France

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Le Grenelle sur les violences conjugales a été lancé ce mardi 3 septembre, à Paris. Des ministres, des élu.es, des représentant.e.s des forces de l'ordre, mais aussi des proches de victimes et personnalités du monde associatif étaient au rendez-vous, fortement médiatisé. Des premières mesures ont déçu les militantes féministes. Pour le gouvernement, c'est le moment ou jamais de prouver que la défense des droits des femmes est bien la cause nationale du quinquennat.

Il s'appelle Giovanni Varlet, et en ce 3 septembre 2019, il a décidé d'entamer une grève de la faim. Au nom de sa soeur, Aurélia, 32 ans, tuée par son ex-petit-ami le 14 août 2013. L'homme s'est ensuite donné la mort. Il avait été signalé à de nombreuses reprises par une compagne antérieure, pour harcèlement et agression à la police, rien n'avait été fait. Giovanni pointe du doigt de nombreux dysfonctionnements de la part des autorités judiciaires. Une enquête a été ouverte par les inspections générales de la gendarmerie et de la police, IGGN et IGPN, pour vérifier si le meurtrier n'aurait pas été couvert par deux de ses amis, un gendarme et un policier. Le dossier est resté sans suite pendant des mois... jusqu'à la veille de l'ouverture de ce Grenelle.
 

Le cap des 100 femmes mortes depuis janvier a été franchi, deux jours avant l'ouverture de ce Grenelle sur les violences conjugales. Il s'agit de la première réunion jamais organisée à ce haut niveau de l'Etat, c'est déjà en soi une avancée symbolique. A voir maintenant si les actions suivront.

Après une courte introduction prononcée par la secrétaire d'Etat à l'égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, le Premier ministre Edouard Philippe a voulu donner en priorité la parole à des membres des familles de victimes.
Un père s'exprime au micro.
 
"Ma demande, c'est que tout ce qui va être décidé soit fait demain, car demain, c'est une personne de plus qui risque de mourir", a déclaré Lucien Douib, dont la fille Julie a été tuée début mars en Corse par son ex-conjoint. "Je la pleure tous les jours", a-t-il lâché après un long silence, la gorge nouée par l'émotion, au milieu de son intervention.

Puis c'est le tour de Sandrine, la soeur de Guislaine, immolée par le feu devant sa fille de 7 ans par son père le 23 septembre 2017. La jeune femme est décédée deux jours après "l'incendie", car c'est en ces termes que les policiers ont informé la famille. "Ma soeur n'a jamais été battue avant ce jour-là, où elle a décidé de lui annoncer qu'elle le quittait". Elle raconte combien sa mère, sa nièce (dont elle a la garde aujourd'hui) et elle-même ont été laissées seules, ensuite, sans aucun suivi. "Le plus dur aujourd'hui, c'est d'aller remettre ma nièce à la famille du meurtrier de ma soeur. Pendant qu'elle est chez eux, ils lui bourrent le crâne, en lui expliquant que son père ne voulait pas faire ça. Quand elle revient à la maison, elle pleure beaucoup et est très perturbée".
 
"Aujourd'hui, dans notre pays, des femmes, nos concitoyennes, meurent étranglées, poignardées, brûlées vives, rouées de coups. Tous les deux ou trois jours", a déploré le Premier ministre Edouard Philippe, entouré de plus d'une dizaine de ses ministres, dont Marlène Schiappa (Égalité femmes-hommes), Nicole Belloubet (Justice) et Christophe Castaner (Intérieur). "Depuis des siècles, ces femmes sont ensevelies sous notre indifférence, notre déni, notre incurie, notre machisme séculaire, notre incapacité à regarder cette horreur en face", a ajouté le chef de l'exécutif.

1000 places au lieu des 2000 attendues

Pour tenter d'enrayer un fléau qui a déjà fait plus de 100 morts depuis le début de l'année - contre 121 sur l'ensemble de 2018 -, le Premier ministre a annoncé la création, à partir de début 2020, de 250 nouvelles places d'hébergement d'urgence pour les femmes ayant fui le domicile conjugal, et de 750 autres destinées à un relogement temporaire - une mesure chiffrée à cinq millions d'euros. 
 
