Terriennes

50 ans après, la militante lesbienne Flavia Rando revient sur les origines de la Gay Pride

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Il y a cinquante ans, une série d'émeutes éclataient en face du Stonewall Inn, l’un des seuls bars gay de New York. Des événements qui mèneront à la première Gay Pride de l'histoire. Flavia Rando y était. Tout au long de sa vie, elle a milité pour le droit des lesbiennes. Elle se souvient.

Dans les années 1960, la communauté gay subit encore souvent la violence policière. L'homosexualité est punie par la loi dans de nombreux Etats et les bars ouvertement gays sont interdits. Tout établissement servant de l’alcool à des homosexuels voit sa licence d’alcool confisquée.

Aujourd'hui encore, le Stonewall Inn reste un emblème de la révolution gay.
Aujourd'hui encore, le Stonewall Inn reste un emblème de la révolution gay.
(c) AP Photo/Bebeto Matthews

Le Stonewall Inn, lui, appartient à la mafia - un propriétaire peu regardant. Il se situe à Greenwich Village, bastion des marginalisés de l’époque : gays et lesbiennes, mais aussi prostituées ou encore sans domiciles fixes s’y retrouvent pour danser et boire le temps d'un moment de liberté.

Le soir du 28 juin 1969, alors que la police réalise son raid habituel dans le quartier, les clients se révoltent : ils refusent de se faire contrôler. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase. S'ensuit une escalade de violences qui dégénèrent en émeutes entre la police et la communauté gay. Elles dureront sept jours. 

Le Stonewall Inn n’est pas l’unique cible de la police. Les bars où se rassemblent les lesbiennes sont habitués à ce type d'intervention. Flavia Rando est professeure spécialisée en études de genre, lesbiennes et LGBTQ, et militante de la première heure. Elle participe activement à la construction du mouvement Gay Liberation Front et était présente lors de la première Marche des fiertés de l'histoire.


Flavia Rando explique la procédure qu’appliquait la police lors de raids dans les bars lesbiens clandestins : "Ils vérifiaient déjà que les femmes étaient bien habillées comme des femmes". C’était une règle non écrite : il fallait que les vêtements portés par les clientes correspondent à leur "sexe légal". "Les policiers en profitaient pour abuser de leur pouvoir, mais aussi des femmes", raconte Flavia Rando, le ton grave. Être une femme lesbienne, dans le New York des années 1960, rendait la vie particulièrement difficile.

A l’inverse de la plupart des femmes, la plupart des lesbiennes travaillaient pour gagner leur vie
Flavia Rando

Flavia Rando avec le prix Out d'Or 2019 de la visibilité LGBTI.
Flavia Rando avec le prix Out d'Or 2019 de la visibilité LGBTI.
(c) John Knoebel

"L’homophobie était très profondement ancrée dans la société. Nous n'avions jamais l'esprit tranquille, ne serait-ce qu'en se baladant dans les rues. Nous avions honte de qui nous étions. A cette époque, n’importe quelle femme qui n’était pas ‘protégée par un homme’ était considérée comme anormale. Donc deux femmes ensemble, c'était encore pire, se souvient-elle. C'était horrible." Flavia Rando décrit une atmosphère asphyxiante, même pour les militantes lesbiennes qui avaient décidé de s’assumer : "Elles avaient peur de perdre leur travail si quelqu’un se rendait compte de leur activisme, rappelle-t-elle. A l’inverse de la plupart des femmes, la plupart des lesbiennes travaillaient pour gagner leur vie", explique Flavia Rando

"Lavender menace", ou le féminisme homophobe

Les années 1960 ont été celles des mouvements féministes et des droits des femmes aux Etats-Unis : plusieurs ont éclos, auxquels se ralliaient beaucoup de militantes lesbiennes. Ces engagements leurs offraient-ils la safe space [zone de confort où elles pouvaient parler librement] dont elles avaient besoin ? Pas toujours.

Au sein même des mouvements féministes, l’homophobie était parfois présente. En 1970, des femmes lesbiennes réduites au silence dans les mouvements féministes décident de mener une action baptisée Lavender Menace ("menace mauve") pour dénoncer l’homophobie des leaders féministes. Le terme de "menace mauve" est employé pour la première fois par Betty Friedan, présidente de la National Organization for Women, pour désigner la menace qu'elle percevait dans le mélange des luttes lesbiennes et pour le droit des femmes. La couleur mauve lavande symbolisait l’homosexualité féminine.

Pour Flavia Rando, ce terme porte une charge symbolique violente. "Il calque la terminologie qu’utilisait Joseph McCarthy dans les années 1950 pour désigner les communistes, explique-t-elle. Il brandissait la ‘menace rouge’ pour ensuite persécuter communistes et homosexuels qui travaillaient pour le gouvernement".

Toutes ensemble, elles ont enlevé leurs vestes pour mettre au pied du mur les représentantes des mouvements féministes.
Flavia Rando

Elle se remémore l’action menée par les lesbiennes le 1er mai 1970 pour se réapproprier ce terme stigmatisant : "Sous leurs vestes, elles portaient des t-shirts sur lesquels était écrit ‘Lavender menace’. Puis, toutes ensemble, elles ont enlevé leurs vestes, telles des superhéroïnes, pour mettre au pied du mur les représentantes des mouvements féministes".

L’action coup de poing semble avoir porté ses fruits, car s'amorce alors entre lesbiennes et féministes un dialogue qui durera toute la nuit. "Ces discussions nous ont incitées à politiser le mouvement des lesbiennes. Elles portaient aussi les germes de la littérature, des théories, de la poésie et de l’art lesbiens qui n'a pas tardé à émerger", explique Flavia Rando. Et pour cause, un musée recensant cinquante ans d'art LGBTQ existe aujourd'hui à New York.
 

<em>Sleepers</em> de Donna Gottschalk, photographe et pionnière dans l'art lesbien.
Sleepers de Donna Gottschalk, photographe et pionnière dans l'art lesbien.
(c) Donna Gottschalk

Si les avancées pour la communauté LGBTQ sont indéniables, à commencer par la légalisation du mariage entre personnes du même sexe sur tout le territoire des Etats-Unis en 2015, mais aussi la plus grande visibilité dans les médias et dans l'art, l’historienne reste perplexe quant à l’avenir. La présidence de Donald Trump la révulse : "L’administration Trump est raciste et homophobe. Je ne sais pas quoi dire de plus", déplore Flavia Rando. 

Il y a encore du chemin à parcourir, elle le sait, surtout pour les lesbiennes de couleur qui, en plus de l'homophobie, restent en butte au racisme. Dès le milieu des années 1970, elles se rassemblaient dans le sillage de l'organisation Salsa Soul Sisters, aujourd'hui devenue AALUSC (African Ancestral Lesbians United for Societal Change). "C'est extrêmement important de savoir que les Salsa Soul Sisters ont travaillé dur pour agréger cette communauté. Les filles s'entraidaient au quotidien et pouvaient enfin parler librement, notamment de l'oppression qu'elles subissaient", affirme Flavia Rando. Car "tout comme l'homophobie, le racisme est profondément ancré dans la société des Etats-Unis", regrette-t-elle. "Heureusement, nous continuons de mener la lutte".