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#6novembre15h35 contre les inégalités salariales : métiers d'hommes, les stéréotypes ont la vie dure

Pour les femmes qui voudraient travailler comme chauffeure-livreur, les chances d'y arriver sont 35% moins importantes que pour les hommes, selon cette étude menée par la Fondation des femmes sur la base d'un testing en Ile-de-France, en 2018.
Pour les femmes qui voudraient travailler comme chauffeure-livreur, les chances d'y arriver sont 35% moins importantes que pour les hommes, selon cette étude menée par la Fondation des femmes sur la base d'un testing en Ile-de-France, en 2018.
(c)Pixabay

Des métiers destinés ou réservés aux hommes... cela ne semble pas prêt de changer, en tout cas, pas tout de suite. Pendant sept mois, la Fondation des femmes a répondu à des offres d'emplois, en envoyant deux CV similaires. Seule différence : l'un était au nom de Julie, l'autre de Thomas. En ce #6novembre15h35, journée de lutte contre les inégalités salariales femmes-hommes en France, #yaduboulot pas pour toutes et pas partout...

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Pourquoi une femme ne pourrait-elle pas être jardinière, chauffeure-livreure, ou mécanicienne ? Et la réponse ne serait-elle pas entre les mains des employeur.es ?

Pour tenter d'y voir plus clair, et de comprendre si ces métiers dits "d'homme" sont réellement accessibles aux femmes, bref, s'il y a discrimination ou non, le mieux était de se prêter au jeu des petites annonces. Plus de 900 CV factices, identiques en dehors du sexe du candidat, ont été envoyés depuis mars 2018 pour répondre à 451 offres d'emplois situées en région parisienne. Trois types de métiers ont été choisis, chauffeur-livreur, mécanicien et jardinier, des secteurs où les patrons peinent justement à recruter.

Le résultat obtenu est parlant : une femme qui postule à un emploi considéré comme "masculin" a 22% de chances en moins qu'un homme, à compétences et qualifications égales, de se voir proposer un entretien d'embauche, selon ce "testing" rendu public lundi 5 novembre 2018, réalisé par l'organisation Fondation des femmes, en partenariat avec la région Ile-de-France et le magazine féminin Femme Actuelle et le concours de l'Observatoire des discriminations de la Sorbonne.
 

 35% de chances de moins pour une "chauffeure-livreure"

Cette inégalité de chances passe même de 22% à 35% pour un poste de chauffeur-livreur. C'est un peu moins "pire" quand une femme postule pour être jardinier.e, la différence de réponse positive n'est que de 17,5%.

 
Ce sont des chiffres énormes ! Et encore, c'est la partie émergée de l'iceberg, car nous n'avons pas testé ce qui se passerait ensuite, pendant l'entretien d'embauche.
Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes

"Ce sont des chiffres énormes ! Et encore, c'est la partie émergée de l'iceberg, car nous n'avons pas testé ce qui se passerait ensuite, pendant l'entretien d'embauche", a commenté Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des femmes.

"Nous disons habituellement aux femmes qu'elles doivent se battre pour un meilleur salaire, pour pouvoir travailler à temps plein, et pour aller vers d'autres métiers que ceux, peu valorisés et mal payés, où elles sont souvent cantonnées. Or, il y a de vrais obstacles à leur entrée dans des univers professionnels où on ne les attend pas", ajoute-t-elle.

Pour procéder à cette enquête, les auteurs de l'étude ont créé deux CV. Même âge, mêmes diplômes et expérience professionnelle similaire. Seule différence : l'un est au nom de Julie et l'autre de Thomas. Ces deux CV ont été envoyés en réponse à 451 offres d'emplois : 173 pour un poste de chauffeur-livreur, 185 pour un emploi de mécanicien automobile et 93 pour une offre de jardinier. À chaque offre, le dossier de Julie a été envoyé au moins un jour en avance, pour éviter toute justification du type "nous avons répondu seulement au candidat de référence (masculin) puisque son CV nous est parvenu en premier", précise le communiqué de la Fondation des femmes.