Des "procureurs référents spécialisés" seront désignés, et des chambres d'urgences seront expérimentées "pour que les dossiers soient traités en 15 jours" dans les 175 tribunaux de France métropolitaine et d'outremer. La première sera testée au tribunal de Créteil. Les victimes pourront également porter plainte depuis l'hôpital. 

Pour limiter les violences exercées par le père lorsque celui-ci fait usage de son droit de visite auprès de ses enfants, les juges pourront plus facilement suspendre ou aménager l'exercice de l'autorité parentale. Elle sera suspendue de plein droit en cas de féminicide, dès la phase d'enquête ou d'instruction.

Parmi les autres principales mesures annoncées, le port du bracelet électronique qui sera mis en place dès cette année, pas seulement en cas de condamnation, mais aussi avant, dès qu'un contrôle judiciaire sera décidé, ou une mise sous ordonnance de protection d'une victime, et cela 48 heures après le lancement de la procédure.
Enfin, un audit sera mené dans 400 commissariats, afin d'identifier les dysfonctionnements potentiels dans l'accueil de 500 victimes.

Un plan Marshall ?

"On est venues, on a vu, on est déçues !", a lancé à chaud Caroline De Haas à l'issue du discours du Premier ministre. "Il n'y a pas de moyens annoncés, donc franchement, les annonces, elles sont décevantes", a renchéri la présidente du collectif #NousToutes.
 
Ces premières annonces ne constituent "pas un départ énorme, mais ça reste un départ avec quelques bonnes pistes et quelques déceptions", a commenté Anne-Cécile Mailfert, de la Fondation des femmes. Le Premier ministre "a évacué de manière un peu rapide la question des moyens", a-t-elle ironisé.

Les associations féministes réclament un "plan Marshall" passant par 2 000 nouvelles places d'hébergement, et doté d'"au moins" 500 millions, voire un milliard d'euros - loin des 79 millions d'euros de crédits actuellement alloués à cette lutte, selon une étude menée par cinq organisations.

Si les militantes ont salué l'annonce concernant le retrait de l'autorité parentale, elles se sont montrées sceptiques face à la proposition du gouvernement de mener, jusqu'à fin 2020, un "audit" dans 400 commissariats et gendarmeries pour révéler les "dysfonctionnements" en matière de recueil des plaintes."On n'a pas le temps d'attendre 2020 pour des audits et 2021 pour des mesures", s'insurge Caroline De Haas. Les femmes concernées "peuvent vous le dire tout de suite, ce qui ne va pas!", a renchéri Anne-Cécile Mailfert.
 
Après le discours d'Edouard Philippe, les ministres devaient animer des "ateliers" sur la prévention des violences, la "mise à l'abri et l'accompagnement" des victimes, ou la "sanction" des auteurs violents.
 
A la sortie de ces ateliers, la déception se faisait aussi sentir du côté de certaines élues, qui avaient été conviées. Pour Annick Billon, sénatrice de Vendée et cheffe de la délégation aux droits des femmes du Sénat, "la question des moyens financiers a été mise de côté et c'est regrettable, sans fonds, comment lutter concrètement contre ces violences, comment venir en aide aux victimes, comment former les policiers pour les accueillir ?" Même ton chez Jacqueline Eustache-Brinio, sénatrice du Val d'Oise, très remontée, "La fin justifie les moyens ! Des annonces c'est bien, mais au-dela de l'opération de com, il faut plus, nous en tant qu'élues, nous demandons de l'argent, il ne faut pas se cacher la vérité, sans cela, rien ne se fera."
 

"Effet d'annonce"

Quelques dizaines de personnes, en majorité des femmes habillées de noir, ont défilé du cimetière de Grenelle aux abords de Matignon à l'appel du collectif "féminicide par compagnon ou ex". "On a déjà les solutions, alors pourquoi faire un Grenelle? C'est un effet d'annonce", a regretté en tête de manifestation Françoise Le Goff, dont la mère est morte sous les coups en 1982.

D'autres rassemblements ont eu lieu à travers le pays, comme ici à Toulouse.

Les conclusions de la concertation doivent être annoncées le 25 novembre, lors de la journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes.

Dans le monde, une femme sur trois subit des violences au sein de son couple (ONU) :
 

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Au Canada, le Québec combat les violences contre les femmes avec un certain succès depuis plusieurs années. La chercheuse Myriam Dubré nous parle de l'exemple québécois :