168 entreprises ou collectivités ont recontacté Thomas pour un entretien, 131 l'ont fait pour Julie.

Nul ne peut : refuser d'embaucher une personne, prononcer une mutation, résilier ou refuser de renouveler le contrat de travail d'un salarié en considéreation du sexe, de la situation de famille ou de la grossesse sur la base de critères de choix différents selon le sexe, la siaution de famille ou la grossesse.
Article L 1142-1 du Code du travail

Selon la Fondation des femmes, ces résultats ne réflètent pas l'ampleur des discriminations. Car parmi les réponses positives, les membres de la Fondations qui ont mené l'enquête pointent du doigt un certain nombre de réponses dont la signification est discutable et potentiellement discriminatoire. Exemple : lorsque le candidat masculin est relancé plusieurs fois par l'employeur.e alors que la candidate n'est contactée qu'une fois ou bien lorsque Thomas est contacté avant Julie, alors que le CV de celle-ci a été envoyé plus tôt...

Cela dépend-il de la taille de l'entreprise ? L'enquête a fait la comparaison, que ce soit dans une TPE (très petite entreprise de moins de 9 salarié.e.s), une PME (10 à 250 salarié.e.s) ou une grande entreprise de plus de 250 employé.e.s, les résultats sont quasi-identiques, aucun bon élève ne semble se détâcher.

Un sexisme "bienveillant"

Cette différence de traitement peut s'expliquer en partie par une forme de "sexisme bienveillant", selon la présidente de Fondations des femmes : les employeurs écarteraient les candidates pour les "protéger" de tâches pénibles ou du sexisme supposé de leurs futurs collègues masculins. Mais ce type de discrimination repose surtout sur des stéréotypes, comme "l'idée que les femmes auraient moins de force physique que les hommes", ajoute-t-elle.

La prochaine étape "consistera au lancement de poursuites judiciaires", a averti la Fondation, qui a lancé un appel à témoignages. De telles discriminations à l'embauche en fonction du sexe sont passibles selon le Code du Travail de trois ans de prison et 45.000 euros d'amende.

(c)captureecran/Fondationdesfemmes

Je crois que quand on recrute quelqu'un, on a le droit de savoir qui est cette personne.
Marlène Schiappa, sur Europe 1

Interrogée sur la possibilité d'instaurer le "CV anonyme" pour endiguer la discrimination pointée par cette étude, la secrétaire d'Etat à l'Egalité femmes-hommes, Marlène Schiappa, se dit "personnellement (...) pas favorable". "Je crois que quand on recrute quelqu'un, on a le droit de savoir qui est cette personne", a-t-elle fait valoir sur Europe 1.  Selon elle, le phénomène mis au jour par ce testing relève "d'un schéma global, du plafond de verre".

"Quand vous êtes une femme et que vous savez que quand vous postulez vous avez moins de probabilités d'avoir des réponses que quand vous êtes un homme, ça va vous inviter à une forme d'autocensure", a-t-elle poursuivi, citant l'exemple de "jeunes femmes diplômées de grandes écoles qui ont des prétentions salariales moindres" que leurs camarades masculins "parce qu'elles ont intégré cette forme d'autocensure".

#6novembre15h35 : arrêtez de travailler gratuitement !

Bien au-delà d'une possible "forme d'autocensure", les faits sont surtout là pour nous le rappeller : l'inégalité salariale reste une discrimination d'envergure universelle, et ce malgré des lois existantes.

A ce rythme là, nous devons attendre 150 ans arriver à une égalité soit 2168.
Les Glorieuses

"Nous sommes en 2018 et pourtant nous devons toujours nous battre pour que nos droits économiques soient respectés. Alors que les droits des femmes ont été désignés « Grande cause nationale », la différence de salaire entre les femmes et les hommes est encore, selon Eurostat, de 15,2%. C’est toujours mieux qu’en 2011, puisque nous étions alors à 15,7% Mais à ce rythme là, nous devons attendre 150 ans arriver à une égalité soit 2168",  lit-on dans le communiqué des Glorieuses. Cette newsletter féministe a lancé il y a déjà plusieurs années une action de sensibilisation, qui consiste pour les femmes d'arrêter le travail à partir de la date à partir de laquelle elles ne touchent plus de paie, à travail et tâches égales avec les hommes.

Pour 2018, cela tombe donc le 6 novembre à 15h35. A partir de ce moment-là et à cette heure très précise, et cela jusqu’au 31 décembre 2018, les femmes travaillant en France le feront gratuitement du fait des inégalités salariales. Après le succès des années précédentes, #7Novembre16h34, qui avait provoqué 13 millions d’impressions sur Twitter puis du #3Novembre11h44, la newsletter Les Glorieuses maintient la pression et lance un appel à la mobilisation.
 

 Trois chiffres à retenir :

En France :
9% d’écart de salaire à travail et poste égal (INSEE) 
23,7% d’écart sur toute la carrière, tous postes confondus (INSEE) 
15,2% si on prend en compte uniquement le taux horaire

Dans l'Union européenne, l'écart salarial moyen est de 16,2% entre les femmes et les hommes (Eurostat)

Autre action en ligne : cette pétition baptisée "Name & shame !", lancée par Pouvoir citoyen et Les effronté-es avec le soutien de Christelle Delarue, fondatrice de Mad&Women.

Le collectif Les effronté-es lance une pétition<a href="https://www.change.org/p/marl%C3%A8ne-schiappa-pour-l-%C3%A9galit%C3%A9-salariale-r%C3%A9elle-femmes-homme-name-shame-33c0187f-af74-4652-8bb1-68f6e2abac69?recruiter=604197893&utm_source=share_petition&utm_medium=facebook&utm_campaign=share_petition&utm_content=fht-13782410-fr-fr%3Av2&fbclid=IwAR2vBr1l3YuA8K7HuM_EwVQgkRFvBdbd4qQrQ184MC8bdZeopfjoycBdmBw" target="_blank"> Name and Shame</a> pour demander au gouvernement de publier la liste des entreprises coupables d'inégalités salariales entre ses employées et employés.
Le collectif Les effronté-es lance une pétition Name and Shame pour demander au gouvernement de publier la liste des entreprises coupables d'inégalités salariales entre ses employées et employés.
(c)lesEffronte-es

Les rares entreprises condamnées, une petite centaine par an, sont celles qui n’ont rien voulu faire, rien tenté. Elles sont théoriquement sanctionnées à hauteur de 1% de la masse salariale. Extrait pétition Name and Shame, Les Effronté.e.s

"Aujourd’hui, la seule chose que la loi exige, c’est que les entreprises mettent en place un plan d’égalité salariale ou de réduction des inégalités, de dresser un rapport de situation comparée entre les salaires des employé-es, et de mener une négociation annuelle. Elle ne leur impose même pas une obligation de résultats, mais de moyens. Ainsi, les rares entreprises condamnées, une petite centaine par an, sont celles qui n’ont rien voulu faire, rien tenté. Elles sont théoriquement sanctionnées à hauteur de 1% de la masse salariale et d’une interdiction de soumissionner à des marchés publics, ce qui n’est même pas toujours respecté", dit le texte.


Face aux déclarations faites par le gouvernement, le collectif réclame lui "des mesures dissuasives, avec une obligation de résultats, une date butoir pour y arriver, et la publication de la liste des entreprises hors-la-loi." Pour signer cette pétition, il suffit d'aller sur www.egalitesalariale.fr

D'après Eurostat, les Françaises ne sont pas les plus mal loties car au sein de l'Union européenne les femmes gagnent 16,2 % de moins que les hommes. C'est donc depuis le samedi 3 novembre 2018 qu'elles ont cessé symboliquement d’être rémunérées pour leur travail par rapport à leurs collègues masculins.

De France ou d'ailleurs, les internautes "s'amusent" à calculer leur différentiel salarial. "Ah si j'étais un homme, je gagnerais plus", comme ne le dit pas la chanson.